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« Le visage inconnu », entretien avec Jean-Pierre Chambon par Cécile Guivarch

vendredi 2 mai 2025, par Cécile Guivarch

 
Cher Jean-Pierre Chambon, j’ai été très touchée par le livre Le visage inconnu,
paru aux éditions Les Lieux Dits. Tes textes et les têtes peintes de Béatrice Englert
donnent un ensemble frappant. Alors avant tout, je souhaite te demander qui
est Béatrice Englert, comment tu as rencontré son œuvre et pourquoi tu as eu
envie d’écrire sur ses peintures ?

C’est Jean Peyrole, qui tenait une galerie d’art rue de Sévigné où il m’arrivait de passer de temps à autre quand je me rendais à Paris, qui nous a mis en relation. Il venait de lire mon livre Le roi errant et avait alors pensé que je pourrais être intéressé par le travail et l’univers de Béatrice Englert, que je ne connaissais pas, et vice-versa. Il en est résulté une belle rencontre et une longue suite d’échanges et de collaborations. Béatrice m’a invité à lui rendre visite à Chatou, dans les Yvelines, où elle vit et travaille. L’endroit où est installé son atelier est, de l’extérieur tout du moins, proprement fascinant : il s’agit d’un petit château tel qu’on pourrait l’imaginer dans un conte de fée, bordé, par derrière, par un vaste étang entouré d’arbres, qui lui donne un charme mélancolique et romantique à souhait. L’intérieur est, quant à lui, absolument brut, dépouillé, sans confort. C’est là qu’elle travaille à ses peintures monumentales, et notamment ses grandes Têtes expressionnistes, qu’elle griffe, gratte, altère, barbouille, éclabousse et empâte, rature et sature de coups de pinceau afin de les dégrader, de les exténuer en quelque sorte, de façon à les rendre paradoxalement plus humaines, que transparaissent en elles comme un sentiment d’humanité. « Je fais de la sculpture avec un pinceau », dit Béatrice, qui se souvient qu’elle a une formation initiale de sculptrice en taille directe sur pierre, et il y a dans ses figures un certain hiératisme et dans leur rendu, pour la plupart, un aspect de minéralité. Elle travaille ses grandes toiles, qui sont plus hautes qu’elle, en face à face, dans une manière d’affrontement physique. Ce qui m’a touché dans ses œuvres, c’est leur brutalité, leur rugosité, leur opacité, et le mystère qui en émane. Un mystère qui appelle le désir d’écrire, non tant pour l’éclaircir que pour le creuser encore par d’autres moyens.
 

 
Avant même d’ouvrir le livre, en lisant la quatrième de couverture, on comprend que les visages peints par Béatrice Englert t’ont bouleversé et qu’en réponse se sont déversés tes mots avec « une sorte de colère froide ». Comment expliquer une telle libération de la langue en regard à ces visages ?

Ce qu’a peint Béatrice Englert, ce ne sont pas tout à fait des visages, mais des têtes sur lesquelles le visage est en voie d’apparition ou de décomposition. Il est encore inconnu, caché, impénétrable. À venir ou s’effaçant. Les coups de pinceau n’ont qu’esquissé quelques traits sur ces faces pas encore totalement individuées, ou en ont brouillé les contours, décomposé l’apparence comme si la dissolution de ces linéaments manifestait l’effort d’un retour vers un archétype imaginaire, un golem embryonnaire pétri dans la glaise fabuleuse des commencements. Devant l’âpreté de ces figures, devant leur sauvagerie, je me suis trouvé en position d’affrontement, pris dans un face à face qu’il me fallait assumer. Ce visage fuyant, ce visage multiple et mutique, j’ai eu envie de l’apostropher, de le brusquer, le houspiller pour que de cette confrontation puisse jaillir ne serait-ce que quelques étincelles de sens. J’ai donc lâché mes mots comme des coups, modifié par moments les niveaux de langue pour trouver de nouveaux angles d’attaque. J’ai pris plaisir au jeu des allitérations, auquel j’ai fait confiance. Ce qui m’a permis d’adoucir par un peu de verve la gravité du sujet.

Qu’est-ce qui se joue en soi quand on regarde de tels visages ? Qu’est-ce que cela vient toucher au fond de soi ? Comment des têtes sans visages peuvent-elles faire passer autant d’émotions ? Comment es-tu parvenu à te les approprier ?

Sans vouloir paraphraser Levinas, on sait que le visage est le mystère absolu. Il est à la fois clos sur l’énigme qu’il oppose et lisible par son expressivité, les émotions qu’il traduit, le passage du temps que ses traits accusent, l’identité qu’il livre aux yeux des autres, et la présence de l’esprit qu’il laisse transparaître à travers la porosité de son masque de chair. « Le visage est au seuil d’une révélation. Il formule une promesse, sans être jamais en position de la tenir, mais en faisant croire chaque seconde que le moment est enfin venu », a noté le sociologue David Le Breton dans l’ouvrage anthropologique qu’il consacre à cette partie du corps humain. Comme chacun peut en faire l’expérience, je crois, et l’âge avançant, je constate combien mon reflet capté par un miroir s’éloigne de mon visage intérieur. Les peintures de Béatrice avec leurs visages transfigurés, en devenir ou en dégénérescence, mettent en jeu toutes ces questions, tous ces sentiments et c’est ce qui les rend inépuisablement fécondes, et particulièrement propices à l’écriture.
 

 
Dans le premier texte, « ton visage indéchiffrable », puis plus loin « qui t’aura défiguré de tant de meurtrissures »… Incompréhension, douleur, blessures… Quelles émotions, quels sentiments ces visages ont-ils produit sur ton propre vécu et ta perception du monde ?

Ces peintures et le projet de livre sur lesquelles il s’est fondé n’ont peut-être pas changé fondamentalement ma perception du monde, mais ils m’auront permis d’aborder et d’approfondir une interrogation élémentaire en me laissant guider par l’écriture, en cédant aux mots leur part d’initiative, pour reprendre la formule mallarméenne. Tout en gardant pour chaque poème une grille de treize vers, la mesure d’un sonnet écourté, pour que ça sonne autrement. Et pour que les textes répercutent le sentiment d’inachevé des figures, l’impression douloureuse d’empêchement qu’on croit lire à travers la façon dont elles ont été traitées picturalement. J’ai moi aussi par moments la sensation en écrivant de sculpter la langue, de faire ici sauter des éclats pour ciseler, proposer des reliefs et des ombres, puis là polir pour harmoniser et laisser réfléchir la lumière.

« Ô frère humain ou presque / chaque tête est une planète / qui tourne à l’intérieur d’elle-même / dans son bocal mental », ici encore une réaction au monde, à quelque chose qui tient de la folie de l’homme. En tant que poète et artiste, quel rôle avons-nous à jouer ?

Qu’y a-t-il dans ces têtes, quelles lumières, quels trous noirs abritent leurs univers mentaux ? Quelle étoile scintille dans le ciel des idées, laquelle s’étiole jusqu’à s’éteindre ? Folie ou génie, qu’est-ce qui s’agite, qu’est-ce qui pourrit, qu’est-ce qui se fomente dans ces cervelles ? Tout effort de pénétration bute sur le masque du visage, s’égare dans la variété infinie d’une même face hétéromorphe, dans les disparités du semblable. Quant à savoir quel serait le rôle du poète, question difficile : une simple vigie, peut-être, aux avant-postes du langage, veillant à rendre sa fraîcheur et son pouvoir d’enchantement à la langue dévitalisée. Je ne sais pas si la poésie sauvera le monde, mais elle peut l’éclairer à sa manière, pas celle d’un phare, plutôt une simple lueur, la persistance luminescente d’une luciole dans la nuit, à l’aplomb du fourmillement des étoiles.
 

 
« Visage sans identité avérée », et pourtant tu t’adresses à ces visages avec le tu, parfois cela se mêle même au moi, une mise à distance et en même temps quelque chose d’intime. La peinture, la poésie peuvent-elles inclure une dimension psychologique selon toi ? Et comment ?

Ce visage inconnu, ce visage esquissé encore englué dans la matière informe, suggère aussi un reflet – de moi-même ou de tout être humain –, c’est pourquoi je m’adresse à lui en le tutoyant, en l’interpelant, le provoquant pour susciter de lui une réponse impossible. C’est une rencontre qui tourne au pugilat. La scène devient un ring de boxe car le contact vire au tête-à-tête heurté entre la figure et le verbe, à l’affrontement entre le mutisme de la peinture et la volubilité de l’écriture. Comme la peinture, la poésie laisse entrouvert et fait résonner un univers psychique particulier qui en appelle à la perception intime de chacun. Mais faut-il préciser que, comme le tu, l’image sans épaisseur matérielle à qui je m’adresse, le je peut apparaître aussi, en réciprocité, comme un masque, une entité fictionnelle, une figure incertaine ?

La couleur de ces visages, bleu, le bleu d’Yves Klein… Est-ce anodin ? Ou au contraire cela provoque encore davantage l’écriture ?

« Il est des visages qui sont leur propre masque et dont on ne peut tirer que l’ombre », écrit Hubert Haddad dans un livre fulgurant qu’il consacre à la figure abyssale du visage humain. Ou encore : « Regardez ce faciès : on croirait que la mort va et vient dans l’orbite et qu’à tout instant la lèvre pourrait bleuir. » Le bleu, couleur associée à l’infini céleste, au rêve et à la spiritualité, peut aussi suggérer la meurtrissure, et plus encore la moisissure, le pourrissement et la décomposition, surtout si cette pigmentation concerne le visage et la chair. Considération qui a évidemment orienté l’écriture entre deux pôles : entre une pure idéalité et une matérialité corruptible.

Dans le quatrième de couverture, il est écrit « Comment écrire dans un tel face à face ? » Es-tu parvenu à répondre à cette question ? De quelle manière ? As-tu encore des interrogations à ce sujet ? Es-tu sorti indemne de cette collaboration ou est-ce que cela a continué de remuer en toi ?

Le livre est la réponse. Même si cette réponse n’est que le prolongement de l’interrogation initiale, arrive le moment où il faut poser le point final. Clore le livre en espérant qu’il trouve des lecteurs et fasse écho en eux. Je voudrais ici remercier Germain Rœsz et Claudine Bohi de nous avoir fait confiance pour ce projet et d’en avoir accueilli le résultat dans la très originale collection qu’ils ont fondée au sein des Lieux Dits Éditions pour permettre à une proposition d’arts plastiques d’engendrer du texte, d’appeler du sens. Chaque livre a sa vie propre, et j’essaie quant à moi de ne pas écrire incessamment le même, même si, évidemment, pour tout écrivain il y a d’un ouvrage à l’autre d’évidentes continuités, des inflexions, des marques qui font qu’on reconnaît une langue. On ne peut se départir tout à fait de sa voix.

Comment Béatrice a-t-elle accueilli tes échos à ses peintures ? A-t-elle collaboré avec d’autres poètes ? Et si oui, qui sont-ils ?

S’associer avec un ou une artiste est toujours un plaisir partagé. Béatrice m’a confié avoir été particulièrement touchée par l’enchâssement des facettes que la suite des poèmes lui faisait entrevoir. C’est un beau retour car elle m’avait révélé que c’était la lecture de mon livre Le Roi errant, et notamment l’un des poèmes dédié à des effigies, qui l’avaient incitée à entreprendre son travail sur les têtes et de les traiter comme en sculpture. Cette fois, ce fut donc à mon tour de m’inspirer de sa création. Sans avoir délaissé ce thème, elle aborde actuellement d’autres directions : un travail à l’huile autour de la blancheur à partir de la construction de fragments d’objets et de symboles, un autre au fusain et à la pierre noire autour de situations d’errance. Béatrice a collaboré avec d’autres poètes, comme Jean-Marc Bailleux, Alain Freixe, Paul de Brancion ou le poète américain Ron Offen.

Béatrice Englert/jean-Pierre Chambon, Le visage inconnu, Les Lieux Dits Éditions, collection 2Rives, 20 €


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