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Où se cache la soif, des encres aux peintures

samedi 3 mai 2025, par Sabine Dewulf

 
Frappée par les encres en noir et blanc et quelques aquarelles que Caroline
François-Rubino avait réalisées pour la série « Etangs », visibles sur son
site (https://www.caroline-francois-rubino.com/etangs/), j’ai d’abord
entrepris, à partir de celles-ci, d’écrire des poèmes.

Leur intitulé m’a immédiatement ramenée à la mare dont je fréquentais avec ravissement les bords dans mon enfance, à plusieurs centaines de mètres de la maison où je vivais alors. Perdue en pleine campagne (depuis longtemps détruite, tout comme la demeure, pour être remplacée par du bitume et des entrepôts commerciaux), cette vaste flaque d’eau regorgeait d’une vie mystérieuse, où régnait la foule fascinante des têtards, minuscules éclairs noirs, plus vifs que mon regard.

Simplement cette mare à l’odeur resserrée.

J’avance au bord des mots
jusqu’en ce petit corps à la narine large,
complice de la terre.

Voisine des racines,
la surface n’a rien du miroir.

Ce qui descend demeure.

 

 

Caroline possède au plus haut point l’art de la suggestion. Dans ses encres, les étendues d’eau s’esquissent discrètement ; ce sont des traits subtils, des points ou pointillés, des tourbillons, des biffures… Le paysage abstrait m’attire, il me permet de perdre mes repères, il m’enfonce dans un réel intérieur et profond.

 

 

Les aquarelles, quant à elles, m’orientent vers un mystère plus épais, presque une mythologie intime. Dans les replis de ma mémoire, la mare conduit au lac tout bleu de l’Engadine, en Suisse, puis à d’autres eaux dormantes, marais pensifs et souffrants de mon adolescence… Surgit aussi un lac plus tardif, autour duquel j’ai conversé un jour, en bonne compagnie, pour me relire, me reconstruire. Au fil des dessins, les souvenirs se mêlent, rayonnement et désespoir forment une ronde étrange, convoquant d’autres eaux, même celles de la mer.

L’étang s’étale sans se perdre.

Un pointillé de bruits réveille les odeurs,
froisse sans déchirer.

L’écriture des herbes
efface l’avenir
au plus vibrant de l’heure

qui bat comme la mer.

 

 

Je peux dès lors abandonner mon propre passé et plonger dans les encres, leur écriture indéchiffrable qui sauve du non-sens, et la blancheur autour. Les œuvres de Caroline font naître mes poèmes, des flots de mots que peu à peu j’élague, pour rester fidèle à la soif du dedans, au plus près d’elle, ce besoin impérieux qui me pousse à écrire et à vivre.

Seulement à l’affût,

le brouillon s’éclaircit lorsqu’une voix s’accorde
aux hiéroglyphes.

Jaillissements de l’encre
ébouriffent,
éclaboussent l’espace.

Soudain tout se rassemble,
promet de naître.

Une fois mes textes partagés avec l’artiste, celle-ci se lance dans une nouvelle aventure : inversant le mouvement premier qui avait fait naître mes poèmes, elle se met à peindre à son tour, à partir d’eux. La boucle est bouclée, l’étang reforme son contour infini et mobile autour des eaux secrètes de notre connivence.

 

 

Y a-t-il une eau qui puisse être morte ? se demande Pierre Dhainaut dans Paysage de genèse (Voix d’encre), d’ailleurs écrit en collaboration avec Caroline. La réponse est contenue dans l’interrogation : l’eau est la vie même, laquelle ne peut finir... Isabelle Lévesque, dans Le fil de givre (Al Manar), l’écrit à sa manière : Ce qui cesse commence. Ces deux vers figureront en exergue du livre.

 

 

Ce projet commence alors vraiment, se forge concrètement sous le regard chaleureux de Michel Fiévet, qui écoute nos envies et réalise avec sa complice Valérie Linder Où se cache la soif, ce nouvel ouvrage de la collection Coquelicot, au papier épais, au format paysage, qui offrent en pleine page les splendides peintures de Caroline, étangs d’un gris bleuté, d’un bleu profond, parfois délicatement multicolores, pour la plus grande joie du lecteur...

 

 

Sabine Dewulf


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