FSR : Apolline, ce début d’année 2026, tu viens de publier, aux éditions de L’Harmattan, Entre hasard et nécessité, L’ivresse de la pluie. Est-ce que tu peux, par-delà cette actualité, te présenter ?
AF : C’est très difficile pour moi de me présenter, parce qu’en réalité je me cache. J’ai fait des études de Lettres modernes, et depuis mon enfance, j’ai toujours écrit de la poésie. La première fois que j’ai écrit un « vrai » poème, c’est quand j’ai voulu reproduire en photo un paysage qui m’a touché. Or, je n’avais pas d’appareil photo ! J’ai donc écrit sur le paysage, sur l’effet qu’il produisait en moi. C’est ainsi que j’écris non seulement pour exprimer une sensation qui s’envole, mais aussi pour la réfléchir aux deux sens du terme. Quand on met des mots sur une sensation, on en prend conscience. J’aime bien tirer le lecteur vers le haut pour qu’il aille vers une compréhension de l’intériorité humaine et que ça l’élève. Ce qui compte, c’est la profondeur humaine, si possible vers le bien, le bien-être. L’essentiel est de se faire plaisir, d’être bien avec soi sans occulter les aspects plus sombres pour autant. Voilà mon principe d’écriture, qui est aussi un principe de vie : les deux sont reliés par un fil continu.
Le recueil Entre hasard et nécessité commence par l’ensemble L’ivresse de la pluie, et s’inscrit donc dans la sensation première. La sensation, pour moi, est matière. La matière du ressenti, le trajet, le parcours de l’émotion. On n’est fait que d’atomes, des atomes, il y en a partout, on est, nous aussi, une espèce de tout. La réflexion, dont le fil directeur s’oriente autour de la question de la beauté, de l’harmonie, est la partie cachée de l’iceberg. Entre hasard et nécessité dit, essaie de dire ce qu’est la sensation. Le hasard renvoie aux choses du ressenti, la nécessité à celle de mettre des mots sur ces choses, de comprendre le monde pour avancer. Dans l’existence, comme dans le recueil, on passe par différents états, de l’enfance et l’adolescence « sans raison » à l’âge « raisonnable », mais où la raison ne suffit pas. Le recueil comporte des textes sur l’enfance, moment comparable à la façon d’entrer en écriture : mes poèmes disent un passage, la façon dont l’écriture advient, comment elle se développe.
FSR : Comment décrirais-tu ton parcours ?
AF : J’ai écrit, en 2015, dans une revue, « Le coin de table », sous l’égide de la Maison de la poésie de Paris, du temps de Jacques Charpentreau , puis en 2018 dans la revue « Possibles » animée par Pierre Perrin . En 2021 est sorti mon premier recueil, Le Silence d’aimer, aux éditons Douro, et nous voici arrivés à Entre hasard et nécessité.
J’essaie, pour faire vivre la poésie, de créer des moments de partage. Ainsi, sous l’égide de l’association « Les amis de la librairie des Bateliers », à Strasbourg, j’ai pu organiser une soirée avec de jeunes poètes. J’ai pu lire des extraits du Silence d’aimer, et faire entendre par la même occasion la voix de Guillaume Curtit, Elias Levi Toledo et Andréa Thominot. Cela a si bien marché que l’on m’a demandé de pérenniser la chose deux fois par an. Par ailleurs, je rejoins aussi des manifestations dédiées à la poésie, comme « Les Hauts Parleurs », toujours à Strasbourg.
FSR : Quand tu es en écriture, comment penses-tu le recueil ?
AF : Le Silence d’aimer est un récit poétique. Le fil conducteur est donc une histoire. J’en ai organisé les morceaux en fonction d’une musicalité, c’est-à-dire une émotion qui glisse, passe de l’une à l’autre et ainsi de suite. M’importe beaucoup cette forme de continuité musicale. En revanche, pour Entre hasard et nécessité, j’en ai écrit les poèmes l’un après l’autre. Il s’agit d’y transcrire des états de vie que je pouvais connaître au quotidien, ce qui n’empêche pas, reliant le tout, un fil continu. Je veille toujours à la musicalité des poèmes. Cette musicalité est fortement liée au rythme et au souffle. C’est quelque chose de physique, qui mime l’émotion. J’y vois une structure personnelle, qui induit la redondance des sonorités et la longueur des vers. Compte énormément, dans le phrasé, l’intonation : un petit mot très important, la clé, en fait, de mon écriture.
FSR : Tu évoques musicalité et intonation. Peux-tu aussi me parler des couleurs et des images dans tes textes ?
AF : J’essaie de trouver l’image la plus proche, la plus juste par rapport à l’émotion que je veux transcrire. Que le ressenti d’une image glisse avec le ressenti d’une autre image .
FSR : Tu m’as dit un jour, lors d’une conversation, que tu aimais énormément David Hockney. Quel pont fais-tu entre la peinture de D. Hockney et la poésie d’A. Fontaine ?
AF : J’aime énormément la façon dont Hockney travaille la ligne. La ligne, c’est comme le souffle, c’est un ressenti. J’aime aussi la délicatesse de ses couleurs, comparable à la délicatesse des images en poésie. Hockney me semble aller toujours plus loin dans la finesse. Pour moi, c’est le plus grand, non pas parce qu’il utilise des techniques et technologies nouvelles, mais parce que ses images reflètent la vision que l’on a du monde d’aujourd’hui.
FSR : Qu’est-ce qui t’importe le plus, dans la poésie ? Quels poètes aimes-tu particulièrement ?
AF : Le lyrisme n’est plus à la mode, la musicalité, me semble-t-il, n’est plus une priorité. On écrit beaucoup avec la tête, je pense. L’intellect parfois prévaut, or, l’érudition n’a rien à voir avec la création. L’émotion manque, et de mon côté, je veux privilégier le ressenti. Ce qui est important, c’est que le style vienne du fond de soi, car c’est quelque chose qu’on a en soi.
J’aime particulièrement Baudelaire, pour la finesse du ressenti et de l’analyse, Aragon, pour la finesse et la profondeur des émotions, Yves Bonnefoy, pour le ressenti et les analyses aussi, Verlaine pour sa musique. En somme, les poètes du 19e et du début 20e surtout.
Apolline Fontaine lit un extrait de Entre hasard et nécessité, L’ivresse de la pluie

