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« Rassembler ce qui nous traverse » - Entretien avec Sabine Dewulf et Florence Saint-Roch par Isabelle Lévesque

lundi 5 juillet 2021, par Cécile Guivarch

Sabine Dewulf, Florence Saint-Roch, Tu dis délivrer la lumière
Éditions Pourquoi viens-tu si tard, 2021 – 100 pages, 12 €

 
Isabelle Lévesque : L’écriture est le plus souvent une activité solitaire. C’est d’une exigence intérieure personnelle à l’extrême, et même d’une zone de soi que le poète découvre en écrivant que naissent les poèmes qui lui apparaissent parfois comme donnés. Mais vous avez décidé d’écrire ici à deux. Pourquoi ce choix ? Comment votre rencontre est-elle née ? L’exigence poétique est-elle la même que dans vos œuvres individuelles ?

Florence Saint-Roch : Tout a commencé à l’automne 2019, quand Terre à ciel a publié Cosmos où nous dormons, un ensemble de poèmes que Sabine a écrits en regard de photos réalisées par son frère, Stéphane Delecroix. 26 photos, 26 poèmes dévidant, chacun en son initiale, une lettre de l’alphabet. J’aimais la poésie de ce Cosmos, j’appréciais aussi beaucoup la démarche qui le motivait – que la création parfois puisse aussi être une affaire familiale – d’autant qu’à cette même période, je travaillais à un ensemble intitulé Mes papiers, poèmes inspirés de photos que j’avais prises dans la papeterie où travaillait jadis mon père : les premiers poèmes de ce recueil ont été publiés, sur Terre à ciel également, en janvier 2020, et aussitôt après leur parution, Sabine a eu la bonne idée de m’écrire, et nous avons échangé. Tout s’est enchaîné très vite, j’ai proposé à ma correspondante une expérience de co-écriture, avec le protocole qui est, exactement, celui de Tu dis délivrer la lumière. Sabine, très réactive, l’a accepté par retour de courriel, immédiatement je lui envoyais la première photo, et hop, nous étions embarquées. Excepté Cosmos, excepté ce que m’indiquaient ses mails, je ne savais rien de Sabine, et j’étais enchantée : cette aventure me semblait un très bon moyen de faire connaissance. Proposer à l’autre une photo, écrire toutes les deux un poème en regard, les partager, puis, la semaine suivante, écrire un deuxième poème réagissant à la photo et au poème de l’autre – n’est-ce pas un bon moyen d’activer des échanges, des circulations ?

Sabine Dewulf : C’est en effet Florence qui m’a spontanément proposé cette aventure commune. Nous ne nous connaissions qu’à travers nos contributions respectives pour la revue Terre à ciel. J’ai immédiatement accepté parce que j’aime l’idée que la poésie puisse être un dialogue. Elle l’est déjà dans mes propres poèmes (où souvent intervient le « tu ») ; a fortiori, le dialogue pouvait déborder de ma page, s’étendre au-delà. Tu évoques la question de l’exigence : je crois qu’elle est tout aussi forte mais qu’elle n’a pas le même objet que pour l’écriture en solitaire. Si j’écris seule, je veille à ne rester qu’au plus près de moi-même, plongeant, comme tu le dis, dans une « zone de soi » découverte à travers le geste d’écrire. Ici, j’avais à demeurer près d’une photographie, d’abord, puis près des mots de Florence. D’où une forme de sortie hors de soi. Les exigences qui sont les miennes lorsque j’écris seule sont devenues, dans ce livre, tributaires d’un contexte extérieur : j’ai cherché à créer des ponts que je n’envisage pas d’ordinaire. Peut-être suis-je alors plus proche d’une forme d’explicite, d’une part parce que l’image demande à être interprétée, d’autre part parce que je souhaite que l’autre me comprenne et puisse me répondre. Cela dit, en me relisant, je crois observer que je suis restée assez fidèle à ma manière d’écrire : si une ellipse, une énigme s’impose, je ne cherche pas à la réduire.

Isabelle Lévesque : Aviez-vous avant de vous lancer un substrat commun : proximité géographique, centres d’intérêt, goûts en musique ou peinture ? Avez-vous prédilection pour les mêmes poètes ? Sabine a écrit en particulier sur Jules Supervielle, Pierre Dhainaut et Raymond Farina ; Florence sur Flaubert et Antoine Emaz : vos univers, malgré la ressemblance de vos parcours universitaires, semblent un peu éloignés l’un de l’autre… Sur quel terrain vous êtes-vous trouvées ? Avez-vous ressenti une complémentarité ?

Florence Saint-Roch : Nous nous sommes retrouvées sur le seul terrain digne d’intérêt : un terrain d’entente !!! Ce mot d’entente présente de multiples facettes : l’écoute respectueuse, l’attention portée, et aussi, et pas seulement pour jouer sur les mots, la tension vers, l’attente, le contentement – les ressorts, en somme, de la relation. Ces poèmes, semaine après semaine, étaient pour nous un rendez-vous : un défi à relever, et une énigme à creuser. Face à la photo, puis face à la photo et au poème de l’autre, à chaque fois des lieux à découvrir, des espaces à explorer. Sabine et moi, je crois, étions engagées à cela : à jouer le jeu. Dans ces conditions, les différences sont des ressources importantes – et tant mieux, vraiment, si les histoires respectives, les goûts et les prédilections, les univers, en somme, sont à des années-lumière les uns des autres. La distance, l’écart n’empêchent rien, au contraire : ils permettent le mouvement, la circulation, l’évolution. Et parfois, pour continuer à filer la métaphore cosmique, ils favorisent de surprenantes conjonctions.

Sabine Dewulf : Une proximité géographique, c’est certain. Mais je n’en avais pas connaissance au début de l’aventure. Et cela n’est pas du tout entré en compte dans cet échange. En fait, Florence et moi ne savions presque rien l’une de l’autre. Cela m’a semblé d’autant plus intéressant : un bond dans l’inconnu. J’ai aimé rencontrer Florence sur plusieurs terrains : celui de la régularité, d’abord. J’appréciais la rigueur de ses propositions, le fait qu’elle me propose un rendez-vous hebdomadaire, par exemple, et qu’elle s’y tienne toujours. Celui de l’écoute, ensuite. J’ai bien vite remarqué à quel point mon interlocutrice se montrait attentive à ce que j’écrivais, à quel point même elle s’y plongeait, cherchait à le déchiffrer sans jamais l’abîmer, avec une extraordinaire finesse. Le terrain des images n’est pas non plus à négliger : j’appréciais beaucoup les photographies qu’elle me soumettait et je sentais que son regard était profondément poétique. Elle m’offrait la surprise et la beauté nécessaires pour que je sente s’ouvrir un espace d’où je pouvais écrire. Si j’ai ressenti une complémentarité ? Oui, sans aucun doute, et c’est là ce qui a permis que nous avancions, je le crois, au même rythme, l’une grâce à l’autre ! J’ai senti chez elle une manière d’écrire plus franche, plus décidée que la mienne, plus dynamique aussi. Mon écriture me paraît plus intériorisée, dans un mouvement de creusée silencieuse. La sienne se dirigeait vers le ciel et la mer, dans la liberté de l’élan.

Isabelle Lévesque : Avez-vous composé vos poèmes selon des règles oulipiennes ? Ils ont tous à peu près la même longueur, sont tous écrits en vers libres sans rimes ni ponctuation. Mais tous les vers de Florence commencent par une majuscule, contrairement à ceux de Sabine où les majuscules marquent le début d’une phrase. Jusqu’où allaient vos contraintes (si vous acceptez de révéler quelques secrets) ?

Florence Saint-Roch : Au départ, d’un point de vue strictement formel, nous nous étions fixé une seule contrainte : écrire un poème d’une dizaine de vers. Dès la deuxième semaine, il m’a semblé important d’établir une passerelle entre le premier poème de Sabine et mon second, d’où ce recours à la citation, « tu dis », repris dans le titre. À cela s’ajoutaient, moins visibles, des éléments empruntés au poème de Sabine, mais retravaillés, absorbés, transformés… J’avais vraiment le souhait que dans ces poèmes, une rencontre ait lieu – et l’italien, avec ce verbe, incontrare, dit mieux que le français : dans une relation un tant soit peu sérieuse, toujours, nous allons dedans – dans un constant et salutaire déplacement de focale, nous passons d’une intériorité à une autre, et découvrons une étrangeté qui fait écho à la nôtre.

Sabine Dewulf : Pas de règles dignes des Oulipiens mais quelques-unes, oui. Là encore, c’est Florence qui m’y a incitée, sans du tout me l’imposer (ce n’est pas son genre !). Au départ, nous avons cherché à écrire à peu près le même nombre de vers. Ensuite, elle m’a expliqué qu’elle avait adopté deux règles, sans me les révéler, afin d’harmoniser au mieux l’ensemble de ce dialogue poétique. J’ai trouvé l’idée ingénieuse et je me suis alors appliquée à faire de même, en adoptant d’autres contraintes : je suis toujours partie de la fin de son poème, reprenant une expression ou un mot (voire une simple idée) et, au terme du mien, j’ai cherché à faire écho au début de son poème, formant ainsi une sorte de boucle.

Isabelle Lévesque : Chemin faisant, avez-vous tenté de rapprocher vos écritures (vos voix) ou, au contraire, avez-vous essayé de vous distinguer, voire de trancher ? Vous êtes-vous mutuellement conseillées ? Vous êtes-vous suggéré des modifications ?

Sabine Dewulf : Je n’ai jamais tenté ni de rapprocher mon écriture de la sienne, ni de m’en distinguer. J’ai veillé à rester moi-même. Simplement, comme je l’ai expliqué dans ma première réponse, j’ai évidemment tenu compte du fait que j’avais une destinataire et de nos points d’appui, les photographies. J’ajouterai que Florence, par toute son attitude, m’a complètement confortée dans la fidélité à ma propre voix. Nous ne nous sommes pas conseillées mutuellement non plus. Nous nous sommes fait une entière confiance.

Florence Saint-Roch : Il est vrai que ces questions ne se sont pas posées. Ce qui compte, à mes yeux du moins, est de comprendre – d’entendre la spécificité d’une voix (celle de Sabine, en l’occurrence), d’en identifier le timbre, les inflexions. Donc, pendant le temps imparti à l’écriture proprement dite, nous nous sommes lues et écoutées très attentivement – pour saisir la consonance de base du poème de l’autre. Nous travaillions en totale confiance, de façon très fluide – et, de fait, en complète liberté, chacune à son oreille, avec ses exigences propres.

Isabelle Lévesque : Raymond Queneau sentait comme nécessaire, dans le respect d’une contrainte, la présence d’un clinamen, cette déviation d’un atome dans sa chute selon Lucrèce. C’est l’inattendu, la surprise. Et l’indiscipline créatrice. Vous êtes-vous permis de ces écarts volontaires ou involontaires mais accueillis ?

Sabine Dewulf : Si tu veux parler des contraintes que nous nous sommes données, je peux dire que les miennes déviaient légèrement à chaque fois parce que je ne reprenais jamais les vers de Florence de la même façon. Je n’ai donc pas ressenti le besoin d’une indiscipline créatrice : mes règles étaient déjà suffisamment souples pour cela.

Florence Saint-Roch : Je suis constitutivement indisciplinée, désobéissante, frondeuse à mes heures, j’aime plus que tout le mouvement et la circulation. Donc, le clinamen du De natura rerum que tu évoques, Isabelle, oui, bien sûr, avec délice, j’approuve. Me plaît aussi et surtout le kairos grec : ce mot nous place au cœur de la démarche photographique, qui est de saisir sur le vif un élément donné, avec l’éclairage propre au moment, selon un angle de vue particulier. Quelque chose nous apparaît, que nous tentons de capter, avec une opportunité souvent incroyable. Toute autre opportunité, toute aussi incroyable : ce que nous fait apparaître l’autre, ce que nous rendent visible les yeux de l’autre. Et là, c’est nous qui nous laissons saisir par ce qui soudainement surgit, jusqu’à nous sentir bousculés, déportés, déplacés. Le champ s’ouvre, s’élargit. Et sans doute le poème tente-t-il de ressaisir tout cela à la fois.

Isabelle Lévesque : Le livre contient-il tous les poèmes composés ou est-ce un choix ? Avez-vous eu des échecs ? Est-il organisé selon une progression, avec un début et une fin, ou est-ce plutôt un recueil que le lecteur peut parcourir à sa fantaisie, attiré peut-être par une photo ou une autre ?

Florence Saint-Roch : Nous avons beaucoup réfléchi pour constituer ce recueil, et, après quelques tentatives, il nous a semblé que son ordonnancement chronologique était le plus signifiant : le plus révélateur de ce qui s’était opéré pendant cette expérience menée de concert, le plus fidèle aussi à la dynamique qui s’est développée et affinée au fil des poèmes. Le seul ensemble de poèmes que nous avons déplacé est le dernier – parce que visuellement, la photo, en noir et blanc, déparait. Et puis, il nous semblait intéressant d’ouvrir au maximum la démarche avec cette empreinte de pied qu’on dirait posée sur un ciel étoilé…

Sabine Dewulf : Oui, le livre contient tous les poèmes composés ! Aucun échec ! Je souris en te répondant de cette manière… Mais c’est vrai que tout m’a semblé facile, finalement. Évidemment, certains poèmes sont venus plus rapidement que d’autres, ou ont été écrits plus aisément, avec moins de travail que d’autres. Mais globalement, je ne me suis jamais sentie à court d’inspiration. Et le rythme d’une semaine me permettait de mener ma tâche jusqu’au bout à chaque fois. Pour ce qui est de l’organisation d’ensemble, nous y avons longuement pensé à deux mais après avoir écrit la totalité des poèmes. Et Florence a fourni un énorme travail d’agencement concret, puis d’impression, pour que nous nous rendions bien compte de ce que l’ensemble donnait. Elle a travaillé bien plus que moi, au total, pour ce livre ! Tout cela n’empêche pas le lecteur de parcourir le recueil à sa guise, heureusement. La structure et la progression choisies ne sont en aucun cas contraignantes.

Isabelle Lévesque : Comment avez-vous choisi les photos, qu’est-ce qui a guidé vos choix ? Aviez-vous les mêmes critères ? Certaines photos choisies par l’une ont-elles été refusées par l’autre ?

Florence Saint-Roch : Nous étions dans une logique de proposition – et ma foi, plutôt ouvertes l’une et l’autre. J’aime beaucoup la photo, souvent je me promène avec mon appareil, pour le plaisir de la saisie sur le vif. Parmi la quantité de clichés que j’ai archivés, je collectionne les plans serrés : je cherche à atteindre ce point où l’on ne voit plus précisément de quoi il s’agit. Pour une seule photo, celle, justement, avec l’empreinte de pied, Sabine m’a demandé de la rendre plus explicite. La première était plus suggestive, plus floue, plus fondue. Aussi, je l’ai refaite, « sur mesure ». Toutes les autres sont « spontanées » - puisées dans mes « réserves ».

Sabine Dewulf : C’est Florence qui a commencé, là encore. Elle est photographe, je ne le suis pas. J’ai donc découvert grâce à elle le plaisir d’aller butiner le réel, au hasard des promenades. Je l’ai vécu comme un jeu très agréable. Nous n’avions aucun critère. Nous proposions la photo qui nous plaisait, tout simplement. Il est arrivé que l’une propose deux ou trois photos, assez proches d’ailleurs, pour que l’autre fasse son choix. Aucune photo n’a été refusée mais nous avons décidé d’un commun accord que mes photos seraient recadrées pour s’harmoniser avec celles de Florence.

Isabelle Lévesque : Vous est-il arrivé de vous dire devant une photo ou un poème, comme l’écrit Florence au sujet de Bertin dans un livre récent : « tu y vas ou tu n’y vas pas vertudieu mordienne tout devient flou tout te renverse » ? Vous êtes-vous parfois « laiss[é] porter à contrevent à contretemps » (Florence Saint-Roch, Embarque – Les Venterniers, 2020) ?

Sabine Dewulf : J’aime beaucoup ta question, d’autant plus que j’ADORE ce livre de Florence… Je sais que certaines photographies m’ont d’abord laissée perplexe : mais de quoi s’agissait-il donc ? N’ayant pas de réponse, ne souhaitant d’ailleurs pas forcément en obtenir, je me suis lancée à l’aveuglette. Et j’ai pu me tromper complètement sur ce qu’elle avait photographié ! J’ai cru, par exemple, que le fond de bateau à taches noires, à la page 23, était un mur ! Ce mot figure d’ailleurs dans mon poème, et pour cause… C’est très exaltant, ces petits sauts dans l’inconnu du regard de Florence !

Florence Saint-Roch : Les photos de Sabine sont pleines d’arbres, de fraîcheur ombragée, et (très important pour moi) très propices à une pleine respiration. Avec elles, je me suis mise au vert. Et j’avoue que la photo de la rose, proposée par Daïrine, la fille de Sabine, m’a fait changer de couleur… Quelque chose en moi se refusait – comme si je me trouvais embarquée dans une représentation, une tradition poétique aussi, qui me paraissait vieille comme le monde… Je ne me voyais pas réécrire un « Mignonne, allons voir si la rose ». Et par ailleurs, je me sens peu encline, en poésie du moins, à m’extasier sur la beauté des fleurs… De fait, à cause de cela même, de cette résistance à une image très chargée de poncifs, j’y suis allée !!!

Isabelle Lévesque : Philippe Jaccottet écrivait dans La Promenade sous les arbres : « Poésie, nourrissonne et servante des énigmes. » Peut-on en dire autant des photographies ?

Florence Saint-Roch : Oui, bien sûr, du moins d’un certain type de photographie, comme d’un certain type de poésie aussi… De l’art en général, en fait, qui suscite et creuse d’un même geste.

Sabine Dewulf : J’ai déjà presque répondu dans ma réponse précédente : oui, la plupart des photographies de Florence ont la force des énigmes, à n’en pas douter ! Quant aux miennes (y compris celle que ma fille m’a offerte, « pour tes poèmes », m’avait-elle dit), leurs objets sont plus immédiatement identifiables mais je crois que l’énigme vient à plusieurs reprises de l’association incongrue de deux éléments : le tronc et la tige de fer, l’arbre et la chaîne, la vitre et l’opacité, le toit et l’arbre par-dessus, comme un autre toit ; le canal se superposait, dans mon esprit, à une route longuement déployée. Quant à la rose, c’est par excellence la fleur du silence, donc de l’énigme !

Isabelle Lévesque : Vous avez auparavant toutes deux écrit à partir de peintures, gravures ou œuvres textiles. Quelle différence voyez-vous dans cette nouvelle expérience, cette confrontation double avec des photographies et des poèmes ?

Florence Saint-Roch : Ce livre avec Sabine, en effet, est « à deux coups », parce que deux degrés au moins sont nécessaires pour qu’il y ait échange, aller et retour. Dans la notice d’intention qui ouvre au recueil, j’évoquais une double porte, celle de l’image, et celle des mots : passages successifs, et cumulatifs. Semaine après semaine, nous étions dans une expérience on ne peut plus vivante, profondément interactive, poétique autant qu’humaine.

Sabine Dewulf : En ce qui me concerne, je vois la différence suivante : la photographie, même poétique comme celles que réalise Florence, est tout de même, pour moi, fortement reliée au réel : elle m’oblige donc à sortir davantage de moi-même qu’une peinture ou une œuvre textile. Elle a affaire à des objets posés dans le monde, qui signifient donc déjà par eux-mêmes. Même si je reconnais que celle de la page 69, prise par Florence, est l’équivalent d’une peinture abstraite ! C’est d’ailleurs l’une de mes préférées.

Isabelle Lévesque : Avez-vous, l’une et l’autre, continué à écrire d’autres poèmes pendant l’avancée de ce projet ? Avez-vous constaté une évolution dans votre écriture en lien avec cette expérience ? Avez-vous eu l’impression que des mots de l’autre rejoignaient votre lexique personnel ?

Sabine Dewulf : Je suis assez monotâche… Je ne crois pas avoir écrit d’autres poèmes pendant cette aventure. J’aimais l’idée, d’ailleurs, de m’y consacrer entièrement. Je ne peux donc répondre à ta question, si intéressante pourtant. J’ai en revanche remarqué que les mots de Florence pouvaient m’aider à mieux mobiliser certaines de mes ressources endormies, dans mon existence quotidienne.

Florence Saint-Roch : J’étais, en parallèle, à un tout autre projet : un ensemble de proses consacré à l’Alzheimer galopant qui détruit le cerveau de ma mère, et que le confinement n’arrangeait pas, bien au contraire. Écrire des poèmes avec Sabine, alors que j’étais (et que je suis encore) engagée par ailleurs dans une expérience de vie très lourde, a permis de poser autrement les choses, de les examiner et, pour reprendre un mot de Sabine (ainsi, je réponds à ta question, oui, certains mots me sont restés), les soumettre à alchimie.

Isabelle Lévesque : J’ai remarqué que, dans ce livre, Sabine emploie fréquemment les pronoms « je », « tu » et « nous ». Par contre Florence, qui emploie « tu », évite totalement « je », et préfère le plus souvent, « on » à « nous ». « On aimerait répondre à l’appel des souffles / Sans reléguer l’enfance au fond », écrit Florence. « [N]ous ne partirons pas / nous sommes sur le quai où le cœur / allonge ses antennes », annonce Sabine. Comment comprenez-vous ces différences ?

Sabine Dewulf : Ah, je suis aussi très curieuse de ce fameux « on » employé par Florence, parce qu’il m’est étranger. Je ne peux écrire qu’à partir de « je », c’est-à-dire du plus personnel que je puisse saisir. Cette première personne s’élargit parfois au « nous » si j’évoque une expérience qui relève de la communauté des êtres humains. Quant au « tu », il s’adresse ici spécifiquement à mon interlocutrice en poésie.

Florence Saint-Roch : Si je signe mes livres Florence Saint-Roch, pour autant, dans ce recueil comme dans beaucoup d’autres, je ne suis pas la seule à y prendre la parole (dans les légendaires comme dans l’iconographie, saint Roch est toujours représenté avec son chien !). Sabine l’énonce dans le préambule, le « je » souvent est « étroit », et il se trouve que j’aime l’expansion – prendre le large ou la tangente, accéder à d’autres dimensions. Le « on » qui s’exprime dans les poèmes est un « on » communautaire : un agrégat de voix qui se (re)trouvent à témoigner, à faire part d’expériences ou de ressentis partagés – d’où cette formulation à l’unisson, d’un seul homme, comme on dit, mais aussi essentiellement plurielle. Les poèmes collectent des voix qui se rejoignent, des propos qui se recouvrent : formant cet « on », des souffles venus d’ailleurs – de plus loin, de plus profond.

Isabelle Lévesque : Vous êtes toutes deux poètes de la lumière, ce qui n’exclut pas l’ombre. « [Q]uelques phrases s’étonnent / de ne plus sentir battre le verbe » (Et je suis sur la terre – L’herbe qui tremble, 2020) écrit Sabine, « On souffre d’être tenus à l’écart / De ce qui existe hors de nous » (Ce souffle entre le monde et nous – Brin & E. Éditeurs, 2020) affirme Florence. La part d’ombre, ou de tragique, trouve-t-elle sa place dans l’échange ?

Florence Saint-Roch : Complètement – car accueillir l’autre, comme on accueille toute vie, d’ailleurs, n’est pas un geste « à la carte » : c’est un engagement total. Et tant mieux si, dans l’échange, des allègements, des transformations peuvent advenir. Ou non. Car nous avons aussi besoin d’ombre – tant nous savons ce que le jour doit à la nuit –, de plages de retrait, de silence.

Sabine Dewulf : Pour ma part, c’est un peu différent : contrairement à mon premier livre, Et je suis sur la terre, qui plonge dans le tragique et le traverse, ce livre-ci s’est spontanément tourné vers la lumière. Pour deux raisons, je crois : la première est que la période d’écriture était différente sur le plan personnel et que la lumière s’y invitait beaucoup plus facilement. La seconde tient au fait que le point d’appui de la photographie, d’une part, et le dialogue, d’autre part, appelaient à mes yeux un espace plus ouvert, plus libre des démons intérieurs.

Isabelle Lévesque : Certaines photos semblent presque abstraites, en raison de leur cadrage. C’est bien sûr la marque de la présence du regard du photographe. Les poèmes peuvent-ils être conçus comme cette découpe d’un fragment de réalité ?

Sabine Dewulf : Cette question me demande réflexion. Je ne vois pas le poème que j’écris comme une découpe, a fortiori d’un fragment. Plutôt d’abord comme une plongée dans un innommable qui cherche à se partager. Mais en même temps, le poème, ici, partait de cette découpe pour exister. Je crois quand même qu’il s’agit de deux processus très différents : l’image découpe pour fixer, alors que le poème mettrait plutôt en mouvement. Cependant, c’est vrai que le poème comme l’image sont pour une part affaire de vision, de point de vue.

Florence Saint-Roch : En tout état de cause, à quoi avons-nous accès, sinon à des fragments – parcelles, résidus, miettes de réel qu’avec nos petits mots, nous nous acharnons à rassembler et rapetasser. Mettre en regard des fragments – ceux de Sabine, les miens – nous a aidées sans doute à accroître nos perceptions, à porter notre attention ailleurs, ou à regarder autrement.

Isabelle Lévesque : Roland Barthes expliquait que la photographie montre « ce qui n’est pas là », mais en affirmant que « ça a été » : « La Photographie devient alors pour moi un medium bizarre, une nouvelle forme d’hallucination : fausse au niveau de la perception, vraie au niveau du temps : une hallucination tempérée, en quelque sorte, modeste […] : image folle, frottée de réel » (Roland Barthes, La chambre claire – Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil, 1980). Comment le poème peut-il rendre compte de ces deux dimensions ? Quand, à propos d’une photographie montrant une chaîne dans un arbre (un chêne), Sabine écrit : « Au creux des mains reste lisible / la senteur d’une enfance / balancée balayée » et Florence : « Il faudrait pouvoir détisser les jours / Fils de trame et fils de chaîne / Rassembler ce qui nous traverse / Et tout reprendre à zéro », ne sommes-nous pas dans ce paradoxe exposé par Roland Barthes ?

Sabine Dewulf : Si, bien entendu. Je suis très attachée à ce paradoxe, à cette double face du présent/enfui, ou du consistant / absent. Le poème est indissociable de la mémoire, qui joue ce double rôle aussi, et il « rend compte » avec ses procédés propres : la synesthésie, avec l’alliance verbale de deux sens différents, l’oxymore, l’allitération, la métaphore aussi… Tout ce déplacement permanent qu’opère le langage poétique, en associant différemment les mots, en superposant à la description l’évocation de l’impossible… Cela fait partie, du reste, de cet innommable que j’évoquais plus haut.

Florence Saint-Roch : Nos dispositifs, nos stratégies, nos biais tâchent de composer avec cette fuite en avant de l’image – cette différance, comme l’écrit Derrida, sans cesse recommencée. Nous avons conscience de leurs insuffisances, et pourtant, dans cette reconnaissance même, nous sommes dans le vrai. Le poème me paraît toujours en quête d’ajustement, d’accommodation. Comme la photo, il cherche la bonne distance, le bon éclairage – le mot juste, le plus net, le plus précis, le plus défini possible. Et en effet, rien n’est jamais gagné, ni terminé. Le réel, dans sa course affolée, échappe – et le poème n’en finit pas de tenter de le rattraper. En pure perte, et c’est tant mieux. Parce que c’est là qu’il est au mieux, il me semble : dans son effort sans cesse renouvelé.

Isabelle Lévesque : Dans Et je suis sur la terre, de Sabine, on rencontrait beaucoup d’êtres effrayants : « ogre sans visage », « le diable », le « prince des loups », mais un aussi un loup qui pleure, « si vulnérable face au sombre ». Le dernier poème semblait révéler que la lumière libératrice pouvait venir justement de la poésie : « torsion du cœur /où s’impose l’afflux de ces mots si certains / de ce qu’ils ont à dire // qu’ils me délivrent // croissance accroissement / dans l’aube de présence ». Dans Le Sens du vent, Florence, qui rejette les « Grimelinages mesquins / Capitulations moroses », évoque « Notre âpreté opaque / Notre poids d’énigme // Tout ce qui en nous / Doit trouver son ciel ». Dans ses « Carnets de route des pestiférés », Florence affirme encore : « Si tout, autour, est décidément bien sombre, si tout, dedans, paraît l’être aussi, l’écriture rétablit la lumière. / Qu’on se le dise : les lampes et les poètes sont de mèche ! » Quelle lumière le poème peut-il délivrer  ?

Florence Saint-Roch : Avant de travailler avec Sabine, je venais de terminer un texte en prose qui s’intitule Courir avec Lucy (il paraît l’automne prochain aux éditions Invenit) : il s’agit d’une ode à la lumière (Lucy, lux, lucis, bien sûr). Celle-ci est le fruit d’un miracle – d’une pure fantaisie. Et pour autant, rien de plus vrai que cette lumière à laquelle permet d’accéder la course à pied. Je crois en l’énergie, en l’essor, en la vitalité ; de fait, que ce soit en prose ou en poésie, je travaille sur les élans (rythmes, cadences, sonorités), sur les niveaux de sens, les analogies, les métaphores, la symbolique. De ce frottement (pour reprendre l’image de Roland Barthes), de ces frottements multiples vient l’étincelle : le surgissement d’un énoncé inattendu, d’une surprise qui éclaire d’une façon nouvelle, qui vivifie tout à la fois le cœur et l’esprit.

Sabine Dewulf : Quelle belle question et quelle belle attention de ta part ! En ce qui me concerne, la réponse sera relativement simple : pour moi, la lumière ne peut venir que de la conscience. Mais d’une conscience purifiée, nettoyée. Je veux parler ici de l’aube de la conscience, proche de celle que vit le petit enfant (un poète comme Pierre Dhainaut l’a parfaitement saisi, qui l’évoque volontiers.) Or, le poème fait partie de ses outils de purification. (Il en existe d’autres : la méditation silencieuse, notamment, la marche en solitaire dans la nature, ou bien, si l’on veut rester dans le domaine des mots : le koan japonais, qui court-circuite le sens ordinaire pour libérer l’esprit.) Ce que le poème délivre alors, c’est la lumière d’une conscience qui précède ou devance les mots ordinaires (d’où ma prédilection pour ces verbes), profondément réceptive et transparente, non obstruée par les préjugés, le ronronnement des habitudes mentales, la dualité des contraires (avec cette sécheresse d’une pensée qui découpe et mutile, justement, au lieu d’accueillir). Une telle lumière redresse les choses et les êtres, les fait advenir dans leur vérité, leur intensité réelle, non brouillée par nos aveuglements intimes.

Isabelle Lévesque : Avez-vous d’autres projets d’écriture en commun ? Si c’est le cas, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Sabine Dewulf : Oui, nous en avons un actuellement, né d’ailleurs d’une plaisanterie, hors de la poésie. Enfin, pas tout à fait en dehors quand même… Je n’en dirai rien d’autre pour préserver nos secrets, juste ceci : Florence est une habituée et une orfèvre de la prose ; pour ma part, je rêve depuis longtemps d’en écrire, sans pour autant m’en sentir capable. Notre complémentarité nous permettra, je l’espère vivement, d’aller également jusqu’au bout de cet autre projet dans lequel je n’aurais jamais pu m’embarquer toute seule !

Florence Saint-Roch : Ah ah ah, secret défense !!!

Née en 1966 à Cambrai, agrégée de lettres modernes, docteur ès lettres et formée en psychanalyse rêve-éveillé, Sabine Dewulf se passionne pour la poésie, la connaissance de soi et toutes les formes de spiritualité. En 2003, elle a fondé avec Henri Merlin l’association des « Amis de Jules Supervielle », actuellement dirigée par Hélène Clairefond. Tous les ouvrages qu’elle a publiés sont en lien étroit avec la poésie.
Pour en savoir plus :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Sabine_Dewulf
Vers un entretien avec Clara Regy : Sabine Dewulf - Terre à ciel (terreaciel.net)
Vers un entretien avec Isabelle Lévesque : Et je suis sur la terre, Entretien avec Sabine Dewulf, par Isabelle Lévesque

Florence Saint-Roch est née à Saint-Omer (62) où elle vit, lit, court, travaille, écrit.
Pour en savoir plus :
Vers sa page Terre à ciel des poètes :
https://www.terreaciel.net/Florence-Saint-Roch-1063?var_mode=calcul
Vers un texte en cours, Préparer le ciel, qui actuellement paraît sous forme de chapitres sur le site Bribes en lignes :
http://www.bribes-en-ligne.fr/spip.php?article1772
Et puis vers des études critiques :
https://www.terreaciel.net/Quand-le-ciel-descend-sur-terre-une-lecture-d-Aromates-chasseurs-de-Rene-Char
https://www.terreaciel.net/Retour-aux-sources-Blanc-comme-Neiges-la-couleur-de-l-exil-selon-Saint-John
https://www.youtube.com/watch?v=5aTihkjy5VI


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