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« Il manque un signe au ciel » (10 questions pour Isabelle Lévesque), par Sabine Dewulf

jeudi 1er avril 2021, par Cécile Guivarch

Isabelle Lévesque, En découdre
gravures de Fabrice Rebeyrolle
L’herbe qui tremble, 2021 – 70 pages, 14 €

Le titre de ton livre me paraît différent des précédents, qui tissent des liens avec l’espace, le temps et la nature, en particulier : D’ici le soir, La Reverdie, Or et le jour, Terre !, Un peu de ciel ou de matin, Nous le temps l’oubli, Source et l’orge, Ni loin ni plus jamais, Le Fil de givre, Chemin des centaurées... Même ces deux autres, Va-tout et Voltige !, lancent sur la page un élan très positif. Mais ici, par ce verbe à l’infinitif, tu sembles vouloir dé-tisser et tu mets l’accent sur une forme de combat. Cela correspond-il chez toi à une autre manière d’envisager l’écriture ?

Pour chaque livre existent des temps différents dans le texte lui-même. Cela répond à la manière dont je ressens ou éprouve : je suis traversée par des élans contradictoires qui répondent à ce qui m’entoure et à ce que je vis. Dans Nous le temps l’oubli, Ravin des nuits que tout bouscule ou Va-tout, les phases de lutte sont très présentes également. Le poème reflète rarement un état émotionnel stable durablement. J’espère, je savoure, je me révolte… Tu as raison, par ce titre, j’affirme cette phase de combat comme essentielle pour ce livre. Il est né du blanc, de la neige et de cette impression que l’instant suspendu, une forme de grâce, ne durera pas ou qu’il faut, pour la connaître encore, lutter avec la langue par exemple. De charybde en scylla. Comme l’on jouerait sur toutes les nuances d’un arc-en-ciel rêvant à l’orage qui précédait puis avançant de nouveau – m’émerveillant aussi. Parfois c’est dans ces passages que l’écriture prend source. Quand « il manque un signe au ciel », cette défaillance engendre une révolte, une tentative de compensation. Or ce signe, cherché en vain semble-t-il, vient dans le poème. Ou peut-être même que ce signe manquant est le poème : au moment où je l’éprouve, l’exaltation domine et l’étonnement toujours que soit possible en écrivant de poursuivre une quête et d’effleurer l’instant où tout se résout. Je crois que je l’éprouve ainsi, parce que le poème naturellement requiert les forces vives de la passion qui nous poussent vers une forme de conquête. « En découdre », c’est accepter de se laisser submerger par ce qui va nous déborder mais que l’on transformera. Il s’agit de découdre pour tisser autrement, réparer, rétablir ou construire. Ce n’est pas une simple négativité, un nihilisme. Parfois, le combat est perdu d’avance, face à l’irréparable, il s’agit de « continuer encore ». Tu évoquais quelques-uns de mes titres, mais je pense que cette idée d’« en découdre » est présente dans la plupart de mes livres. Je parlais souvent en préparant ce livre avec Fabrice Rebeyrolle, qui projetait de l’accompagner de gravures, de la force de la morsure qu’elles nécessitent pour laisser une empreinte, une trace. Pour ce livre, il a scindé la feuille en deux ou trois espaces, territoires antagonistes apparemment, mais que l’on réunit. Par force de croire ou d’écrire. Nous évoquions l’acceptation de brûler pour devenir encore. Ne pas se soustraire pour qu’existent les poèmes. De cela naît En découdre qui n’écarte pas cependant des moments calmes ou blancs car tout près du rouge vit l’immaculé. Parfois, dans un paysage notamment, ou près d’un détail d’un ensemble (un flocon par exemple), tout s’arrête. Le combat cesse comme la tension engendrée par la simple action. Je sais alors que là précisément, je suis à ma place en regardant, en écoutant, en captant. Cela ne dure pas, il faut poursuivre, toujours et parfois en ne retenant rien de ce qui fut. J’espère que le poème libre et habité par toutes ces tensions, ces haltes, ces reprises, n’écarte rien d’essentiel.

Dans le sillage de ce titre, tu évoques, après la « meurtrissure » d’Apollinaire, une « parole brisée », le « blanc » dressé par les « mots », des « figures indéchiffrables », « l’effacement », « la dispersion », le fait de « nous défaire de l’encre », les « cendres » qui forment « Le poème » ou encore la tentative de « séparer / la nuit et le jour »... Qu’est-ce que le poème doit briser ou scinder ?

Dans le poème, et celui-là peut-être particulièrement par rapport aux autres livres, tout est réduit à l’essentiel. Le poème ne s’encombre pas. En vivant, beaucoup de choses infimes nous affectent, nous retardent. Ce n’est pas possible dans l’écriture telle que je la conçois dans ce livre. Il faut laisser jaillir l’écriture, une force primale, une sorte de cri qui se défait des égards. Au moment d’écrire : la quintessence, seule. Nous voici avec quelques mots, quelques structures grammaticales, avec cela on fait un feu. Les oppositions binaires réduisent tout ce qui tourne autour d’elles, le jour/la nuit n’ont pas à faire corps, elles restent intactes dans leur absolue nécessité. J’essaie de les rejoindre en écrivant En découdre. Je me sens porteuse de forces radicales et antinomiques, il m’arrive souvent de ne pas vouloir les concilier (dans le poème en tout cas).

Je retrouve, au long de ton livre, cette tournure qui t’est propre entre toutes et qui associe un nom privé de déterminant et un groupe nominal classique : « glace ou la feuille », « Plume ou l’épée », « Un arbre de plus, et la route », « l’or et vent léger », « Encore jour et pourtant / pas le cri ». Peux-tu nous parler du rôle de cette alternative singulière ?

Je vais bien sûr tenter de répondre à ta question, mais je voudrais d’abord dire que je ne suis pas forcément la mieux placée pour commenter et interpréter la langue de mes propres poèmes. Je suis toujours plus à l’aise pour le faire avec les textes des poètes que j’aime. Et je lis avec le plus grand intérêt ce que certains critiques très pénétrants, comme toi, écrivent à propos de mes livres, me faisant parfois y découvrir des significations que je ne soupçonnais pas. L’alchimie qui mène au poème exclut un contrôle permanent et total.
Il me semble que ce type de tournure naît de la nécessité de se montrer rapide, il faut fuser, se montrer bref et souvent lorsque surgit un groupe nominal sans déterminant, un autre le concurrence, s’impose avec la même nécessité que celui qui précède. Ces alternatives, je crois, ne s’excluent pas, elles se superposent. À un moment, un seul groupe nominal ne suffit pas, il est juste mais insuffisant, il lui manque quelque chose. Ecrire débroussaille, avance au fur et à mesure de ce qui surgit. Je ne me retourne pas, j’engrange deux réalités aussi nécessaires l’une que l’autre, dont j’ai pareillement besoin pour dire. Il faut courir et ne garder avec soi que l’essentiel – et il faut aussi ne rien oublier d’essentiel dans la course.

Comme souvent dans tes livres, les chiffres abondent, mais aussi « le décompte » et surtout l’injonction « Ne compte pas : rien n’est exact ». Pourtant, on y trouve aussi un « compte rond ». Peux-tu éclairer ce paradoxe ?

Entre les chiffres et moi, c’est une longue histoire essentiellement conflictuelle, lorsqu’il s’agit d’opérations. Je n’ai jamais trouvé les comptes justes. Mais pour les dates par exemple, je sacralise certains chiffres qui servent de balises à ma vie comme au poème. À cela s’ajoute l’acte d’additionner ou soustraire (soustraire le plus souvent). Quelque chose est donné manquant. Avec le poème, on peut réparer ce désordre ou le vivre comme une chance. Impair et gagne en quelque sorte.

« Peut-être n’exista-t-il jamais. » Quelle place exacte occupe la mémoire dans ton poème, qui affirme par ailleurs le « présent impuissant » ? Quel rapport s’établit entre ce qui a été vécu et le livre qui s’écrit ?

J’ai toujours vécu le livre comme une chance de réunir les absents et les présents. Dans le poème, ils agissent tous. Cet espace n’est pas exclusif : l’influence de chacun peut s’y mesurer et je reconstruis avec précision certaines scènes dont la présence ne m’est sensible qu’à travers l’écriture. Le « présent impuissant » est aussi ce temps miraculeux de l’écriture, le temps ne peut rien contre sa force de surgissement et j’aime être en proie à cette impression que se rejoignent le passé échappé et les êtres qui dans cet espace recommencent. Je les attends, je les entends en écrivant. Cela prolonge le verbe « soustraire », action négative revécue. Les mots témoignent, ils élaborent une stratégie de survie ou de réapparition qui ne prive plus ce qui n’est plus de battre encore.

Tu t’adresses à un « tu » énigmatique, comme souvent dans tes livres. Dans quelle mesure le dialogue est-il pour toi consubstantiel au poème ?

Impossible de ne pas m’adresser à quelqu’un. Ce « tu » n’est pas toujours le même destinataire, en particulier parce que se croisent les personnes que j’aime et il n’existe aucune frontière entre les morts et le poème lorsque j’écris. Le « tu » déborde le « je », il l’agrandit. On deviendrait fou à rester seul dans un poème. Dans cet espace réservé (sacré) peuvent me rejoindre des instances différentes que le présent me rapporte ou que le passé me restitue. À cet égard, le poème ressemble au coquelicot par exemple, c’est une porte ouverte que la réalité ne referme pas.

« Un coquelicot prépare en douce / sa percée. » Quel lien ta poésie entretient-elle avec l’avenir ? Le futur, celui du « vœu », serait-il par excellence le temps de la poésie ?

Je souris, chère Sabine, car tu vises juste. OUI. Le vœu, parce qu’il nous vient des contes et de la magie, peut tout. Il est le temps du devenir lorsque nous espérons, il peut tout sauver au dernier moment. Je ne peux écrire sans croire. Tout reste offert et nous devons faire en sorte qu’advienne. Je crois que tous mes livres publiés inscrivent la promesse et le vœu dans le fil du texte. Ce qui manque est promis, le poème l’accomplit, c’est le lieu des retrouvailles, le futur et la poésie s’aimantent car aucun ne trahit l’autre.

Quel « nouveau monde » peut advenir dans le poème ? Que parvient à sauver, face au tragique de notre condition, un livre de poèmes comme celui-ci, pour toi et pour les lecteurs ?

On peut lire dans le poème : « Cesse le temps. / Nous préparons / un nouveau monde. » Il est toujours en préparation, c’est celui que nous faisons délibérément ou pas. C’est bien notre monde, regardé autrement, cherchant force vive, en prenant appui sur ce qui nous entoure, en aimant et en écrivant, en faisant en sorte que cela rayonne en soi.

Tu écris : « parcourir d’un même frisson / plusieurs départs ». Est-ce pour toi une définition possible de l’écriture poétique ?

Deux composantes essentielles en tout cas : le commencement et la ferveur. Ils sont indissociables et le « frisson » est pour moi la condition du « départ ». Je me garderais bien de donner une définition générale (universelle) de l’écriture poétique. Mais je peux tenter, par le poème, de dire ce qu’elle est pour moi, telle que je la vis. Elle se fonde sur l’élan, mais c’est aussi « distraire la nuit », parfois « dérober le feu », souvent « en découdre ». Quel que soit le sujet que j’aborde, cela part toujours de quelques mots, d’une expression qui engendre une suite (le poème). Impossible pour moi d’envisager l’écriture comme un acte posé, réfléchi, ordonné. Au début, il y a un impératif : je dois écrire. C’est comme « respirer », un mouvement naturel et nécessaire, ou « aimer » aussi, je crois que j’écris toujours par amour. Pour quelqu’un.

Quand je te lis, il me prend l’envie impérieuse d’écrire. Ton énergie se communique d’emblée. Où puises-tu cette énergie ?

Ce serait magique alors, comme une force de propulsion que les poèmes insuffleraient ? Le poème tel qu’il naît pour moi a besoin de vie, donc d’ardeur, de mouvement, d’agilité (qui peut aller jusqu’à la « voltige »), il doit affronter les chutes, les accidents, accueillir les silences et les tremblements, le feu et la neige. Le travail qui suit, cette sorte d’artisanat, de peaufinage, de polissage, d’organisation aussi pour la construction du livre, se doit de préserver l’élan primordial.
J’aime beaucoup cette idée, que l’écriture de l’une puisse générer le poème de l’autre, qu’un élan puisse se perpétuer. Je l’éprouve aussi en lisant les poètes, plus j’aime un texte, plus il me donne envie d’écrire. Pas seulement des poèmes, des articles aussi, ce qui permet de rester dans une œuvre, de s’immerger et de vivre avec elle plus longtemps, comme on le ferait avec un paysage dont on veut inscrire les reliefs en nous pour nous inspirer. Les ponts se créent ainsi, par ces liens que nous choisissons et qui permettent à la fois de réfléchir à ce que l’on veut explorer pour soi en écrivant, mais aussi à ce que la poésie, plus largement, ouvre de possibilités. Ce mouvement et cette force passent d’une écriture à l’autre.

 

Extraits

 

       Pour S.D.

Tu deviseras, c’est sûr.
Nul n’est tenu d’héberger le monde
en l’olivier. Sa paix fait des miracles
et tu l’ignores. Tu n’as pas fini
d’allonger le soir de curieux symboles
où les étoiles sculptent les branches
de lumière.
(Comme un feu résistant aux armes.)

À brûler s’occupe la flamme du silence.
Nous l’ébruitons d’une voix.

 

*

 

La corde et l’arbre grandissent.
Chaque année, penchée, je recommence.
Il n’est plus temps, dit la voix.
L’enfant s’effraie, efface au chiffon
le signe trahi.

Pourquoi recommencer ?
Abattre ses cartes d’un geste ?
Bravade, fière au soleil d’automne
dans l’or perdu d’avance

de la feuille nue qui danse.

 

Isabelle Lévesque, poète et critique, est collaboratrice du journal Quinzaine(s) pour la poésie contemporaine.
En découdre est son cinquième livre à L’herbe qui tremble.
Elle intervient dans les revues Europe, Diérèse, Terre à ciel, Terres de Femmes

Bibliographie

  • D’ici le soir (Encres Vives, 2010)
  • La Reverdie (Encres Vives, 2010)
  • Trop l’hiver (Encres Vives, 2011)
  • Or et le jour (in Anthologie Triages, Tarabuste, printemps 2011)
  • Ultime Amer (Rafael de Surtis, 2011)
  • Terre !, aquarelle de Jean-Claude Pirotte (Éditions de l’Atlantique, 2011)
  • Ossature du silence, préface de Pierre Dhainaut, encres de Claude Lévesque (Les Deux-Siciles, 2012)
  • Un peu de ciel ou de matin, postface de Pierre Dhainaut, peintures et dessins de Jean-Gilles Badaire (Les Deux-Siciles, 2013)
  • Va-tout (Éditions des Vanneaux, 2013)
  • Ravin des nuits que tout bouscule, préface de Pierre Dhainaut (Henry, 2014) – Prix des Trouvères 2013
  • Nous le temps l’oubli, peintures de Christian Gardair (L’herbe qui tremble, 2015)
  • Le chemin des centaurées, livre d’artiste avec Fabrice Rebeyrolle (Mains-Soleil, 2017)
  • Voltige !, peintures de Colette Deblé, postface de Françoise Ascal (L’herbe qui tremble, 2017) – Prix international de poésie francophone Yvan Goll 2018
  • Source et l’orge (Le Petit Flou, 2017)
  • Ni loin ni plus jamais suivi de Suite pour Jean-Philippe Salabreuil (Le Silence qui roule, 2018)
  • La grande année, textes de Pierre Dhainaut et Isabelle Lévesque, photographies d’Isabelle Lévesque (L’herbe qui tremble, 2018)
  • Le fil de givre, peintures de Marie Alloy (Al Manar, 2018)
  • Chemin des centaurées, peintures de Fabrice Rebeyrolle (L’herbe qui tremble, 2019)
  • C’est le vent, son secours, livre d’artiste, gravures de Marie Alloy, (Le Silence qui roule, 2019)

En italien

  • Neve (livre d’artiste), traduction de Marco Rota, photographies de Raffaele Bonuomo, (Quaderni di Orfeo, 2013)
  • Le tue braccia saranno (Tes bras seront), poèmes inédits traduits en italien par Marco Rota (Il ragazzo innocuo, coll. Scripsit Sculpsit, 2015)

Anthologies

  • Jacques Basse, Visages de poésie – Anthologie, tome 5 (Rafael de Surtis, 2011)
  • Riverains des Falaises, Une anthologie des poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours, Textes rassemblés par Christophe Dauphin (Éditions Clarisse, novembre 2010)
  • Il n’y a pas de meilleur ami qu’un livre (Voix d’encre, 2015)
  • Poésie naissante, Une anthologie contemporaine inédite, Textes rassemblés par Mathieu Hilfiger (Le Bateau Fantôme, 2017)
  • Anthologie : l’eau entre nos doigts, dirigée par Claudine Bertrand (Henry, 2018)
  • Regards croisés en France, anthologie dirigée par Rocío Durán-Barba (Allpamanda, 2018)

Publication en revues
Friches, L’Arbre à paroles, N4728, Comme en poésie, Arpa, Contre-Allées, Écrits du Nord, Lieux d’Être, Verso, Littérales, Diérèse, Europe, Voix d’encre, Les Cahiers de la rue Ventura, Esprits poétiques, Recours au poème, La Revue Alsacienne de Littérature, Voix d’encre, Les Carnets d’Eucharis

Préfaces

  • Thierry Metz, Carnet d’Orphée et Autres Poèmes (Les Deux-Siciles, 2011)
  • Thierry Metz, Terre (extraits), monotypes d’Yvonne Alexieff (Ce qui reste, 2017)
  • Angèle Paoli, Italies fabulae (Al Manar, 2017)

Etude/préface

  • Thierry Metz, Le Grainetier (Pierre Mainard, 2019)

Postface

  • Pierre Dhainaut, Transferts de souffles (L’herbe qui tremble, 2019)

Sur internet


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