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Anthologie audiovisuelle des poètes vivants par Reha Yunluel

samedi 13 avril 2024, par Cécile Guivarch

Cher Reha, vous êtes venu vers moi au Marché de la Poésie 2023 (Paris) pour me proposer de répondre à quelques questions autour de la poésie, de mon travail d’écriture et de lire quelques poèmes, et tout cela filmé sur les marches de l’église Saint-Sulpice. Et je ne suis pas la seule à avoir vécu cette expérience ! (voir chaîne Youtube) Je crois même que cela fait plusieurs années que vous proposez aux poètes de se prêter à cela, sur différents marchés ou festivals. Parlez-nous de cette anthologie audiovisuelle des poètes vivants ! Comment avez-vous commencé cette aventure et pourquoi en avez-vous éprouvé la nécessité ? Etes-vous encouragé dans cette démarche ?

Chère Cécile, merci beaucoup pour cette invitation.
L’idée m’est venue au festival des Voix Vives à Sète en 2021 où j’étais invité. Pendant le festival chaque jour j’avais 2 interventions poétiques. Le reste du temps j’avais ce plaisir d’écouter les autres poètes invités ou alors de rencontrer les éditeurs de poésie à la Place du Pouffre autour de cette magnifique fontaine-pieuvre. J’ai commencé alors mes enregistrements à ce moment-là surtout pour connaître, mieux connaître les amis poètes. A la fin du festival j’avais 44 enregistrements.
Juste après, au mois d’octobre le premier Marché de la Poésie suivant la pandémie a eu lieu. J’ai eu la chance d’y participer grâce à mon très cher ami-poète strasbourgeois, Jean-Paul Klée. Sur son invitation j’étais à Paris pendant tout le Marché qui était l’édition 38e bis. Pour moi c’était la première fois, mais je me suis senti comme si j’y venais depuis des années, car j’y ai retrouvé des amis-poètes que j’avais connus 2 mois auparavant. Bien sûr j’ai continué d’enregistrer les poètes que je n’avais pas pu enregistrer à Sète et encore d’autres. Au Marché de la Poésie j’ai commencé à enregistrer des éditeurs de poésie. La 39e édition du Marché de la Poésie a eu lieu à sa date habituelle, au mois de Juin 2022. J’y suis allé et j’ai continué à enregistrer.
Mes enregistrements ne sont pas faits pour être consommés, de la fast-vidéo ou éphémères, mais pour durer. Jusqu’à la 39e édition ils constituaient un « recueil audiovisuel des poètes vivants », quand ils ont dépassé les 80, je me suis dit que ce n’était plus un recueil, mais carrément une anthologie. Et mon aventure a continué à Sète 2022, au 40e Marché de la Poésie et à Sète 2023.
Pour le moment (mars 2024) j’ai 170 enregistrements terminés et encore 40 attendant d’être terminés. Bien sûr je ne me suis pas limité à ces deux événements, je continue d’enregistrer les poètes là où je me trouve. A Strasbourg, à İstanbul etc.

Comment choisissez-vous les poètes interviewés ?

Comment je choisis ? Eh bien c’est facile il faut être poète ou éditeur.rice de poésie. Les festivals font déjà un choix préalable, voir les livres ou la participation passionnée des poètes, assister à leurs lectures, rencontrer leurs éditeurs facilitent mes choix.

Comment procédez-vous pour ces entretiens ? Quel matériel ? Quel travail de retraitement des vidéos ?

J’utilise soit mon appareil photo qui filme en HD soit mon portable 4K. J’aime bien être libre de mes mouvements. C’est pour ça que je n’apporte même pas de trépied. En plus je dois filmer les poètes dans un endroit assez silencieux. Parfois j’ai des problèmes de son, par ex. le vent, la circulation, le brouhaha de la foule etc.
Filmer un poète veut dire : D’abord je dois le contacter, fixer un rdv d’après ses disponibilités. J’ai une série de questions simples que je pose à chaque poète, mais chaque poète a ses propres réponses. Quand j’ai fini mon enregistrement, je le mets de côté avant de le retravailler. Traiter une vidéo peut me prendre plusieurs mois. Après avoir terminé le montage, j’envoie la vidéo au poète pour savoir s’il la valide. C’est un travail que me prend beaucoup de temps, mais que je trouve indispensable pour établir le paysage poétique contemporain.

Quels retours avez-vous de ces vidéos, de cette belle bibliothèque que vous avez mis sur pied sur Youtube ? Quels sont vos projets pour la suite ?

Si le poète enregistré est content du résultat, c’est l’essentiel pour moi. Mais pour autant j’ai la conviction de faire œuvre utile. En turc il y a un mot « evlâdiyelik ». Ça veut dire : ce qui reste pour tes enfants, les enfants de tes enfants. On peut l’appeler une archive. Ou encore une partie du patrimoine culturel, linguistique et artistique.
J’aimerais bien publier cette anthologie sur un support imprimé. J’ai un projet pour cela.

Actuellement j’ai 3 anthologies en cours :
1 : l’anthologie audiovisuelle des poètes vivants
2 : une anthologie imprimée avec un poème de ces poètes enregistrés
3 : une anthologie en ligne qui existe depuis 2005 (bachibouzouck.com)

Vous avez par ailleurs une revue d’Art et de langue en ligne, Bachibouzouck, parlez-nous de cette revue en langue turque ? Qu’est-ce que cette anthologie de poètes vivants, par exemple, que nous retrouvons en ligne ? Qui s’occupe des traductions ? Du choix des publications ?

Cette revue a été créée en 2005. Pourquoi une revue d’art et de langue ? Parce que chaque domaine de l’art est une langue en soi pour moi. Prenons la photographie, la sculpture ou le ballet : si nous ne connaissons pas leur grammaire, leur orthographe, ils deviennent incompréhensibles, des langues étrangères.
La revue propose une nouvelle approche des arts et des langues. Dans son manifeste j’avais écrit :
Il s’agit d’une revue multilingue et multiculturelle... bachibouzouck est une revue en mouvement perpétuel. Son but est de concilier les arts écrits et non-écrits, franchissant l’obstacle de la langue, soit en la traduisant, soit en lui laissant son originalité. Elle va rendre hommage à toutes les disciplines de l’art et tout ce qui gravite autour. Une revue qui va s’adresser surtout aux lecteurs turcophones/francophones, mais aussi à toutes autres langues.

Nous classons les œuvres en trois catégories principales : « écrits » / « non-écrits » / « ni écrits – ni non écrits (nini) ». Par ex. une photo entre dans la catégorie « non-écrits » ; un poème dans la catégorie « écrits » ; un film parlant entre dans la catégorie « ni écrits – ni non écrits ».
Ce n’est pas une revue qu’en langue turque, même si cette dernière est pour le moment majoritaire. Ce n’est pas une revue d’imagerie non plus. Mais une revue d’art et de langue.
bachibouzouck n’assure pas de traduction, de même qu’une photo ou une sculpture n’est pas traduite, comme nous ne traduisons pas la photographie ou la sculpture. Nous laissons à chaque lecteur la possibilité de les traduire.
Cette anthologie en ligne est une sélection faite par les poètes eux-mêmes : leur choix représente ce qu’ils préfèrent ou qui leur paraît être le plus important dans leur poésie.

La poésie est-elle sans frontière selon vous ? Et pourquoi ?

Oui c’est la nature de la poésie. Par contre je dois ajouter que ce n’est pas la poésie parfois qui a des frontières mais c’est l’homme qui les crée. Peut-être nous pouvons dire que la seule frontière de la poésie écrite, c’est la langue pour les gens qui ne la connaissent pas. Sans oublier que même pour les locuteurs la poésie peut rester une langue étrangère.

Enfin, vous êtes vous-même poète… Pouvez-vous nous parler des thèmes que vous aimez explorer, de vos livres ? En quelle langue écrivez-vous ? Quelle est l’importance de la traduction de vos poèmes ?

Je n’ai pas de thèmes préférés, je puise dans la vie elle-même les sujets de mes poèmes. Ça peut être un sentiment, une impression, un évènement, une réflexion… La traduction de la vie, quoi !
J’écris en turc et en français. Cette année je n’ai écrit qu’en français. La langue maternelle est une belle prison à perpétuité pour le poète. Nous ne choisissons pas notre langue maternelle, donc pour un poète qui joue et danse avec sa langue, il est condamné à cette langue-là. Pour moi, les langues parlées ne sont que des outils pour ma poésie, je tente de m’exprimer dans le « langage poétique » qui, lui, utilise la langue, la photo ou n’importe quel autre mode d’expression.
La traduction pour moi n’est pas un moyen mais une communication, une expression. Je ne regarde pas la traduction comme un support logistique mais comme l’essentiel de la communication, s’exprimer c’est déjà une traduction, une langue avec ses propres signes, on pourrait dire un sign’al, avant l’art écrit, oral ou gestuel.
Octavio Paz écrit dans son article “traducción : literatura y literalidad” (traduction : littérature et littéralité) en 1971 :

//apprendre à parler, c’est apprendre à traduire ; lorsque l’enfant demande à sa mère le sens de tel ou tel mot, ce qu’il demande vraiment, c’est qu’elle traduise le terme inconnu dans son langage. La traduction au sein d’une langue n’est pas, dans ce sens, fondamentalement différente de la traduction entre deux langues, et l’histoire de tous les peuples répète l’expérience de l’enfant : même la tribu la plus isolée doit faire face, à un moment ou à un autre, à la langue d’un peuple étranger.// [1]

Les traductions de mes poèmes auxquelles je travaille avec mon amie traductrice Belkis Sonia Philonenko, je ne les considère pas comme une traduction, mais une version. C’est à dire un 2e original. Donc les traductions faites à partir de la version française ne sont pas traduction de traduction, mais des traductions d’un 2e original. C’est par exemple certains de mes poèmes écrits en turc, traduits en version française, puis traduits du français en allemand.

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Notes

[1Aprender a hablar es aprender a traducir ; cuando el niño pregunta a su madre por el significado de esta o aquella palabra, lo que realmente pide es que traduzca a su lenguaje el término desconocido. La traducción dentro de una lengua no es, en este sentido, esencialmente distinta a la traducción entre dos lenguas, y la historia de todos los pueblos repite la experiencia infantil : incluso la tribu más aislada tiene que enfrentarse, en un momento o en otro, al lenguaje de un pueblo extraño.// in Octavio PAZ : Traducción : literatura y literalidad, Barcelona, Tusquets, 1971.



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