Toute forme veut rendre durable
ce peu d’air qui un instant
devient souffle derrière l’aile
Bernard Noël
Le monde vole
Et seul le poète
tient compagnie au sol
Mia Couto
F.D. Le mot « rien » a toujours été pour moi une sorte d’énigme qui navigue entre « être » et « ne pas être », pour toujours et sans espoir de pouvoir, de pouvoir quoi ? de pouvoir prendre réellement forme et se donner à sentir. Je pourrais dire que je ne comprends pas vraiment ce mot (un autre mot me fait le même effet, le mot « personne »). Le titre du livre d’Isabelle Lévesque Je souffle, et rien. qui possède un essentiel point final indétachable me plaît beaucoup cependant et ce qu’elle dit du mot « rien » dans un entretien avec Sabine Dewulf pourrait résonner avec ce que tu avances et que peut-être je pourrais approcher :
Pourtant, « rien », ce deuxième élément du titre n’est pas non plus une fin. C’est un moment et presque déjà quelque chose lorsqu’on réveille l’étymologie de cet adverbe, ce sur quoi il va falloir se fonder désormais –aussi minime cela soit-il. Ce geste d’un enfant qui, magiquement, veut faire apparaître, rappelle les fées qui tenteraient l’apparition d’un coup de baguette, d’un souffle : j’ai tenté ce geste lorsque j’étais enfant avec mon costume brillant et la baguette (au bout il y avait une étoile dorée). Or cela n’opère pas. Comment faire ? À tâtons, il faut trouver des accroches, une formule imparable, un poème peut-être ? Parfois les mots aussi peuvent manquer, alors que la phrase semblait bien partie. Ne reste alors que le souffle. Au poème de le garder pour le placer sous le signe de la métamorphose. [... ] les temps se succèdent et poussent à devenir. « Même rien. Même peu s’en faut rien », insistait Beckett dans Cap au pire.
Je comprends cela, je m’y accorde. Je proposerais bien l’idée de métamorphose qui rejoint d’une certaine manière celle de « magie sans magie » chère à Joël Bastard. Un presque rien, quelque chose quand même. Mais ... car pour moi il y a un mais ! Toni Morrison dit de la littérature qu’elle déploie la langue selon trois axes dont j’imagine qu’ils s’entremêlent parfois d’une manière quasi-indistincte : « La vitalité d’une langue réside dans son aptitude à dépeindre l’existence concrète, fictive et potentielle de ceux qui la parlent, la lisent, l’écrivent ». Si la littérature romanesque se charge plus du jeu concret-fictif, la poésie accède directement au jeu concret-potentiel. Et du concret dévasté – je pense par exemple aux milliers de troncs d’épicéas déposés chez moi le long de la route comme des mikados géants quand ils ne sont même plus entassés de manière ordonnée pour être emportés – et du concret désertifié, aucune forêt même symbolique, surtout symbolique, ne peut plus lever. « Rien », d’après moi, devient un mot qui n’est plus habitable par aucun souffle. Et je regarde, tous les sens en alerte, terrifiée.
Ce n’est pas pour rien (!) que Morrison pose « concret » en premier dans sa triade. Respirer, si le concret vient à manquer – forêts, jardins, prairies, maisons – ou s’empoisonne irrémédiablement – l’air, l’eau, la terre et tout ce qui en naît et y croît – penche dangereusement vers l’impossibilité pure et simple, vers l’inexistence humaine sans reste. Alors, aucun espoir pour que vibre encore le mot « rien », sinon celui d’une remise à zéro d’un compteur devenu fou et insatiable. Comment ? Que peut dire la poésie de cet état de fait qui ferait sens, qui donnerait à voir cet état des choses, que peut écrire la poésie pour faire naître cette nécessité absolue de changer de cap pour continuer une vie humaine viable et sensible, de s’enraciner dans la terre matérielle et mortelle, « sol absolu », sans désir de s’en échapper sans cesse ? Peut-être ce qu’écrit Antoine Emaz dans le livre Limite acceptant l’insupportable fragilité de la vie, devrait nous retenir dans les limites assumées de notre concrétude si nécessaire et si violente, pourrait rendre chacun d’entre nous moins fantastique conquérant, plus à l’écoute de tout ce qui bruisse, bâtisseur peut-être, mais en en jugulant tout désir de toute-puissance et d’immortalité qui nous hante et nous façonne. Antoine Emaz endosse dans ce livre une leçon venue de la mort, une sorte d’ascèse qui n’est en aucun cas, je crois, l’abandon de la joie, plutôt une définition très paradoxale de la vie :
pas rien
mais surtout du moins
Je suis très sensible au fait qu’Antoine Emaz qui a toujours écrit une poésie minimaliste, une poésie du peu, regrettait un peu – en filigrane et tout en interrogeant sa déception – que la vie soit si peu ; il semble, qu’ en s’approchant de sa propre fin, il trouve ce peu ou même ce « rien » de plus en plus présent, de plus en plus fécond et devenu désirable de ne devenir plus que ce presque rien qui n’est pas rien, tout au contraire, c’est presque comme une conversion :
à certains moments
ce qui s’est perdu
est plus là
que ce qui est
là
Je verrai alors le poète astreint – mais cette astreinte serait une mission magnifique– à devoir bien sûr entretenir le feu, mais que la flamme soit tenue petite, faible, fragile, loin de tout faste pour qu’une autre sorte de luxuriance soit possible, une coulée clarifiée du fleuve ténu de la vie :
et le sombre n’est plus vide
plutôt nuit plaid
châle bleu noir
autour sans angles
quand tout se tait
sauf la vie son bruit faible de fleuve
ou de cœur
le poème ne voudrait pas dire autre chose
RFS : Poésie minimaliste, écris-tu à propos de celle d’Antoine Emaz - travaillée en ce sens a maxima, des premiers vers (ou presque, le temps que le poète se trouve, plutôt se trouve à se chercher toujours) aux derniers. Ostinato admirable dans sa tenue têtue. Le peu comme réponse au rien - comme réplique aussi, dans les deux sens du terme : répartie et réduplication, une réduplication nuancée de ce « presque » si pratique au fond. M’intéresse le fait qu’Emaz ait intitulé un de ses recueils De peu (Tarbuste éd., collection Reprises, 2014), et non Du peu, ce qui serait tout autre chose : la poésie céderait le pas à la philosophie, Emaz trop étroitement rejoindrait Pascal, ce Pascal qu’il prisait tant et qui l’a nourri si longuement (à quand une thèse sur Emaz et la pensée pascalienne ?) Bref, de peu, ce chouya des coïncidences imparfaites, des impossibles jonctions, des difficiles recouvrements. De peu - oui, il s’en faut de peu, pour le meilleur comme pour le pire. Ce qui aurait pu être et n’a pas été, ce qui a été et aurait très bien pu ne pas être. « Quand tout se tait, sauf », écrit le poète - Sauf étant aussi le titre d’un de ses recueils (dans « sauf », on entend l’exception, et, aussi, ce qui sauve - et j’ai envie de poursuivre en : l’exception est ce qui sauve). Alors (je quitte Emaz, non sans dire au préalable que ce peu, ce qui tient à si peu, quasi ontologique, ouvre de grandes et longues perspectives, et permet donc, comme je le disais, d’orienter tout un chemin de poésie), pour ce qui nous regarde nous, qui tâchons bon gré mal gré de nous tenir autour du feu, qu’imaginer ? Un grand sauve qui peut, comme un branle-bas-de-combat - mais se battre pour quoi, quand on a envie de se battre contre personne (je parle pour moi - encore que parfois/souvent me viennent des colères énormes mêlées d’impuissance) ?
Me frappe, dans ton développement, cette nuance que tu apportes : « à devoir bien sûr entretenir le feu, mais que la flamme soit tenue petite, faible, fragile, loin de tout faste pour qu’une autre sorte de luxuriance soit possible, une coulée clarifiée du fleuve ténu de la vie ». Vrai que ces considérations n’emporteront pas les poètes « astreints », comme tu l’écris, au péché d’orgueil. Je comprends la modestie et l’humilité, je les chéris même. Je n’aime pas les cris et les agitations bruyantes, les poèmes-tribunes en quête d’approbation et d’audimat, la poésie débridée d’un moment (à vouloir être trop actuel on oublie le diamant). Mais alors, pour le ténu, quelle audience ? Je reviens à Emaz (on ne le quitte pas si facilement) : ce passage que tu cites me semble à sa manière faire écho à la fameuse « Nuit de feu » pascalienne : le « bruit faible de fleuve » une transcription du « De reliquerunt me fontem aquæ vivæ », et je retrouve des traces de cet abandon à quelque chose de « total et doux » (je cite Pascal) dans ce « plaid, châle bleu noir/autour sans angles » (écrit cette fois Emaz). N’était que Emaz, lui, les temps et les croyances ayant changé, est séparé. Il ne peut formuler le vœu de Pascal, tel qu’il est écrit dans son Mémorial de 1654 : « Que je n’en sois jamais séparé ». Nous sommes séparés, fût-ce « de peu » - un peu énorme, en l’occurrence, que rien semble-t-il ne peut réparer. Sauf l’art, peut-être, sauf, puisqu’elle en est, la poésie. Et ce laisser-aller, cette adhésion tranquille quand vient le soir, à tout ce qui, en toute indifférence aux affaires humaines, est.

