À tâtons dans le siècle, poèmes de Claudine Bohi,
photographies d’Adrienne Arth,
préface de Béatrice Bonhomme,
Collection Duo, Les Lieux-dits, 96 pages, 20€
Auteure d’une bonne trentaine de recueils et de livres d’artistes, Claudine Bohi interroge par la poésie, dans À tâtons dans le siècle, les photographies d’Adrienne Arth. Chez l’une comme chez l’autre, il y a cet étonnement d’être là, en questionnement, dans une présence inquiète face à un monde qui se cherche et se perd, se désagrège. Du côté de la photographe, c’est d’abord l’œil qui choisit. C’est lui qui ressent et qui pense instinctivement avant la pensée, « au croisement du réel et du regard ». Des images qu’elle propose, il se dégage comme une métaphysique de l’émotion : quelque chose de « l’ordre du regard/de l’ordre de l’énigme », un secret du monde à peine effleuré, une certaine solitude et une part d’absence, « cette sorte de vide au cœur des choses » où il faut malgré tout se tenir debout. Devant les photographies, c’est aussi un œil qui regarde, celui de Claudine Bohi. À travers les mots du poème, elle pose « une équation sonore/ pour trouver une route ». C’est par la parole que le visuel se fait entendre, que se cherche un sens parmi « la farandole des signes », entre désespoir et espérance sur « la ligne brisée du siècle ». Claudine Bohi, qui a une formation de psychanalyste, interroge l’œuvre photographique et surtout ce qu’elle exprime de son auteure, son « être au monde ». Elle « reprend la vision » par la parole, la transporte dans son espace intérieur en y mêlant ses propres émotions, tendresse et colère parfois. Avec Claudine Bohi, le cœur n’est jamais loin : une histoire d’amour entre les mots et les images. Et si, face aux défis du monde contemporain, la poésie était un lieu de résistance ? L’ensemble est d’une prenante beauté. Voyez plutôt (extraits) :
Regain du souffle
un pli dans la paupière
peut-être
il y avait aux maisons
comme une porte absente
on devinait aussi une chevauchée
perdue
mais vos yeux vous devançaient
ce que vous ne saviez pas
ils le connaissaient
un grand fil sans attache
découpait la lumière
et si étrangement calme
si vous l’aviez pu
vous vous seriez remise au monde
dans cette mouillure rose
dans ce cadre qui résiste
Parfois la transparence
prenait votre regard
vous aviez depuis longtemps
refusé l’oubli
ce qui vous abolissait
vous le redoutiez
c’était votre combat
il engageait vos yeux
vous retrouviez alors
dans le fouillis du monde
quelques branches perdues
dans le fracas des signes
quelques mots familiers
vous deviniez leur source
et qu’elle est introuvable
pourtant quelqu’un dans vos paupières
quelque chose venait
cherchait à vous guider
qui vous accompagnait partout
qui venait au combat
Cela finissait la nuit
accrochait le sommeil
aux volumes égarés
aux grands rêves fixes
aux lueurs étonnées
que taraudait la peur
vous aviez jeté par-dessus l’épaule
qui vous retenait au monde
tout un sac de blancs purs
vous ignoriez leur chute
leur parade bougée
bousculant l’évidence
et leur dernier éclair
recommençait l’énigme.
Tant de couloirs et tant de chaises
de salles d’attente et tant de trains
tant de bagages
tant de départs
tant de refuges introuvables
tant de maisons perdues
où nous n’accédons plus
tant de mains vides au bout des bras
tendus
tant de paroles perdues
dans leurs langues inconnues
tant de départs
tant de gares introuvables
tant de quais inondés
de voyages annulés
tant de baisers donnés que le vent a soufflés
que le vent a chassés
qu’il a éparpillés