FSR : Voici, chère Françoise, que d’un commun accord nous avons décidé que je relancerais le feu – j’y avais placé quelques menues brindilles l’été dernier, mais le froid venant, il s’agit désormais d’y mettre du bois de chauffe, escomptant que, sans doute, il tiendra mieux la flamme.
En ces temps d’incertitude caractérisée (en quoi pouvons-nous, en quoi pourrions-nous croire encore ?), ces propos de Robert Musil, dans L’Homme sans qualité (t.1, 1930, traduit par Philippe Jaccottet !) me reviennent :
Aucun objet, aucune forme, aucun principe ne sont sûrs, tout est emporté dans une métamorphose invisible, mais jamais interrompue, il y a plus d’avenir dans l’instable que dans le stable, et le présent n’est qu’une hypothèse que l’on n’a pas encore dépassée.
Musil établit ainsi une corrélation entre instabilité et métamorphose, tout comme l’avait fait déjà Ovide : dès la première année du premier siècle de notre ère, après avoir été éloigné de Rome pour avoir quelque peu dérangé Auguste, le poète en effet écrivait Les Métamorphoses. On ne pouvait imaginer meilleure réponse aux raideurs moralisantes d’un empereur qui, sous prétexte de mécénat, se doublait d’un censeur. Si l’instabilité est constitutive du moment comme de tous les temps, la métamorphose, de fait, paraît une chance autant qu’une nécessité. Le fameux « qui suis-je ? » peut céder la place à un « qui puis-je devenir ? ». Écrivant Les Métamorphoses, Ovide devient plus encore Ovide – un magnifique poète.
Face aux errements, aux violences et aux impasses, aux paroles agressives et aux pensées sommaires (l’indigence des propositions, quand ce n’est pas leur danger, a de quoi inquiéter), la question « qu’allons-nous devenir ? », avec toute sa charge d’angoisse, et malgré qu’en ait un Robert Musil, arrête : c’en est fini de beaucoup de choses, et peu nous réjouit ce qui commence.
Sommes-nous oui ou non capables d’appréhender ce que nous avons fait et défait, fait ou laissé faire ? Et puis, « qui allons-nous devenir » ? Comment nous redéfinir ?
J’entends Jaccottet, justement, dans « Faction du muet » :
Je me suis uni au courage de quelques êtres, j’ai vécu violemment, sans vieillir, mon mystère au milieu d’eux, j’ai frissonné de l’existence de tous les autres, comme une barque incontinente au-dessus des fonds cloisonnés.
Je comprends bien l’idée de la « barque incontinente » : et oui, dans quoi sommes-nous embarqués ! Et comme nous parlons trop aussi – nous nous répandons, alors qu’au fond du fond, pour dire précisément le fond du fond, nous restons « muets ». Je reviens à Ovide : avec Les Métamorphoses, non seulement il compose un important recueil, mais il invente un mot (ce terme apparaît pour la première fois sous sa plume) en même temps qu’une chose : un genre inédit, où tragédie, épopée et poésie, décloisonnées, forment tout ensemble un étrange et puissant récit. Alors, aujourd’hui, manquons-nous de mots, sommes-nous trop limités, à court d’idées ?
L’image de la cloison revient souvent sous la plume de Jaccottet – je suis frappée (peut-être est-ce parce que je suis claustrophobe) qu’il accepte la cloison, qu’il ne cherche ni à la sonder (il reste au-dessus), ni, surtout, à la faire éclater. Dans ce poème, cela se comprend : les autres en effet sont impossibles à rejoindre, leur mystère à eux nous restant définitivement fermé. Ainsi le poète est seul, réduit au mutisme : mais de faction, incité à faire le guet. Mais guettant quoi, attendant quoi ? Et comment, quand on est occupés à garder ce qui est et à regarder ce qui vient du dehors, se trouver en situation de changer ? Comment devenir ?
Fr.D. :
AINSI LUISENT DEUX MAINS DANS LA NUIT
Tes mains
sans lune
simplement parce qu’à l’agonie
de l’étreinte de mourir et d’amour
mène vers la véracité
Nelly Sachs
Oui, occupons-nous du bois de chauffe, chère Florence.
Je vois trois questions qui s’égrènent et s’engrènent dans le bloc intense de mots que tu m’envoies et comme tu le résumes bien : Sommes-nous oui ou non capables d’appréhender ce que nous avons fait et défait, fait ou laissé faire ? Qui allons-nous devenir ? Comment allons-nous le devenir ?
Sommes-nous capables d’appréhender ce qui nous arrive ? J’aurais tendance à penser que non. Je suis en cela une lecture qui m’a fort ébranlée, Günter Anders dans L’obsolescence de l’homme paru en 1956 :
C’est Kant qui nous a appris que notre raison était limitée et en quel sens elle l’était. Mais, en général, nous n’avons toujours pas réalisé que notre imagination, notre cœur [...] pouvait lui aussi se révéler limité et incapable de déborder ses propres limites. [...] C’est sur cela que devrait se pencher « une critique du sentiment pur ». Il ne s’agit pas d’un réquisitoire moraliste, mais en un sens kantien, d’une topologie des limites dans lesquelles nos sentiments restent cantonnés. Ce qui devrait, à la différence de Faust, nous irriter aujourd’hui, ce n’est en aucun cas de ne pas pouvoir être omniscients et omnipotents, mais au contraire d’avoir une imagination si faible et d’éprouver si peu de sentiments par rapport à tout ce que nous savons et sommes capables de produire.
Oui, je pense que nous n’avons pas assez d’imagination et que c’est notre problème essentiel, notre « inhabileté fatale », selon les mots de Rimbaud. Nous sommes non seulement analphabètes en cette matière, mais peut-être n’avons-nous même pas la possibilité d’évoluer et d’acquérir plus de capacités. Günter Anders a construit une pensée philosophique et politique en réfléchissant aux conséquences de la bombe atomique et de nos vies. Nous pouvons aujourd’hui ajouter les dangers de la dite intelligence dite artificielle, qui n’est ni l’un ni l’autre.
Il ajoute cependant quelques étonnants propos qui pourraient nous faire espérer une ouverture. Celle-ci est proposée par ... un poète, Rainer Maria Rilke. Celui-ci aurait été le premier à avancer qu’il fallait « se rendre capable de ressentir ».
Si nous étions fascinés par les mots de Rilke, c’est parce que nous sentions qu’en évoquant l’insuffisance du sentiment il désignait alors un manque décisif, et qu’en parlant « de sentiment vraiment accompli » il définissait une des tâches essentielles d’aujourd’hui. [...] C’est seulement en tentant réellement l’expérience que l’on saura si c’est possible ou impossible. [...] Pour l’instant il s’agit de tenter des « exercices d’élongation morale, de travailler à donner une plus grande extension aux opérations habituelles de son imagination et à ses sentiments ».
J’ai longtemps cru que la poésie pourrait se présenter comme propice à un tel agrandissement, un tel élargissement du sentiment d’exister, poussant jusqu’à l’invention d’une nouvelle générosité, d’une nouvelle et toujours mouvante appréhension de notre humanité, de notre présence ici et maintenant. Je ne sais plus si je peux parvenir à le croire. Je suis trop abasourdie et sidérée par ce qui arrive politiquement, écologiquement, et bouleversée par les atteintes dangereuses à la langue même. M’effraie le peu d’échos, depuis si longtemps, que suscitent des pensées différentes et plus accueillantes au vivant sur la terre (ce qui n’exclut pas, bien au contraire, la nécessité d’une lutte). Robert Musil évoque l’instable substance – si substance il y a – de nos vies et de toute chose, comme Octavio Paz écrit Oscillante parole. Je vois une poésie mobile, mais elle prend en charge dans le même mouvement les nécessaires rites, reprises et répétitions propres à la mobilité même du vivant, magma et surgissement de formes dont les durées variées nous donnent le tempo. J’ai cru cela. Je désire pouvoir encore croire que, comme l’écrit Laura Vasquez à propos de l’écriture, plus particulièrement poétique, croire que :
que la pensée ne précède pas l’écriture, mais que c’est l’écriture qui parfois crée des traversées spéciales qu’on appelle pensées, images, ou comme on veut. [...] Ça n’a rien d’automatique, c’est très éveillé. Ce n’est pas guidé par l’individu, par le moi, c’est guidé par une autre partie, très sensible, très intuitive, qui explore et qui croit.
Qui devenir alors, qui s’agrandirait et serait agrandi par cette part sensible de soi-même ? Que peut guetter le poète ? Je comprends mal la proposition de Philippe Jaccottet qui me semble faussée par une situation surplombante. J’ai l’impression qu’il sait encore trop ce que nous devrions faire. Sommes-nous vraiment trop bavards, et pas plutôt particulièrement inhabiles et inattentifs ? Bien sûr, nous devons jouer entre l’ouvert et le fermé, à l’intérieur d’un monde sans « ailleurs » comme le suggère Guillevic. Je ne sais pas ce qu’il conviendrait de devenir. J’imagine mieux, je crois, ce qu’il ne faudrait pas faire, pas dire, pas soutenir. Cependant, je cours le risque absolu de me tromper. Je ne sais pas, je me sens démunie, mais il semble vital d’opérer une transformation dont nous n’avons aucune idée, sinon qu’elle devra être assez radicale et qu’elle ne devra pas faire l’économie de la révolte, de la révolte contre soi-même aussi.
Comment devenir l’inconnu reconnaissable qui nous habite et que nous habitons ? Comme la peau, inventons une porosité, ça y est, le mot est lâché. Oui, nous pourrions nous faire devenir plus poreux par la grâce et l’intelligence sensible et vaste des poèmes. Ovide opère une telle porosité entre les styles littéraires, entre les genres d’approche, entre le passé et son propre présent, entre les mythes qu’il évoque et transforme, entre son présent et notre présent aussi grâce à une malléabilité poétique sans pareille. Faisons ainsi pour toute chose, sans oublier cependant que nous sommes un instant des formes fragiles et que ne nous métamorphosons pas si facilement ni si nécessairement, entre doute et certitude, l’un et l’autre toujours remis en question. Contempler, par exemple, est à la fois un acte de métamorphose transindividuel et , dans le même temps, un acte de consolidation d’un sentiment singulier, personnel d’être au monde, la création d’une durée profitable quoique fragile. Devenir réel nécessite avoir imaginé que nous ne le sommes pas vraiment naturellement et que cela exige un effort, oui, sûrement celui d’une « élongation » poétique. Devenir réel demande tant d’attention, ce qui n’exclura pas une éventuelle et terrible déconvenue, si nous ne pouvons pas le faire, si ne pouvons pas le vouloir :
Attentifs au changement du ciel
On prend position
Au nouveau campement ardeurs nouvelles
On veille on protège l’ordre profond
Pas de fumée sans feu
Nous dit-on
On ne sait pas toujours le nom
de ce qui nous appelle
N’importe
On se risque
On répond
Florence Saint-Roch

