Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Paysages > En l’aujourd’hui - Dessins d’Elisabeth Bard, textes de Françoise Delorme, (…)

En l’aujourd’hui - Dessins d’Elisabeth Bard, textes de Françoise Delorme, suivis d’un entretien

dimanche 4 mai 2025, par Cécile Guivarch

 

1/1

Dans l’inhumanité de l’humanité trouver sans chercher l’animal et ses nervures fines, les fleurs et leurs sexes tendus, la beauté précaire de signes inconnus, pointillés d’une ligne de cœur qui vient de nulle part, jaillie aussitôt disparue, pulsation souveraine, le sang vient aux joues de la jeune fille, elle a dévoré en marchant presque toutes les miettes du chemin

 

 

2/1

dans la bouche un alphabet mouillé sous les lèvres festin de salives, voyelles claires, fêlure simple dans l’épaisseur d’un ciel

 

 

1/2

Dans l’inhumanité de l’humanité trouver sans chercher le couteau qui préside aux naissances, la soie d’une peau contre une autre peau, la musique cloitrée dans l’espace qu’elle devient, entre babil et cri le chant simple d’un oiseau, ses notes reconnaissables en l’aujourd’hui, la bouche de la jeune fille laisse un peu filtrer le bleu d’une lumière crue

 

 

2/2

comme un chant d’oiseau transi dans la douceur du soir chemin encore jusqu’à demain éphémères repères, signes perdus nourriture périssable

 

 

1/3

Dans l’inhumanité de l’humanité trouver sans chercher la peur et la rage et se reconnaître enfermés tutoyant l’air irrespirable soudain, la pluie qui n’en finira pas, l’indifférence indifférente d’un soleil conquérant, la jeune fille ajuste son pas, mesure la largeur du fossé, elle saute, fidèle, à pieds joints juste au centre d’ici.

 

 

2/3

avancer dans le noir avancer dans le blanc, avancer dans les noms avancer sans savoir quelle main quel doigt dessine quel doigt tendre pour désigner une terre friable avec des blés, couchés par un vent mauvais

 

 

1/4

Dans l’inhumanité de l’humanité chercher et trouver des alphabets rageurs, des signes vifs, des énigmes au long cours, des noisettes pour tous les jours, pour les nuits des oreillers doux, des rêves, de fraiches rivières dont la jeune fille peut remonter le fil, elle peut en être sûre, il y aurait eu une source...

 

 

2/4

tu vois monter l’horizon, regarde, tu vois une phrase se tendre venue de très loin avec toute la patience (avec toute l’attente) regarde-moi

 

 

1/5

Dans l’humanité cachée de l’humanité trouver en cherchant ce qu’on ne saura pas toujours reconnaitre, se perdre, mais pas toujours, se perdre une jeune fille avance, toute sa robe autour d’elle, étoffe polygraphe, illisible et menue cartographie qu’il faudra essarter

 

 

2/5

comme un fol écho
incompréhensible
d’ombre

 

 

1/6

cartographie qu’il faudra essarter la jeune fille serre dans sa main le jour tout ce qui reste de la lumière, volcan usuel en archéologie de tessons, faïences d’un sens brûlé brisées.

 

 

2/6

contenir oui,
mais quoi ?

 

 

1/7

et puis une fenêtre et puis tout ce qui va venir et ne sera pas désastre et ruines et puis une fenêtre peut-être la source d’une lumière et puis taillée dans un réel de papier poignant et puis une fenêtre

 

 

2/7

tout ce qui s’ouvre même
dans ce qui est ouvert
avec les débris,
la lumière va
continuer

Les dessins d’Elisabeth Bard sont accompagnés de deux séries de poèmes de Françoise Delorme
 

Entretien avec Elisabeth Bard par Françoise Delorme

F.D.
D’où t’est venu le désir de travailler avec d’autres artistes ?

E.B.
Mon travail habite l’espace, est habité par l’espace ; il est profondément lié à un rapport au corps, pétri par des rythmes. J’ai eu d’abord le désir de travailler avec des musiciens et les éditions Aencrages m’ont offert cela en 2018, lors de leurs « Imprévus ». Ils nous ont conviés, Jérôme Lefebvre, musicien improvisateur et moi, pour une première performance commune. Dans la rencontre avec lui et sa musique est née une vraie fécondation artistique, réciproque je crois. Notre écoute mutuelle, intense, venait à la rencontre de mon geste graphique et elle le déplaçait, donnant à naître de nouvelles formes. Ce déplacement est pour moi jubilatoire, absolument irremplaçable : c’est le propre de cet instant où on ne sait pas ... et où il y a quelque chose à saisir, d’inconnu.
Il y a une grâce à être avec l’autre dans une sorte de fécondation, une fertilisation, des deux gestes l’un par l’autre, concomitance pendant laquelle quelque chose de nouveau se présente, créant un nouvel espace dans une durée commune pour chacun, chacune, par chacun, chacune.
En tant que peintre, je me trouve alors avec le public au moment de peindre, ce qui n’est pas habituel, et en même temps avec le musicien et avec moi-même, palpant quelque chose de l’humain en nous et entre nous, une forme qui nous contient, nous dépasse et nous exprime.
Pour moi, l’art est relation et j’avais fortement le besoin et l’élan de l’éprouver concrètement.
En avais-je l’intuition, faire sortir l’acte de l’atelier ne me décentrait pas et peut-être même, au contraire, il le centre à l’extrême et en complète acuité.

F.D.
Après la musique, la danse. Tu as eu l’opportunité de travailler avec des danseurs. Quelle force t’a poussée ?

E.B.
Les écrits des danseurs me parlent beaucoup, depuis longtemps. La façon dont ils parlent de la danse rencontre ce que je pourrais dire de la peinture, l’acte, le corps impliqué. Leur art est aussi une écriture dans l’espace. J’ai toujours eu beaucoup de bonheur devant les spectacles de danse. Là aussi, c’est grâce à une rencontre, celle avec Lulla Chourlin, chorégraphe avec qui nous avons créé Partitions-mutations, une œuvre à laquelle participe aussi le musicien Jérôme Lefebvre. Ce fut une aventure extraordinaire, qui m’a mise en danger. J’aime assez ! En effet, les répétitions – nombreuses – avec les danseurs me posaient un réel problème : un peintre ne peut pas refaire, particulièrement quand, comme moi, on travaille gestuellement et sans retouches possibles. J’ai été mise en déséquilibre et j’ai dû lâcher une sorte de désir de perfection du geste graphique, physique, les gestes des danseurs interférant avec le mien. Dans le déplacement, la bifurcation ou la torsion, mon geste devait rester juste. C’était une situation inconfortable, mais une incroyable ouverture de champ qui bousculait nos manières de penser à tous, les miennes en particulier. Les danseurs ont un rapport au public, moi pas. J’ai dû apprendre ce rapport, c’était comme si mon geste de peindre devenait un geste relationnel tel un geste de danseur tout en restant à son endroit de peindre. La musique garde d’autre part un rôle important. Ici, la musique de Jérôme Lefebvre. Je me rattrapais à la musique. Inoubliable.
Cette expérience, de plus, m’a donné de devenir de plus en plus consciente de ma place de peintre en tant que corps parmi les corps dans le corps social. Ce que je peins existe par, avec, dans cette relation.

F.D.
Et la poésie dans tout ça ? C’est à Lucinges lors d’un Salon du livre d’artiste organisé annuellement dans le cadre des activités de l’Archipel Butor où j’avais été invitée avec Alain Bouvier que je t’ai rencontrée. J’ai été saisie par ton travail, t’ai proposé que nous travaillions ensemble. Tu avais déjà travaillé vers la poésie. Tu as été intéressée et as volontiers accepté ma proposition. Est-ce là aussi le même désir de rencontre qu’avec la musique et la danse ?

E.B.
Je t’ai lue. Le premier recueil que tu m’as offert était Poreux par endroits et j’ai été infiniment touchée par ta poésie. C’était joyeux de penser faire quelque chose ensemble - avec toi.

Nous avons travaillé, comme dans les expériences précitées avec la musique et la danse dans le même espace et au même moment, à mon atelier, de longs après-midis ensemble, dans le même mouvement ou chronologiquement, à la suite l’une de l’autre, l’œuvre graphique précédant le poème ou l’inverse.

Pour moi, l’art est relation et c’est essentiel, et la poésie est première. Elle me fait toucher à l’origine, origine qui a à voir avec le langage, avec la parole. C’est quelque chose de vital, ce fil de la poésie. Il vibre, nous relie en tant qu’humains… j’éprouve directement ce fil de soie léger et sûr.

Nous créons ainsi des ponts de sensibilité, si nécessaires, à chaque fois, avec chacune et chacun, et entre nous et avec les spectateurs, auditeurs et lecteurs, avec et entre toutes les sortes d’art.
Et puis, j’aime la forme du livre d’artiste. En tant qu’objet il se donne à la main. La main actrice, vecteur, de sensation, le papier, les mises en page, les graphies, leur liberté, les encres … sont acte poétique sur tout le parcours. Il y a ce déplacement, toujours cherché, accueilli, dans le frottement avec les mots d’un auteur, ce qu’il dérange, allie, invente, percute, crée.

L’auteur.e, sa langue, nourrissent, élargissent ma propre main.

Et avec toi, se sont rejoints le silence d’une écoute dans le creuset de l’atelier et le faire ensemble, qui a quelque chose de performatif, il s’agit de saisir l’instant donné, il a son rôle lui aussi dans ce qui naît … ou pourrait ne pas naître !

F.D.
C’est une question plus précise, qui se resserre sur la série, manière que tu apprécies qui revient à plusieurs reprises dans ton travail.
Le sous-titre du livre que j’ai écrit sur la série Failles, Cent lavis d’Alain Bouvier est « La répétition d’un geste toujours différent ». Ce qui relierait la danse et l’expression graphique telle que tu la pratiques, l’exposition d’un geste unique à chaque fois, serait une opposition qui se résoudrait dans une ressemblance inversée. Dans la danse, les corps répètent quelque chose qui doit traduire un insaisissable, un instantané, mais construit dans un effort de réplication (je me souviens de l’esprit si « tatillon » de Pina Baush qui fait répéter au millimètre un seul geste (et chaque geste ainsi) qui paraît d’une spontanéité absolue dans le beau film Rêves dansants) que le spectateur ne verra qu’une fois, dans la beauté d’un seul et unique geste. Pour le geste graphique qui t’anime et que tu animes, ce qui pourrait s’en rapprocher, ce serait la série, la série d’œuvres dans le même mouvement, toutes différentes mais comme l’approche sensible toujours différente d’un « je ne sais quoi » qui réapparaîtra nouvellement, pourtant semblable à lui-même. L’inconnu ? « Ce qui arrive » !
La série répète une direction, un mode d’approche, une couleur parfois, une donnée graphique qui revient, mais jamais la même. OU alors au contraire, n’est-ce pas, dans le geste du danseur comme dans un geste graphique selon les deux vers de Nerval :

La Treizième revient... C’est encore la première ;
Et c’est toujours la seule, — ou c’est le seul moment

ce moment qui me permet aussitôt de citer Mallarmé :

"Rien n’aura jamais eu lieu que le lieu ».

Ainsi, le temps et l’espace se rejoindraient de toutes ces sortes de façons ?

E.B.
J’aime bien quand tu parles « d’opposition qui se résoudrait dans une ressemblance inversée ».
Ta formulation invite une abstraction, une tension, qui jongle avec cette mise en relation entre danse et geste pictural. Tu parlais de paradoxe, peut-être là est-il.

La notion de répétition que tu mets pertinemment en rapport avec celle de la série serait au même endroit que celle qui, musicalement va de la cellule rythmique répétée, à la variation, aux variations.
Répétition d’un geste dansé qui à chaque fois devient autre parce que le premier, le second etc. ont été donnés-reçus et déploient dans le sensible quelque chose de supplémentaire ou autre.
Dans une série, il y a des éléments communs d’origine : l’idée, la couleur, le format, l’outil utilisé, ou la forme du geste, ou … Ceux-ci vont se renouveler au rythme décliné du un + un + un + un … « La seule, le seul moment » de Nerval que tu cites.

Temps et durée. Oui, la série introduit le temps. Et cela m’intéresse vraiment. Phénomène. Lieu. Tout se rejoint. Sans s’amalgamer.

Tu évoques Mallarmé … « Rien n’aura jamais eu lieu que le lieu » … J’adore cette « réduction » qui amplifie...

La toile, la feuille de papier sont lieu mais le lieu advient parce qu’il y a événement. Événement graphique qui va vers, qui ne se replie pas sur lui-même...

 

Arcas, Elisabeth Bard, 2017

 
Arcas, signifie coffre en espagnol. Coffre … matrice des mystères. Arcas, c’est aussi le fils de Zeus et Callisto. Son nom est lié au grec ancien Arkos « ours » et à son histoire : Artémis jalouse de l’union entre Zeus et Callisto la transforma en Ourse. Celle-ci, sera sauvée par Zeus de la flèche d’Arcas, son fils chasseur, ignorant que l’ourse qui s’approchait de lui n’était autre que sa propre mère. Elle deviendra la constellation de la grande ourse, Arcas sera également changé en une constellation, celle du Bouvier, gardien de la grande ourse, ou celle de la petite Ourse selon les sources.

La caverne de l’ours, elle, est, chez les amérindiens, appelée la loge du rêve … / Elisabeth Bard

 

Site internet Elisabeth Bard


Bookmark and Share


spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés