D’encre et de vent, poèmes de François David
accompagnés par les œuvres d’Antoinette Pham et Malouine Rousseau,
préface d’Alice Baxter, Le Voyageur Assis, 2023, 87 pages, 27 €.
Lecture de Sabine Dewulf
Voici un magnifique ouvrage au format ample, au papier épais et à l’unité remarquable : de page en page, les volutes d’encre des deux artistes épousent les mots de mer et d’air tracés par le poète, à moins qu’elles ne l’inspirent (Alice Baxter, dans sa préface, explique précisément comment s’est fait le va-et-vient entre ces trois acteurs.) Deux styles picturaux pourtant différents - les calligraphies de Malouine Rousseau, les encres plus descriptives d’Antoinette Pham - se rejoignent dans la délicatesse des traits et le jaillissement de courbes qui évoquent tour à tour le tourbillon du vent et celui de la vague. D’un questionnement poétique associé au cercle splendide du « vide » initial, strié de rouge, de jaune et saupoudré de noir, surgit la grande notion, chère aux orientaux, de l’ « impermanence » : « en tout lieu / tout le temps rien / de permanent / fors l’impermanence », laquelle implique le règne du paradoxe : « et le cycle clos / de la vie / est ouvert ».
L’oxymore étant ainsi posé, tout peut se mettre à vibrer, à osciller sans fin, sans que nous puissions plus rien saisir ni comprendre : « la mer qui tourne autour de la terre / qui tourne autour de la mer / qui tourne autour de la terre »… Le mouvement des vagues crée et efface, dépose pour emmener. Seule demeure « la vibration sonore / du vent et des vers ». Le cosmos est un texte secret, toujours mouvant et à redéchiffrer, tant sa matière est signifiante : « L’encre de Chine » ne pourrait-elle pas être puisée « dans la mer de Chine » ? Le monde se recrée comme un tableau se peint, comme des lettres se tracent, dans la lumière du mythe : « Comme la terre était trop friable / il fallut écrire sur la mer ». L’élan d’écriture où les choses se forment et se déforment relie le dehors et le dedans : « Du rire aux larmes passent les hommes / et puis à la joie encore parfois / alors qu’on ne l’espérait plus ». Parfois les mots éclatent, se mettent comme les vagues à jouer entre eux : « la mer en nez / vent / thaï ». Quelquefois ils traversent le temps, se font l’écho d’autres époques, celles du poète latin Lucrèce ou de Baudelaire (la mer est le « miroir profond de l’âme »). Les peintures ne sont pas en reste, pour une part issues de la grande tradition japonaise : l’esprit d’Hokusaï semble veiller.
L’ensemble de cet ouvrage est une célébration du cosmos infiniment vivant. Les textes changent constamment de forme et de ton (de l’horizontalité à la colonne, entre longueur et brièveté, gravité et humour), tout comme les traits changent de couleur et les nuages, de silhouette… Le rêve et la fantaisie s’y glissent pour accompagner cette constante métamorphose des éléments : « A marée basse / le ciel devient / soleil / et soleil devient / la vague / et la vague devient / la lune / et la lune devient / presqu’île ». Rien n’est jamais complètement à sa place : les mots « s’envolent » comme les oiseaux, les peintres écrivent, le poète trace un zigzag (« Z »), dessine d’autres contours pour ses mots (« sont-ce frises ou friselis ? » ; « Souventefois »…). Même les poissons « mimétisent » comme des « peintres » et les oiseaux se font artistes : « à moins que ce ne soient leurs plumes / agiles qui peignent / les brumes ». Et la mer tout entière devient poète, elle qui « inscrit en secret / à l’encre sympathique / […] / le moment qui s’écoule ». Sous le pinceau comme le crayon, l’évanescence est reine : c’est le « Miracle / des mirages ». Nous sommes emportés par le vent qui entraîne des arbres ébouriffés et « bousculés ».
Finalement, les mots ne nous réclament rien de plus que l’essentiel : une vive attention à ce qui passe, à ce qui frôle avant de s’évanouir. Et si quelque chose nous échappe, « c’est seulement que l’on n’a pas assez observé / pas assez écouté pas assez attendu »… Ce livre nous invite à ne plus nous arrêter aux apparences et à entrer dans une contemplation profonde du monde et de nous-mêmes, puisque « Toute clôture est une lisière ».