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Face aux maisons - Entretien avec Philippe Fumery par Isabelle Lévesque

mercredi 27 octobre 2021, par Cécile Guivarch

 

Philippe Fumery, Face aux maisons
Éditions Henry, 2021 – 96 pages, 12 €

 
 

Photographie : Brigitte Fumery

Isabelle Lévesque : Vous avez publié un roman, Les Voies Navigables, un très bref recueil d’aphorismes, Haro !, des poèmes en prose, À portée, ainsi que plusieurs ouvrages de poésie. Ces différents genres littéraires correspondent-ils pour vous à des directions ou intentions différentes ? Les processus d’écriture sont-ils proches parents pour vous ?

Philippe Fumery : Ces genres relèvent, en ce qui me concerne, de démarches différentes ou plutôt divergentes.
Il me semble qu’écrire, dans les premiers jets, tente de capter un mouvement : dans les poèmes qui composent Face aux maisons, comme les précédents recueils publiés aux éditions Henry, c’est une amorce, un glissement, un geste. À peine entrevu, quelque chose est saisi, mais il s’efface, se perd ; seuls quelques vers en ont retenu la trace. Dans un roman, ce mouvement est un ressort pour l’action. Elle ne demande qu’à se déployer, et cela peut prendre diverses formes et s’accompagner de toutes sortes de ramifications. Rien ne semble arrêter la phrase dans sa lancée, elle se déplie, s’allonge, envahissante.
Si l’on veut illustrer les choses : je peux entrevoir un homme à sa fenêtre, que mon passage fait se retirer à l’intérieur, et je reste avec cette image, ce trouble. Quelques vers écrits à la volée. Le poème n’en dévoilera pas davantage. Ou bien cet homme me fera signe et sortira de la maison, viendra à ma rencontre, demandera de mes nouvelles, racontera ce qui lui est arrivé ces derniers temps. Les évocations s’échangent entre nous, les souvenirs remontent, avec en creux le drame vécu. C’est le départ des Voies Navigables.

Ces différences, pour moi, ont correspondu à des étapes différentes. Je me suis d’abord intéressé au roman et j’ai commencé à en écrire. Je lisais également les poètes, mais je ne me sentais pas prêt pour entrer de plain-pied dans ce domaine. La poésie relevait, de mon point de vue, d’une Connaissance du soir, pour reprendre le beau titre de Joe Bousquet. Je la ressens de cette manière encore aujourd’hui.
Je pourrais évoquer également les deux recueils consacrés au Sud Marocain, au monde berbère, parus aux éditions l’Arbre à Paroles. Ils constituent une même série d’images qui s’enchaînent à chaque fois sur une dizaine de jours.
C’est donc le mouvement de la vie qui impose le traitement, dans sa formidable diversité ; et je pense que l’auteur est pris dans ce mouvement.

I.L. : Avez-vous abandonné l’écriture romanesque ?

Ph.F. : Non, je n’ai pas encore fait ce choix. Je pense qu’il y a deux façons d’aborder l’écriture d’un roman : soit on veut créer une intrigue et on pose des choses pour la construire ; curieusement on se lance sans trop s’inquiéter des faux-semblants et des pièges de la narration ; sans se soucier des problèmes qu’implique le roman, comme la place du réel, de la psychologie, de l’histoire ; sans se sentir redevable de l’apport des sciences humaines ou des techniques d’investigation du journalisme, ni même de la démarche amenée par le cinéma. Nombre de romanciers cherchent le bon filon, et tentent d’épater le lecteur par le style, l’audace ou la modernité, ou ce qu’on voudra. On ne fait que rajouter du faux-semblant. Don Quichotte s’appuie sur les romans de chevalerie qu’il rejette ou combat. Il se condamne à l’errance.
Une deuxième façon serait de garder en tête les problèmes du roman, de la narration, du langage ; le romancier cherche alors à les intégrer dans son texte, à les faire agir, et le roman avance tout en découvrant des pistes, des actions, des faits et gestes. Bien évidemment, je pense à certains auteurs du Nouveau Roman – même si j’entends les objections habituelles. Je retiens surtout Claude Simon, dont l’approche me paraît indépassable, avec L’Acacia ou Les Géorgiques.
J’ai des textes en cours, des inédits, et je reste trop souvent avec mes interrogations, mes doutes. Chaque relecture apporte son lot de modifications. Ne parle-t-on pas de repentir !

I.L. : Comment naissent vos poèmes ? Est-ce devant la feuille blanche, en marchant (avec un carnet toujours prêt), en dormant ? Certains sont-ils « donnés » ? Comment décidez-vous de la forme (vers, prose, avec ou sans ponctuation…) ?

Ph.F. : Mes poèmes naissent en général dehors, dans la rue, en bord de mer, lors d’un déplacement. Parfois en regardant par la fenêtre. Il y a un côté « sur le champ », jeu de mots compris. Quelque chose m’intrigue, ou m’émeut, ou m’émerveille et en même temps cela évoque en moi une tournure, un groupe de mots, de sonorités. Et je m’efforce de les retenir, de les apprendre par cœur. Je n’ai pas besoin de les noter dans l’instant, je le fais si c’est possible, mais cela peut avoir lieu le soir, chez moi. J’ai toujours en tête Borges devenu aveugle, qui écrivait mentalement ses textes et devait attendre la venue de sa secrétaire pour les consigner. La comparaison s’arrête là, et nous disposons d’autres moyens – il m’arrive de les prendre en note sur mon téléphone. Mais, à l’expérience, il me semble que je peux garder ce poème si je l’ai bien en tête, au mot près. Je ne sais ce qui est « donné », pour reprendre votre expression, mais cela s’en rapproche et je dirai « proposé », ou « tendu ».
Je crois beaucoup à la rémanence d’une image : il est possible de la garder longtemps en tête et il est évident que certaines images nous marquent durablement. Je pense souvent à certains peintres de la Renaissance, à la grâce infinie qu’ils ont pu donner à une Vierge simplement par la magie d’un simple sourire esquissé, d’un bras replié, d’une main ouverte, ou celle des plis d’un vêtement, comme dans le modèle de la Vierge hanchée. J’imagine que le peintre a été touché et qu’il a su mémoriser l’instant et le garder présent devant ses yeux au point de pouvoir le déposer sur la toile. Les impressionnistes sont dans cette lignée, comme Pissarro avec ses paysages sous une gelée blanche.
Je crois également que nous possédons un fonds d’images, plus ou moins enfoui, qui s’alimente d’un imaginaire collectif comme de nos apports propres. Une image qui surgit à mes yeux, qui m’émeut, doit sans doute toucher une ancienne image, la raviver ou résonner avec elle.
Les images évoquées dans un poème, plus accessibles, plus sensibles, permettent sans doute d’en évoquer de plus troubles avec lesquelles elles voisinent.
Enfin, dans le poème, il y a un accord entre les choses et les mots. C’est différent des problèmes du langage, et cela ne renvoie pas au cratylisme.

I.L. : Le narrateur des Voies Navigables, à propos du conseil qui lui est fait d’écrire, demande : « Qu’est-ce qui est important ? Je veux dire : pour moi, pour les autres. Parler de ce qui revient toujours dans les conversations ? » Quelle réponse donneriez-vous, vous-même, à cette question ?

Ph.F. : C’est le problème, je pense, quand on veut écrire sur des gens sans histoire. Les jours ordinaires se suivent et se ressemblent.
Mais ce monde sans histoire n’est stable que sur de courtes périodes, car l’Histoire avec un grand H, celle des futurs manuels, se tient en embuscade. En fait, je pense souvent à la façon qu’a cette satanée Histoire de percuter les histoires individuelles. Et dans ce sens, la guerre est sans doute ce qui tranche le plus à vif dans le parcours ordinaire : un arrachement, un départ en pleine saison agricole, un déplacement lointain vers la zone des combats, la découverte des autres et d’un pays plus vaste, la promiscuité, et puis la violence, la souffrance, la mort. Comment s’accommode-t-on avec tout cela ? Les hommes sont jetés sur La route des Flandres.
Je fais dire à un personnage, dans les Voies Navigables : « Maintenant, c’est pareil, on imagine toujours le pire. Il ne faudrait pas, je le sais. Mais, comme je dis, le pire est déjà arrivé tant de fois ».
Dans le cas des exilés qui formeront une diaspora, il y a un bout douloureux de cette Histoire immédiatement dans leur propre histoire, et que chacun doit emporter avec lui comme un bagage – la fuite n’en permet guère d’autre.
L’histoire se pose parfois comme un mur, une clôture de fils barbelés, dressés sur notre monde. Je pense que le roman permet de parler de cette forme de réalité, de la rudesse du monde, peut-être en les étalant, en les découpant en séquences, en les rognant par l’écriture. Je ne sais à quel besoin cela répond. Il faut une sorte d’acceptation de ce que l’on rumine.

I.L. : Georges L. Godeau écrivait à propos des Matinaux de René Char : « J’ai toujours ce livre sous la main comme on a, l’été, une rivière près de chez soi, la nuit un fusil derrière la porte et le reste des jours du pain dans un placard, l’adresse d’un docteur, une gourde en poche, un billet de voyage. » (Georges L. Godeau, Avec René Char – Le dé bleu, 1989).
Quel est le livre, ou quels sont-ils, qui jouent tous ces rôles-là pour vous ?

Ph.F. : Les livres qui ont été importants pour moi, l’ont été avec cette sensation d’emplir ma besace, pour parler comme Giono. Cet auteur a été déterminant pour mes vingt ans, pour certains choix personnels. J’en retirais l’idée que celui qui vit véritablement est celui qui accomplit les gestes de la vie.
Je pense que Giono a vu sa vie percutée deux fois par l’Histoire, les conflits de 1914 et 1939. Il a été jeté dans Le Grand Troupeau lors du premier, et s’est posé contre l’option de la guerre à la fin des années 30, avec des fortunes diverses.
Il y a chez Giono un souffle poétique, notamment dans les textes plus courts, plutôt au début. Et puis il a voulu raconter, avec gourmandise, écrire des chroniques, des cycles romanesques. Au fond il n’était pas dupe des séductions du roman, et le côté mensonger ne lui déplaisait pas. Il aborde ces aspects dans Noé, et cela l’enchante.
Mais je ne sais pas trop s’il faut s’attacher à un livre. Je le verrais mal chercher à me retenir. Je préfère un livre qui me dit : allez viens, fais tes propres essais, traverse le pays, rejoins la personne que tu aimes, etc. Ce qui vaut, c’est l’invitation qui nous est donnée et l’urgence qu’elle crée. C’est le poème de Baudelaire, c’est Pour Saluer Melville de Giono. C’est Le Voyage à Rodrigues, ou Désert de Le Clézio. Il n’y a pas que les grands horizons qui m’attirent : certains livres sont une invitation à suivre leur auteur dans leur univers : Gustave Roud dans le Haut Jorand, ou Max Rouquette près de Nîmes, ou un poète m’emmenant dans les rues de Paris. Pierre Dhainaut, et son regard sur les éléments qui constituent le littoral dunkerquois. Ces dernières années, c’est Paul de Roux qui m’intéresse, autant les poèmes que les carnets, et son invitation feutrée dans un quotidien à Paris, traversé de séjours dans le Vaucluse ou sur les bords de la Méditerranée. Il y a bien sûr les auteurs que j’ai choisis pour les exergues.
Autre façon de vous répondre : au fil du temps, j’ai cherché à rassembler les écrits de certains auteurs, les textes, les carnets ou la correspondance, et les dossiers qui leur sont consacrés ; ainsi que les recueils de poètes contemporains, plus jeunes. L’essentiel d’un auteur doit être là, quelque part entre les pages. Il faut le débusquer, quitte à trouver des redites, des contradictions.

I.L. : Face aux maisons porte deux épigraphes : l’une de Thierry Metz au début, l’autre de Pierre Dhainaut à la fin. Vous aviez de même placé Lune douleur / Carlux entre une citation de Paul de Roux et un haiku de Paul-Louis Berchoud et ses amis. Quel est donc cet espace dans lequel vous placez ainsi vos poèmes ?

Ph.F. : J’écris mes poèmes quand et comme ils se présentent. C’est un moment qui me convient, un accord avec les choses, les mots et leurs sonorités. Le fait de vouloir les regrouper pour former un recueil est plus délicat, même si un thème ou une ligne se profilent : les saisons, les signes du temps sur les paysages, les signes qu’on peut lire sur les visages des proches, les personnes rencontrées, ceux de l’émerveillement et du rire des enfants, ceux de la perte et du manque pour les personnes âgées. L’exergue permet de mettre l’ensemble, ou une partie essentielle, en résonnance. Pour Face aux Maisons j’introduis, par la citation de Thierry Metz, mon état d’esprit et le jeu du rouge-gorge ; cet oiseau est indissociable de la maison. Quant au vers de Pierre Dhainaut, il m’a paru dire idéalement la situation exposée dans la dernière partie du recueil, cette maison presque cachée dans ses arbres et que je vois de ma fenêtre, avec cette envie de traverser l’air, de franchir les lignes. Pour Lune Douleur, la citation de Paul de Roux était une évidence, lui qui a écrit si lucidement sur le vieillissement, la perte, le découragement. Carlux est un ensemble plus personnel, et ce haïku plus ancien est un envoi à mes proches.

I.L. : Pour Caïeux et Saule abattu, l’épigraphe ne se trouve qu’à la fin. Les Voies Navigables s’achève par deux citations de Céline. Pourquoi à la fin ?

Ph.F. : J’évite de placer mon recueil dès le début sous une forme, plus moins implicite, d’autorité ou de réputation d’un auteur. À la fin du recueil, c’est une manière de rendre un libre hommage. C’est un renvoi, un élargissement, qui permettent de conclure un livre sans le refermer vraiment.
Pour Caïeux, c’est Pascal Quignard et son évocation de la Rome antique, et la douceur qu’il associait à ces caïeux ; pour Saule Abattu, c’était nécessairement Pierre Reverdy et son appel à voir l’autre côté du monde.
Pour le roman, c’est une façon de dire : voilà par quelles situations les personnages sont passés, dans quelle histoire insensée ils ont été jetés, dans cette région devenue zone des combats, que Céline appelle Noirceur-sur-Lys – je suis né à Aire-sur-la-Lys. Céline affirme que tout se passe dans l’ombre et que l’on ne connaît rien de la véritable histoire des hommes. C’est un moyen pour moi de dire que ce roman comme d’autres, que je pourrais écrire ou lire, ne seront au mieux que des tentatives.

I.L. : La lecture de Face aux maisons peut faire penser à un certain esprit propre aux haikus : le paysage, la flore, la faune, la météorologie très présentes, ainsi que l’organisation générale du livre qui semble suivre la succession des saisons. Jusqu’à quel point vous retrouvez-vous dans cette forme poétique ?

Ph.F. : C’est une découverte ancienne, grâce à une anthologie parue chez Fayard en 1978, simplement intitulée Haïku, avec une longue préface d’Yves Bonnefoy, et ce fut une attirance qui ne s’est pas démentie. L’esprit me plaît toujours, mais je ne cherche pas la forme, le décompte des syllabes. Les maîtres japonais en ont écrit d’admirables, cela leur appartient. J’aime leur regard attentif, leur disposition d’esprit, leur sens du trait, leur présence au monde, ne serait-ce qu’en suivant le plongeon d’une grenouille. Les poèmes, traduits par Roger Munier, sont classés par saison : je ne vois pas de meilleure façon de procéder.

I.L. : Vos poèmes ne sont pas ici ceux d’un pèlerin ou d’un voyageur. Vous semblez parfois plus proche d’un Jean-Loup Trassard ou d’un Jules Renard (celui des Histoires naturelles ou de Nos frères farouches) : nous voyons des hommes au travail de la terre, agriculteurs ou jardiniers, des villages et des fermes, les travaux et les jours. Nous sommes même surpris de voir apparaître « Deux chevaux de trait / flanc contre flanc / au bord de la prairie ». Est-ce un souvenir ? Le poème peut-il maintenir ce qui disparaît ?

Ph.F. : Je vous l’accorde : mais c’est ma vie quotidienne, prise dans ces longs mois de travail, ces années ici à Dunkerque. Elle imprime une certaine immobilité, les déplacements ayant la plupart du temps la forme d’un aller-retour entre la maison et le lieu de travail. Le poème montre ce qui m’est apparu en des circonstances particulières, et qui a disparu dans le même mouvement, ou qui a pu être absorbé dans les préoccupations de la journée. J’aimerais que le poème maintienne plutôt l’émotion qui a prévalu alors et que chacun essaie de retrouver, auteur ou lecteur, en relisant ces vers. Quant à ces deux chevaux, ils ont existé, je les vois encore parfois. J’ai cette image-là en tête, quand ils étaient placés l’un contre l’autre, tête bêche. Mais j’ai choisi de les dire « de trait », car cette expression me plaît : ils ne sont plus immobiles, ils peuvent être attelés, tirer la remorque de foin. Ils sont partie intégrante de mon monde.

I.L. : Henri Michaux a écrit Face à ce qui se dérobe. Le titre Face aux maisons pourrait laisser penser à un rapport plus ferme et solide au monde. Pourtant ce qui se passe derrière les fenêtres et volets (très présents dans beaucoup de vos livres) paraît le plus souvent incertain, et même parfois inquiétant. Le temps qui passe remet-il en cause celui des saisons ?

Ph.F. : Je dois dire que le monde ne me semble ni ferme ni solide, ni bienveillant ; l’inquiétude est un maître mot.
Mais il y a envers et contre tout un espace personnel possible, un mince pan de ce monde où s’essaie un peu de la joie. Il se trouve que l’espace est délimité autour de ma maison : d’un côté par un rideau d’arbres qui cache cette maison ancienne qui lui fait face ; derrière par des grands frênes qui entourent le cimetière, duquel émerge la tour carrée de l’église du XIIème.
Le pays est plat, les pentes sont rares et des plus modestes : il faut gagner Saint-Omer, Cassel ou Bergues. Il faut se contenter des pentes des toitures, les rares granges qui demeurent ; se contenter d’un léger décroché d’une prairie, d’un bosquet.
Ce qui donne une idée de cet horizon, ce sont les nuages, le vent, le vol des goélands. Ces éléments semblent donner une dimension plus importante au ciel, qui a toute la place sur ce pays plat. Parfois les nuages, comme posés sur l’horizon, semblent vouloir esquisser des Pyrénées.
On comprendra qu’à l’inverse, j’aime me retrouver face aux montagnes : falaises du Vercors, sierras andalouses, chaînes de l’Atlas du sud marocain. L’immensité donne au paysage de montagnes cette solidité à toute épreuve. Ce serait nous faire oublier les forces terribles qui les ont érigées, les tremblements de terre, les failles, l’érosion incessante ; toute cette rudesse qui nous laisse vulnérables et seuls.
J’aime ces auteurs pour qui la montagne est un horizon indépassable, comme la montagne de Lure pour Giono, ou le mont Ventoux pour d’autres, la Sainte-Victoire pour Cézanne. L’expérience à laquelle nous convie Nicolas Pesquès, renouvelée d’un recueil à l’autre, me semble exemplaire et enviable.

I.L. : Les paysages que vous évoquez dans ce livre font penser à ceux de la région de Dunkerque ou Gravelines, mais pourquoi aucun nom de lieu n’apparaît-il ? Dans La vallée des Ammeln, vous nommiez précisément Agadir ou Aït Baha…

Ph.F. : Ces paysages sont compris grosso modo dans un triangle Calais – Dunkerque – Saint-Omer. La mer, le port et les quais, la plage et les dunes, la campagne flamande ou artésienne. Tout cela se fond dans cet environnement. Rien n’est appelé à se détacher. Je n’éprouve pas le besoin de citer les lieux où je réside la plupart du temps.
Pour les recueils renvoyant au sud marocain, il m’est apparu nécessaire d’inscrire les noms des lieux où je ne pouvais que passer, sans y demeurer le temps que j’aurais voulu. Dans cette vallée des Ammeln, c’est ma dépouille que je voudrais confier à ce sol aride, dans ce cimetière où les gens placent de simples morceaux de poteries ou d’assiettes pour marquer la présence d’un proche, du moins ce qu’il en reste.

I.L. : Comment choisissez-vous les livres sur lesquels vous composez des notes critiques ? Existe-t-il des passages entre ces livres et votre propre écriture ?

Ph.F. : D’abord ce sont des livres que je me suis procuré car j’avais envie de les lire. J’aime lire les poètes, et ceux-ci davantage.
J’ai besoin, en lisant, de prendre des notes, ne serait-ce que des vers qui ressortent d’une page. Puis, en fin de lecture, j’essaie de les organiser. Cela m’aide à poser le thème, les images évoquées, la manière propre à l’auteur, son univers ou sa façon de nous faire entrer dans son monde, ce monde tel qu’il le ressent. La note critique me permet d’inciter d’autres lecteurs à entrer dans cet univers. J’ai suivi un auteur à son invitation, et je tente de relayer cette invitation.
Quant à la question du ou des passages dont vous parlez, et qui est la question la plus délicate et sans doute une des plus essentielles, je pense qu’ils existent même inconsciemment. Les affinités sont réelles, du moins de mon côté. J’aime que l’auteur me fasse entrer dans son univers, même et surtout s’il est très différent du mien : approche, regarde, écoute et ressens ce qui constitue ma vie ici.
Écrire c’est sans doute ne jamais cesser de chercher par soi-même. Se confronter à la manière qu’a un auteur d’y répondre est un autre moyen d’avancer.
Et parfois, cette sorte de joie ressentie à la lecture d’un recueil me motive à persévérer.

Biobibliographie :

Philippe Fumery est né en 1955. Il vit sur le littoral proche de Dunkerque.
Après un essai en agriculture, il travaille à l’insertion sociale et professionnelle des jeunes et des adultes en difficulté. Il s’intéresse à l’ethnologie, l’histoire du monde rural, les peuples primitifs.
Il a coordonné un dossier pour la revue Écrit(s) du Nord, en octobre 2017, dans le cadre des rencontres de « Tarn en Poésie », organisées par ARPO et consacrées au poète Yvon le Men.
Il donne des notes critiques pour les sites Poezibao ou Terre à Ciel.

  • Les Voies navigables (roman) – Les Impressions nouvelles, 2003
  • Caïeux – Éditions Henry, coll. « La main aux poètes », 2009
  • « Déchaussé », in Re Pon Nou, anthologie de poésie contemporaine – Le Corridor Bleu, 2010
  • Saule Abattu – Éditions Henry, coll. « La main aux poètes », 2011 (trad. en néerlandais par Johan - Everaers et paru sous le titre Gevelde Wilg aux éditions Leskimo)
  • Berbère – L’Arbre à Paroles, 2013
  • Haro ! – Le Cadran Ligné, 2014
  • À portée – La Porte, 2016
  • La Vallée des Ammeln – L’Arbre à Paroles, 2016
  • Lune douleur, suivi de Carlux – Éditions Henry, coll. « La main aux poètes », 2016
  • Face aux maisons – Éditions Henry, coll. « Les Écrits du Nord », 2021

Lien :
Sur Claude Simon :
Philippe Fumery - Association des Lecteurs de Claude Simon (associationclaudesimon.org)

Extraits

p.9

Premières gouttes de pluie
accrochées à la vitre
devant les yeux,
comme s’il fallait guetter
l’emplacement
où se poseront les prochaines.

Dans la douceur
de ce début d’automne,
les feuilles d’un arbre isolé
tombées sous la couronne,
un sac d’ombre
que le vent ni la pluie
n’ont encore emporté.

**

p.25

Deux chevaux de trait
flanc contre flanc
au bord de la prairie,
l’un soulève une patte arrière
comme un pas
qu’il ne peut emboîter.

**

p.27

Assis sur la jetée
face à la mer,
non pas chercher sa place
mais cette part
infime
s’ouvrant d’un coup
sur l’horizon,
la solitude apaise.

*

p.30

La tempête en février
reprend son grand métier,
lasse de la houle
des creux
des embruns,
elle jette son frai
sur la flandre maritime,
des bancs de brouillard
laitance du jour se levant.

Pays où le sable se fait terre,
le vent vaut silence.

La mer sent la vase remuée.

*

p.41

À chaque heure du jour
revenir vers le foyer,
tisonner les cendres
placer une bûche
guetter le retour des flammes
comme pour relancer,
donner le champ libre
à l’air,
aux songes.

*

p.47

Après avoir moissonné,
déchaumé,
le fermier a tracé une seule raie
de sa charrue déportée
le long du fossé,
de la haie mitoyenne,
formant un bourrelet
où les racines tranchées
sont mises à sécher,
comme pour délimiter
à nouveau la parcelle
dans le plan terrier.


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