Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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La question Terre à ciel - A quoi pensez-vous quand vous marchez ?

vendredi 27 mars 2020, par Cécile Guivarch

A chaque numéro, la « question Terre à ciel » donne la parole à 2, 3, 4, 5 ou 6 poètes sur la base d’une question ouverte à l’apparence simple mais invitant à la réflexion !

Pour cette deuxième édition, Sandrine Cnude, Etienne Faure, Antoine Maine, Roland Reutenauer, Jeanine Salesse et Roselyne Sibille répondent à la question :

               

A quoi pensez-vous quand vous marchez ?

Roland Reutenauer

Ma première réaction serait de répondre : « à rien » puisque la sensation de bien-être qui peut m’envahir sur un chemin forestier ou un chemin de campagne se passe de mots. D’ailleurs, au lieu du verbe « penser » conviendrait le plus souvent pour moi le verbe « rêvasser »

Ce qui est sûr c’est qu’aucun souci n’entrave ma marche. Ils ne m’accompagnent pas, ils restent entre les quatre murs. Il s’agit bien de marche, un peu plus active que la promenade, mais qui ne m’empêche pas d’apprécier la nature et ses paysages, de me sentir en étroite relation avec eux, en étroite communion comme on pouvait dire autrefois.

Il arrive parfois que les premiers vers d’un poème se présentent et se développent tout au long de la marche. Au fur et à mesure que s’ajoutent les mots ou les vers, je me récite inlassablement le poème en train de se composer, de peur qu’il ne se volatilise. Cet exercice de mémorisation dure alors jusqu’au retour à la maison où je couche ce premier jet sur du papier.

Il y a quelques années, je m’étais rendu compte que nombre de poèmes de mon recueil Chronique des voyages sans retour contenaient des alexandrins. Je les avais composés en marchant très probablement, l’alexandrin étant le rythme de la marche comme de l’oralité, dit-on. J’avais dû les réciter à haute voix en les composant, les avoir en bouche, à la Flaubert. On a raison de dire que la poésie a quelque chose à voir avec le corps, avec son déplacement du moins, ou encore le rythme cardiaque et la respiration. Elle n’est pas seulement une question d’intellect, bien sûr. Comme la tonalité d’un poème dépend sans doute du fonctionnement, bon ou mauvais, des organes du poète.

Il m’arrive également de réfléchir, pendant mes marches quasi quotidiennes, à un mot que je n’ai pas trouvé, assis à mon bureau, le mot « juste » qui se dérobe parfois durant plusieurs jours, et qui manque à mon poème. Très souvent, je le rencontre au détour d’un chemin. Parfois, c’est tout un vers ou même plusieurs qui s’améliorent en plein air.

Mes pérégrinations me mènent souvent à mes endroits favoris que j’ai recensés dans des poèmes récents : étangs forestiers, lisières de forêt, coins de prairies, paysages ouverts et lointains, villages de mes grands-parents, chemins familiers à deux pas de ma maison, quartiers de la ville de mes années lycéennes … Certains de ces endroits éveillent en moi de la nostalgie, comme d’autres, accessoirement, me poussent à me poser la vieille question, fondamentale et sans réponse : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Et je m’étonne ou m’émerveille devant ce qui est.

Roland Reutenauer

Jeanine Salesse

Est-ce que je pense vraiment quand je marche ? Est-ce que je conduis une pensée ou n’est-ce pas plutôt une rêverie qui me mène ?
J’avance. Les yeux pris par ce qui m’entoure : les passants, les rues, les maisons, les arbres, la route, ses bas-côtés, les champs. Il me semble que des pensées se forment, incitent mon esprit vers un objet, un sujet précis. Le paysage sert d’écrin ou plutôt de pétrin à la réflexion.

Dans la campagne, surtout quand je suis en randonnée, je me laisse happer par les paysages ruraux, forestiers. Je me revois, il y a quelques années cheminant entre des vignobles dans une solitude heureuse peuplée de bruits épars qui ne dérangent pas : les raisins qui mûrissent, se couvrent de pruine, les gens qui en prennent soin. Ma pensée s’évade sur un côteau ensoleillé, un oiseau picoreur, elle revient au tracé du chemin, à la bifurcation à ne pas rater, au nom curieux d’un hameau qui en rappelle un autre. On dirait que les pensées font corps avec le paysage, cet ami qui vous accepte et vous délivre parfois de préoccupations importunes.

Les pensées vont et viennent autour d’un visage aimé, d’un parent disparu qui m’a ouvert au plaisir de la marche, d’un lieu fréquenté autrefois ressemblant à celui que je parcours. Je me laisse prendre dans une rêverie. Est-ce encore une pensée ? Ça incite à la mélancolie ? Mais c’est un bonheur de se remémorer tout en continuant à s’immerger dans ces choses humbles ou grandioses comme ce vieux prunier délaissé qui s’offre une nouvelle floraison en septembre. Ou cette petite fontaine un peu embourbée bienvenue pour la halte : elle va me permettre de déplier la carte et de me concentrer sur l’itinéraire qui me conduira vers la chambre inconnue de ce soir.

En marchant, je pense / je rêve autant à ce que je découvre qu’à ce qui me préoccupe : chemin à suivre, poème en devenir, soucis d’un proche, histoire inventée dont je suis l’héroïne heureuse ou malchanceuse. Des choses bien concrètes ou naïves. J’envisage ma propre fin aux événements si petits comparés à ceux qui emplissent le monde de conflits de toutes sortes. Projets un peu excessifs traversés d’une libellule, d’un lapin qui fuit, de la vue d"une vieille tour sur la colline, de fraises et de noisettes qu’une averse remet sans ménagements sous la cape et le devoir d’allonger le pas.

En fait, je ne pense que sporadiquement aux poèmes, à leur écriture. Car ce sont mes pas qui la tracent. Mon corps est pris tout entier, cerveau et cœur, dans le texte qui l’environne, lequel défile au rythme de mes pas. La marche est peut-être une pensée gravée par les pas, une écriture en devenir, encore errante qui s’accote aux arbres, aux flaques, à l’écureuil, à l’escargot, aux visages rencontrés, à l’avenir inconnu, inventé.

En entreprenant une randonnée, une fin d’été, je m’étais promis de « régler » un problème - d’essayer - dans la solitude amie de mes pas. Il n’est pas certain qu’il ait été résolu. Mais j’ai la sensation que corps et esprit s’en sont trouvés allégés. Ils y ont pris plaisir et force, confiance en soi. Ce qu’on retient, déborde d’entrailles secrètes ouvertes par la marche, se relâche à grandes enjambées ou petits pas sur des sentes incertaines où la pensée concocte d’étonnants projets qui prennent appui sur l’épaule des paysages.

Jeanine Salesse

Roselyne Sibille

TOUT CE QUI TREMBLE, RAYONNE ET FUIT

Plutôt que de répondre directement à la question, je voudrais vous faire part de mon expérience : marcher dans la nature ou comment la nature se prête à écrire de la poésie.

La nature est un monde, comme la ville en est un. Chaque monde a sa logique, ses codes, ses événements, son rythme, sa poésie. La nature est le monde qui m’est familier. Je suis fille d’agriculteur. J’ai vécu à peu près toute ma vie à la campagne, en Provence, à part les années de mes études. Cette campagne est donc le monde dans lequel je suis à l’aise, qui berce mes jours, m’enveloppe de sensations, d’observations, de découvertes, se tisse avec mon imaginaire et avec ma langue. Je vais vous raconter un peu cette campagne, pour vous dire ensuite comment mon écriture en est nourrie et m’amène vers la poésie ou la prose poétique.

Imaginez une plaine très verte, d’où l’on voit des collines proches qui, ne profitant pas de l’irrigation, sont arides : des rochers de calcaire blanc, parsemés de plantes aromatiques fortement parfumées, souvent piquantes. Cette plaine est quadrillée de canaux et de ruisseaux secondaires où court une eau vive. De grands feuillus longent les chemins et les canaux. Cela donne une fraîcheur exceptionnelle pour notre région. Ce que l’on voit du haut des collines est donc un tableau de grands carreaux verts entourés de hautes lignes d’arbres.

Je sors de chez moi pour marcher. Comment sont remplacées, en moi, les pensées habituelles autour du quotidien, de l’utile, du fonctionnel, ou bien les réflexions abstraites, -plus ou moins sombres- qui tiennent à nos vies… Comment me viennent les mots de l’écriture poétique ?

Très vite, je lâche un premier niveau de préoccupations et un autre temps s’installe : le temps subjectif. Quand je marche ainsi, le temps semble se distendre, il semble que je prends contact avec l’éternité.

D’abord, je me recentre sur le présent uniquement. Dans la nature, si l’on est attentif, toutes les sensations sont stimulées : l’air caresse la peau, les odeurs végétales se déploient, les couleurs étalent toutes leurs nuances, les oiseaux mêlent leurs chants, on peut discerner toutes sortes de bruissements, frôlements, craquements végétaux et animaux et je ne manque pas de cueillir des baies dans les haies pour profiter de toutes ces richesses offertes également au goût…
Il semble que la végétation boit la lumière pour la rendre en intensité, cette lumière verte si particulière qui semble colorer l’air que l’on respire dans l’ombre d’un arbre. Certains arbres donnent cette lumière de rivière.

Pour vous raconter cela, j’ai besoin de trouver des métaphores ou des comparaisons. Me décaler du réel pour exprimer une vision plus large. Ne pas rester dans un seul registre de l’esprit. Libérer les images pour les enrichir en les associant. Chercher l’accès à une autre façon de voir. André du Bouchet a écrit : « La poésie n’est qu’un étonnement et les moyens de cet étonnement. »

Je marche en silence. Si je parle, si je suis émettrice, je ne ressens pas. Sauf le cas rare des traducteurs simultanés, nous ne pouvons être émetteurs et récepteurs à la fois. Quand je me promène avec des amis, je peux goûter l’agrément de la nature, la douceur de l’air, la couleur du lilas, je me promène en compagnie dans la beauté, mais je ne peux créer des poèmes que dans le silence, dans l’espace de solitude qui fait un lien entre la nature et moi-même, un espace que je peux habiter, dans lequel je peux ressentir.
Je suis émerveillée. La nature m’est une inépuisable source d’émerveillement, cet état d’ouverture du regard et du cœur. Cette adhésion à moi-même dans la joie me porte à accueillir les mots qui viennent se mettre au service de mon ressenti. C’est dans cet état que je peux le mieux écrire de la poésie. Les mots sont alors libres et légers. Ils ne portent pas d’idées, de morale, de volonté. Je les reçois comme des alliés ; ce sont eux qui attrapent les images qui me sont offertes.

Il peut y avoir trois démarches face à la nature : celle des scientifiques, documentaire, argumentée, raisonnée, impersonnelle ; celle des contemplatifs : vibrante, émerveillée, à l’écoute ; celle où les créatifs lient leur ressenti intérieur au spectacle naturel qui les entoure. Ces trois attitudes sont passionnantes, peuvent être en résonance pour être poétiques et révéler le beau. Chacun peut, en fonction de sa forme d’esprit et de ce qui le fait respirer au mieux dans ce monde, emprunter ces attitudes dans des « dosages » différents selon les jours. C’est ce que je ressens. J’aime apprendre les noms latins en botanique, leur étymologie, ou les noms des oiseaux en français -que je trouve d’une sonorité et d’une créativité extrêmement intéressantes ; j’aime savoir un peu des fonctionnements biologiques de la faune et de la flore, avoir des rudiments de géologie, de météorologie, etc. même si je ne deviendrai jamais une spécialiste dans aucun de ces domaines ! M’approprier des bribes de disciplines scientifiques me permet d’accroître mon sentiment poétique face à ce monde qu’est la nature avec sa complexité et ses mystères. M’approcher de ce savoir me permet de me sentir humble devant l’infini de la création et en même temps de faire connaissance et amitié avec le vivant. Ce sont des états d’être qui nourrissent mon sentiment poétique.

Lors de mes promenades, les mots ne viennent pas tout de suite. Il y a un temps de passage dans cet état de disponibilité, d’écoute, d’observation. Je dois d’abord me glisser dans la nature, me laisser envelopper par les sensations multiples, lâcher prise. Mon être plus sociable, efficace, tendu doit s’effacer afin de me permettre cette imprégnation, cet éveil. Il me faut un recueillement, m’ouvrir jusqu’à être absorbée par le paysage, à m’y fondre ; il me faut prêter l’oreille à tout ce qui se murmure au-dehors et en moi, capter cette part invisible s’adressant à ma sensibilité : l’espace poétique. Je me sens alors re-liée. Reliée à la pulsation du monde, à ce monde qui me dépasse et me protège à la fois, ce monde dans lequel JE ne décide pas. Je peux choisir le chemin que j’emprunte mais ne peux changer celui de la sève.

Je ne sais jamais exactement ce que je vais trouver lors de mes promenades. J’attends seulement l’inattendu. Je trouve sans chercher et je trouve toujours. Je cueille cette part de hasard que je laisse advenir. Je ressens que ce sont des cadeaux que m’offre la nature, des petits miracles. Et attendre le miracle n’empêche pas que ce soit un miracle lorsqu’il se produit ! Voir l’arc-en-ciel dans une goutte de rosée, un éclat argenté sur les graminées, une poudre de lumière, l’ombre des feuilles sur les feuilles éclairées de soleil et leur danse aléatoire dans la brise, le satin velouté des pétales, l’intonation victorieuse d’un chant d’oiseau au crépuscule, une tige d’iris d’eau qui frémit dans un ruisseau, toutes ces merveilles de l’instant…
Mais aussi les images qui, dans la nature, apparaissent grandioses presque mythiques parfois, avec une sensation de plénitude intemporelle.
Par la poésie écrite ainsi sur place, ou dans l’impression forte retrouvée ensuite de ces moments de transcendance, je souhaite exprimer la splendeur du présent et de son futur immédiat.
Le poème sera une petite caisse de résonance de ce silence empli de présence dans ces espaces d’instants. J’aimerais réussir à ce qu’un chant jaillisse entre mes mots.

J’ai besoin de créer ainsi et aussi d’être entourée de peinture, de musique, de littérature, environnée par la qualité de relation poétique entre les artistes et la Vie, j’ai besoin de sentir comment ils ont pu l’exprimer. Cela colore pour moi le monde.
Évidemment, je sais qu’existent aussi l’absurdité, le déchirement, l’injustice, la noirceur, la lourdeur, la terreur, l’atroce. Je ne vis pas dans un monde désincarné, sans accès à l’information, sans contact avec les multiples de l’humain, en moi, autour de moi et sur notre planète. Mais je résiste à la dureté du monde en m’appuyant sur son contraire : sa délicatesse, son élégance, son harmonie.

Roselyne Sibille

Etienne Faure

Marcher dans la ville, plus qu’aux champs bucoliques, n’emporte pas la même allure de la pensée, de sa nature, son tempo : la ville, la traversant, te donne à méditer ses saccades et ses flux, la circulation de son sang et des sons qui te parviennent, envahissent ton corps, résonnent et vibrent, captant les mots des vivants qui ponctuent le trajet, le scandent, rythme et cadence syncopés d’incidents, revirements brefs et longs des métaphores, des allusions, des équivoques, des apologues, des hyperbates au passage clouté, au croisement d’autres corps sur le trottoir, sur la place, sur le quai, dans le square aux cerceaux d’antan - impossible retour en arrière, jamais la pensée ne fera demi-tour, elle avance, bifurque, prend la tangente, des parallèles, des raccourcis, s’entête
à aller de l’avant,
feu rouge, bonhomme à l’arrêt,
puis vert, bonhomme en action,
en avant, la voici, la pensée qui va
traverser, changer d’idée
déménager de nouveau des méninges
jusqu’au poème :

Des femmes sous le manteau circulent,
la face infléchie par les pensées soudain,
inspirations - rebrousser, réfléchir,
refaire son lacet, art de l’enfance appris tôt,
par une sorte de montée en grade
dans l’entreprise de vivre, escalier lent-
et puis repartent pour s’extraire les idées de la tête,
noirs trottoirs, bas-côtés, bruitage
des passants de la rue sans cesse -les vacances, le beau temps,
en ton absence un ami pour arroser les plantes,
les plis des jupes, des pantalons qui font des sourires
quand on s’assoit à la terrasse, dos retournés
en leur for intérieur vers le cœur, organe
de la joie, c’est l’heure, happy hours,
l’amour court les rues, diffus, verbeux,
joyeux pépiements d’oiseaux du monde entier
qui se rejoignent - on ne sait plus dans les altos et
les ténors qui est qui, homme et femme
et de quel torse après tendresse la voix remonte
penchant sous le soleil gris avec de beaux
couchers. Je me souviens ou bien l’ai-je lu dira-t-elle
sous l’enseigne en gothique Au temps retrouvé
de l’antiquaire, tout était jaune, c’était
une vieille, elle sucrait les fraises, vendait
des polars flétris de seconde main,
des cartes postales délavées, je parle
dans le vide à présent, elle est morte,
maintenant peu importe la peau sous laquelle
on la nomma, corps et idées, les gants
abandonnés sur l’asphalte ont gardé
la même intention d’agripper, saisir, étrangler
encore ce soir au soleil incarnat
dans cette rue où s’engouffraient un vent rouge vif
et chaque nuit les rires envoyés en l’air, j’aperçois
depuis le cockpit de mon crâne les nuages
tout ce qui s’y passe « les beaux nuages »
des exilées des villes
où elles ont atterri, fait l’amour et souche,
à l’infini espéré revenir avant de
disparaître inapaisées dans une terre d’asile,
-je crois rêver du même sommeil lourd
puis comme elles, me secouer, me lever pour aller voir
ailleurs, filles de l’air, par les courants ascendants du
quartier,
revenir
ou pas

empruntant les pensées aspirées puis descendantes que souvent la pluie et le beau temps suggèrent aux cœurs, douceur des pleurs, la vie faite d’air, de regrets, vagues troubles mentaux sous le manteau portés à la vitesse des pas
quand passer, c’est penser
à travers la ville.

passage en courant d’air dans le quartier

Etienne Faure

Antoine Maine

Amiens. 6 février 2020

9:23 / Je pars. La ville a encore le nez dans le brouillard. On distingue à peine la Tour Perret qui domine le quartier de la Gare. Quelques joggers pressés. Les bus bondés. Une voix dans le haut-parleur invite à s’éloigner de la bordure du quai. Depuis la passerelle aérienne, j’aperçois le train qui entre en gare. Je m’éloigne. Quitte les lignes du chemin de fer. Le fleuve m’attend. Je pense à ce que je vais pouvoir répondre à la question posée. Ne suis pas vraiment à l’aise avec le discours, la théorie. Je pose des mots. Des mots bancals. Des mots de travers. Des mots de peu ou de trop. Des mots à côté. A côté c’est sans doute là que se cache la poésie. Dans le déséquilibre. Alors revenir au chemin.

10:11 / J’ai rejoint le fleuve, le chemin de halage. La brume est partout. On ne voit pas ce vers quoi on marche. Où l’on avance. La métaphore est facile. Je la suis. Le chemin est une page blanche. Je pense à Modiano, au discours d’Oslo. Il dit à peu près qu’écrire, c’est comme être au volant d’une voiture la nuit dans le brouillard, mais qu’on n’a pas le choix, on doit continuer en se disant que le brouillard finira bien par se dissiper. On écrit mais on ne sait pas vers où.

Souvent la marche fait naître des poèmes, enfin quelques vers, mais parfois rien. Je ne sais pas ce qui se passe. Comment ça se passe. Est-ce le rythme des pas ? La régularité du souffle ? L’afflux d’oxygène dans les poumons ? L’imprévu qui est au détour du chemin ou au-delà du brouillard ? La silhouette étrange d’un bouleau qui se détache dans la brume. La boule rousse d’un grèbe castagneux qui soudain plonge dans le cours. Le tac-tac-tac d’un pic contre le tronc d’un peuplier. La brume qui s’effiloche à la surface du fleuve. Un groupe de marcheuses bavardes et voilées en route vers la mosquée. L’envol tout en couleurs éclatantes d’un martin-pêcheur. Une joggeuse qui me dépasse et entraîne mon regard à sa suite. Le chemin est plein de surprises. Chacune pouvant être l’amorce d’un poème. Et je me demande alors si le chemin comme la page blanche peut être source d’angoisse. Pas celui-là en tout cas, parcouru des centaines de fois, et malgré la brume je sais où il me mène. J’ai sûrement plus confiance en moi en tant que marcheur qu’en tant qu’« écriveur ».

Peut-être faudrait-il ne penser à rien, oublier la question. Se rendre disponible à ce qui peut advenir. Se laisser surprendre. Etre la page blanche finalement et laisser le poème s’écrire.

11:30 / J’ai fait le vide. Tant et si bien qu’il n’y a rien, rien de bien intéressant à noter finalement. (Une promeneuse passe devant moi qui suis assis sur la marche d’une petite passerelle métallique jetée au-dessus du ruisseau parallèle au fleuve. Elle appelle son chien qui traîne « Allez Joyce ! Dépêche-toi ! » Je me dis que ce chemin-là mène peut-être jusqu’à Dublin ! Qui sait ?) La marche nous invite à la digression. Le chemin n’est pas une ligne droite. Il n’existe pas en tant que tel, il n’est qu’une entrée dans le paysage. Hors du paysage, il n’est plus rien. La marche est le processus qui nous met en contact avec les environs, avec le monde extérieur. Un outil de médiation, pour reprendre un vocable à la mode.

En fait, il faut que je parle seul pour que quelque chose naisse. Que je parle à voix haute. Que je « parle en fou » (comme dit Betrand Belin). Il faut faire remonter les mots, créer un chemin pour eux. Qu’ils se cognent au paysage. Je lâche parfois le fil. Je digresse. Je divague. Je me perds en chemin.

Modane. 23 février 2020.

9:57 / Quand je marche là-bas en ce jour d’hiver, je suis concentré sur le sentier, en particulier sur les plaques de glace camouflées sous la neige ou sous la boue et qui rendent le passage dangereux. Quand la voie est dégagée suffisamment longtemps, les pensées affluent. Je me laisse envahir par la montagne. Retrouve le monde sauvage. Au bord du chemin, la terre a été retournée et l’on sait que les sangliers étaient là il y a quelques heures. Ici les traces de sabots d’un cerf ou d’une biche. Les chamois ne doivent pas être loin non plus. Et cette crotte sur le talus. Un chien ? Et pourquoi pas un loup ? Ils ont été aperçus sur ce versant en début de mois. J’entends les appels d’un casse-noix. Je l’aperçois au sommet de cet épicéa piqué dans le versant. Je marche dans les pas du gamin que j’étais, lecteur de Jack London et de James-Oliver Curwood.

En allant je ramasse des bouts de poèmes sur les bas-côtés. Parce qu’on sait que ces échappées sont rares et qu’il faut les mettre à profit. S’en nourrir. S’en goinfrer. Tirer quelque chose, quelques lignes, de ces retrouvailles avec la montagne. (Une mouche se pose sur le calepin en quoi j’écris ces notes. Me distrait un temps. S’envole.) La question est aussi comment dire la montagne. A quoi sert de parler une fois de plus de beauté, de grandeur, d’émerveillement, de paix, etc. Comment dire la montagne en 2020.

On pourrait continuer ainsi, traverser les Alpes jusqu’à l’Oural, mais déjà les plaques de glace réapparaissent. Le chemin réclame toute mon attention. Il n’est plus temps de penser.

Antoine Maine

Sandrine Cnudde

voilà c’est fini… à bout de souffle… pneumothorax écrasé dans les aigus… la question… à quoi je pense quand le marche… réponse réflexe : à rien… je ne pense à rien en marchant… du vent du vent du vent du vent du vent du vent du vent du vent dans les poumons et dans la tête… et si les pensées se mettent un tout petit peu en ordre clair, dans la logique d’une « conversation » ininterrompue entre moi et moi, vous pouvez être sûrs que c’est là que je me trompe de chemin ou que je roule des fesses sur les cailloux, ou que les branches en profitent pour viser les yeux. Bref, les pensées troublent l’attention. Pour être un peu plus précise, il me semble qu’elles glissent comme le paysage autour de moi. Elles passent.
Evidement, je ne parle pas de marcher pour faire ses courses en ville, pour retrouver les copains au café, pour l’entretien du corps, ni des balades avec les chiens, non non je parle de ces longues journées en pleine nature, des journées qui s’étendent sur des centaines de kilomètres, à porter sa vie sur le dos en imaginant pas à quoi elle pourrait ressembler d’autre, à dormir sous les étoiles, à manquer de nourriture et à voir plus net à cause de ça. Sous la pluie, sous le soleil, toujours en pente même sur la ligne droite hollandaise, penchée, crêtue, (têtue des crêtes, j’entends), dépiautée à la fin. À force de sentir comment l’air entre et sort dedans dehors du corps à force d’écouter l’air emplir et vider les poumons jusqu’au bout du bout des bouts du corps à plein régime.
Après lecture de cartes, de boussole, de constellations, (toujours pas de GPS) de topographie, de feux de cheminées, de la forme des nuages, du vent du vent du vent encore, je m’oriente sur d’autres ondes, celles des animaux que j’entends, que je croise, (leurs pistes), et j’en ai marre d’enjamber sur les routes les restes de leurs corps, bouillies puantes.
Une fois un lapin aveugle me dépasse
Une fois une merlette meurt dans ma main
Une fois je libère un crapaud enfermé dans une chapelle en en sortant (ça fait un bail que je n’embrasse plus les crapauds, les princes peuvent bien rester dedans) ces mots arrivent tous seuls :

« Notre Père qui es aux cieux… comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés…mais priez Dieu que tous nous veuillent absoudre. »

Dans le désordre, les pensées ? du vent du vent du vent du vent du vent du vent du vent du vent.
Des silences – des pensées – des mots tout ça glisse.

Je leur parle, aux bêtes, aux cailloux, aux branches. Je parle beaucoup trop haut. Je m’entends et je pense eux tout bas ; pas À eux ; je pense eux ; à bout de souffle poursuivie par rien, je me m’eux et la chanson simplette arrive parfois comme ça sur ces milliers de pas têtus dans la tête, elle s’impose la chanson de l’alouette ou du crachin ou de la tourbière, la fabulette mal faite mal écrite se fredonne dans la présence des bêtes.

Une fois un pêcheur me demande si je marche toute seule comme ça et j’ai la répartie de lui lancer « et vous qui pêchez tout seul ici, vous n’avez pas peur ? » personne à l’horizon, je le laisse me harponner d’injures, s’il faut j’invoquerai la vengeance de Moby Dick.

Les morts s’invitent souvent, on s’accompagne un bout de chemin, ils repartent après des échanges pas forcément verbaux.

Quand j’étais plus jeune, si la pluie se déchaînait, je ne me laissais pas faire et je cravachais chaque goutte de noms d’oiseaux, sans jamais renoncer à mon objectif. Aujourd’hui je laisse couler. La pluie glisse mieux. Et elle passe. Dans les marches où mon chien Zoumba m’accompagne, je ménage nos abris, je change de tempo, j’allonge les pauses, je resserre l’attention à ses aires d’évasions. On vieillit bien ensemble sur les chemins. Et ce type de « mantra » peut me tenir pendant quelques kilomètres :

« Viens mon Zoumba-bouba-boubaaaaaaa
Viens mon Zoumbaaaaaaaa (bis)
Reste avec moi Bouba-bouba reste avec moi-aaaaaa
On va par là Bouba-bouba on va par là-aaaaa »

Et oui. Un neurone pour la jambe gauche, un autre pour la jambe droite.

En traversant les campagnes, souvent cette question « pops » au cerveau : que s’est–il passé pour que nous, habitants des pays riches ne soyons plus capables de nous nourrir par nous-même ? Comment notre espèce va-t-elle tenir en remettant à l’industrie ce qui nourrit son corps et le rend malade ? Ce n’est plus si vrai pour beaucoup d’entre nous qui vivons en marge, mais la désobéissance ne se lit pas encore sur le manteau du paysage. Le corps des villages, le corps des gens, tout ça se crève doucement. Je pense à Élisée Reclus et surtout à Giono et sa Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, à cette phrase écrite en 1938 « Il (le paysan) ne produit pas ; il se produit  ». Et plus loin : « Vous avez cessé de vous faire vous-mêmes  ». Je me sens visée. Qui s’intéresse encore à la puissance des voix qui vivent dehors.
Cette nostalgie s’efface quand je réalise la chance d’être une femme non empêchée de me déplacer et de pouvoir suivre d’autres histoires en y arrimant la mienne. Comme cette fois où une sorte d’alarme inexplicable m’a tirée de mon mode « pilote automatique » :

« Et puis je m’engage sur la ligne droite de l’ancienne voie ferrée Caen/Clécy où quelques cyclistes marquent l’horizon et me dépassent dans un souffle irréel. Je sors du GR pour accéder au Cours d’Orne où Dumont d’Urville a grandi. C’est tout près. Mais la voie est longue, je me mets en mode pilote automatique, je suis au fond de la voie, tout en bas, bornée de deux hauts talus en me disant : « c’est quand même dingue qu’un train soit passé juste devant sa maison (à DDU), sur la commune de FEUguerolles-Saint-André quand Dumont d’Urville a péri par le FEU, dans un TRAIN, en 1842 ! »
Soudain une très forte prémonition, presque une voix venue du talus lui-même, me somme de m’arrêter là, sous CE pont !
Je viens de passer sous plusieurs ponts, je n’ai pas fait attention à la distance parcourue. Je vérifie sur la carte et aucun pont ne figure sur ce segment, je ne vois rien depuis le fond de la voie, mais je SAIS que c’est là. J’évalue la pente et je l’attaque. On ne devrait pas dire raide comme la justice mais raide comme un talus SNCF ! Arrivée là-haut, je reconnais la forme carrée de la propriété (la seule à des kilomètres à ressembler à une villa romaine), et oui, c’est bien celle-là, la maison d’enfance de Jules Dumont d’Urville. »

Extrait du billet « exploration du continent Caentarctique » du 9 avril 2018

Je n’écris rien en marchant tout est là devant derrière autour à remplir le réservoir de sens.
Une fois peut-être cet Instadrame [1] venu tel quel en repensant au documentaire sur Maria Sabina, cette guérisseuse mexicaine :

je pensais

aux indiennes des hautes mésas

aux turquoises

et il n’y avait pas d’art

et il n’y avait pas d’ombre

Ou encore au Groenland [2], une sévère tendinite à l’épaule s’échauffe, je pars malgré tout, seule dans un chaos de granits et de glaces coupantes instables, sans aucun moyen d’appeler au secours en cas de problème. Allez, Dieux des Inuits, laissez-moi passer, et je me mets à leur parler, le titre d’un poème se présente « la confession d’un passe-murailles  » [3] ma vie je vous l’offre contre une nuit seule là-haut pas aussi seule que Michael Collins, [4] mais aussi invisible. Toute ma science de la marche s’engage ici où il n’existe aucun chemin, de l’équilibre, du poids, des haltes nombreuses pour regarder, analyser des formes, le sens de la montagne, le vert des icebergs, le régime des nuages, être prête à y rester, à y laisser ma peau d’ailleurs ça pourrait commencer comme ça

Sandrine Cnudde


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Notes

[1Série de courts poèmes à paraître en juin 2020 aux presses danoises de la Société des Littératures Contemporaines en langue française.

[2J’ai pu rédiger cet article en grande partie grâce aux archives de mes voyages à pied notées depuis 2007 sur mon site https://sandrinecnudde.blogspot.com On peut y retrouver pas mal d’autres « pensées », glissades, impressions, préalables à mes poèmes.

[3Un de mes neuf poèmes (et photographies) publiés en 2018 par Light Motiv dans le livre Dans la gueule du ciel

[4Astronaute resté 28 heures en orbite autour de la Lune lors de la mission Apollo 11 alors qu’Armstrong et Aldrin se baladaient sur la Lune. On a alors dit qu’il était « l’homme le plus seul de l’univers ».



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