FSR : Guillaume, pouvez-vous en quelques mots vous présenter ?
GC : Je suis né en 2000 à Pontarlier, dans le Haut-Doubs, où j’ai grandi jusqu’à mes 18 ans, âge auquel je suis venu à Strasbourg pour y suivre des études de Lettres. Je suis très attaché au Jura, territoire qui me touche par sa topographie, son histoire et sa situation frontalière ; mais surtout je suis resté très lié aux gens : j’y ai des amis de toujours, des copains d’enfance avec lesquels j’ai joué au foot pendant des années, et ma famille bien sûr, mes parents, mes grands-parents et ma petite sœur. Et c’est aussi là-bas que j’ai rencontré ma compagne. Ma famille paternelle est une famille d’horlogers de père en fils ; j’imaginais, moi aussi, sans trop me poser de questions, devenir horloger, mais mon père, au vu des transformations qui affectaient le monde de l’horlogerie, m’a encouragé plutôt à faire autre chose. C’est ainsi que je me suis orienté vers les Lettres. La première fois que j’ai entendu parler de poésie contemporaine, c’était au lycée, mon prof de philo, qui se trouvait être le frère d’Aurélie Foglia, Marc, m’avait montré sur son téléphone portable des extraits du dernier livre de sa sœur, qui venait alors tout juste de sortir chez Corti (ou qui allait sortir, je ne sais plus bien), Grand-Monde. C’est devenu un livre important pour moi, sur lequel, d’ailleurs, je travaille en partie aujourd’hui dans le cadre de ma thèse. Mon doctorat, sous la direction de Michèle Finck, porte sur l’écopoésie et l’éthique dans la poésie contemporaine.
FSR : Comment s’articulent pour vous écriture poétique et travail de recherche universitaire ?
GC : Lecture de poésie et écriture de poèmes s’articulent en effet. La recherche m’aide peut-être à comprendre pourquoi j’écris de la poésie : qu’est-ce qui motive une pratique d’écriture, pourquoi cette poussée par l’écriture, dans l’écriture ? Essayer de répondre à ces questions en m’intéressant à la poésie des autres m’aide à trouver des réponses pour moi, j’imagine.
Cela dit, dans ma pratique d’écriture, je ne pense pas à mes recherches. Je veux dire que je ne cherche pas à corroborer une hypothèse théorique à travers ma pratique poétique. L’écopoésie, en réalité, ce n’est pas à cela que je suis poussé pour le moment. Une vraie dichotomie existe pour moi entre recherche et écriture. Je ne veux pas conceptualiser ce que j’écris. S’il m’arrive comme tout le monde de penser à ce que je fais pendant que je suis en train de le faire, je ne cherche pas à justifier le poème par ce que je pourrais trouver dans la recherche ou expérimenter dans la théorie, je veux éviter toute ingérence critique dans ce que j’écris. Je ne m’intéresse pas, intellectuellement parlant, à ce que j’écris. Quand j’écris un poème, je ne pense jamais à ce que l’on pourrait en dire ou en penser du point de vue de la réception. Ce qui importe, ce qui m’importe à moi, c’est de me rester fidèle. Mes poèmes ne sont pas toujours « beaux », mon parler n’est pas toujours adroit ou élégant non plus, mais en quelque sorte cette maladresse me ressemble et me justifie moi, tant je peux être maladroit dans la vie. En fait, j’ai le désir de ne pas tricher. Ne pas me trahir, ou le moins possible. Reste que je travaille et retravaille désespérément mes poèmes, longtemps, comme tout le monde, mais en essayant de ne pas déconstruire cette spontanéité de parole à l’origine de tout. Je veille donc aussi à ne pas me laisser parasiter par la voix des autres. Certaines écritures marquent tellement fort, la tentation serait d’aller vers ce qui a été réussi par d’autres pour dire soi-même ce qu’on a à dire. Ce qui me permet de m’en détacher, c’est un sentiment de honte envers ces personnes-là, tant elles ont fait mieux que je ne saurais jamais le faire. Il convient alors d’essayer par soi-même de faire aussi bien, ailleurs, et autrement. C’est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour ne pas souffrir trop des comparaisons avec ceux que j’estime le plus. Accepter la différence dans un premier temps, accepter aussi de se voir moins talentueux que ceux qu’on admire, et se débrouiller malgré tout avec ce sentiment-là.
FSR : Au vu de ce que vous venez de dire, quelle nouveauté, quelle nouvelle parole critique imaginez-vous pour la recherche universitaire ?
GC : Dans la recherche, on attend de nous qu’on fasse émerger de la nouveauté, qu’on produise de la pensée, en quelque sorte ; en tout cas, qu’on problématise différents enjeux littéraires, sociologiques, conceptuels, etc., avec un point de vue singulier. Par exemple, s’interroger sur l’écopoésie, cela conduit à une nouvelle façon de penser la poésie.
De fait, sur ce sujet, on en arrive à certaines impasses. La poésie qui se présente comme écopoétique est un paradoxe en soi : le livre qui délivre tel message prônant la défense de l’environnement contribue, matériellement, à faire tomber des arbres. Mais l’écopoésie contemporaine a renouvelé la poésie tout simplement parce que la dégradation de l’écosystème intègre de plus en plus le poème et induit des transformations internes et structurelles manifestes. Cela ne me surprend pas que tant de poètes se passionnent pour l’écologie, c’est plutôt encourageant en soi, mais cela m’interroge… On sait très bien que la poésie ne suffira pas à sauver le monde. Alors quel est le projet, au fond, quelle est l’utilité ? Il faut donc faire attention à toujours situer son écriture, à écrire depuis soi pour ne pas tomber dans l’indécence en voulant à tout prix rallier une mode ou un courant d’écriture. Le fond, comme la forme, est souvent louable, et parce que cela est vertueux, justement, l’écopoésie trouve une manière de se justifier. Mais je me méfie de la poésie qui intègre du discours (ou bien de l’idéologie), qu’il soit d’ordre social, écologique ou politique, car si le discours est honorable mais que la forme ou la manière de faire passer ce discours n’est pas terrible, critiquer la forme pourrait valoir comme critique tacite du fond. Ce qui n’est évidemment pas le cas.
Quand on envisage les discours dans la poésie et à côté de la poésie à propos de l’environnement, on peut avoir tendance à en oublier les problèmes concrets et à ergoter longuement sur de faux problèmes qui donnent l’illusion d’un engagement. L’engagement n’est en fait que littéraire et pas suffisamment incarné. Cela me dérange et c’est l’une des dérives possibles de l’écopoésie. Quand on écrit un poème et qu’on donne de sa personne, qu’on engage une éthique (un ethos), si celles-ci ne sont pas mises à l’épreuve du réel on a vite fait de virer à l’imposture. Voilà aussi pourquoi je ne me sens pas poussé d’écrire de l’écopoésie ; si tant est que cela existe réellement, d’ailleurs, car la question peut se poser… Ce n’est pas mon lieu d’écriture aujourd’hui.
FSR : Est-ce à dire que si la poésie n’intègre pas le politique, elle n’a pas ou peu d’impact ?
GC : On ne peut pas penser « écologie » sans penser « politique ». Bruno Latour, dans ses textes, envisage la question sous toutes ses facettes. Baptiste Morizot, héritier de Latour, a trouvé, il me semble, un mode d’expression convaincant qui consiste à réintroduire une part d’imaginaire dans la pensée du politique et de l’écologie, et je trouve cela merveilleux puisque c’est nettement moins mortifère qu’une doxa de contrainte ou de culpabilisation. Ces pensées, tout en nous responsabilisant, ouvrent la voie à plus d’invention, à plus de créativité, et tendent vers une forme d’émancipation politique, sociale et artistique par et grâce à l’écologie. En cela, Latour comme Morizot m’inspirent beaucoup. Ils nous montrent comment renouveler nos « puissances d’agir » et comment revoir l’échelle de nos valeurs à partir de la crise écologique.
Dans l’écriture, mon but est de toucher le lecteur d’abord dans ce qu’il est, bien avant que dans ce qu’il pense. Je cherche à remuer des sensations, pas des idées. Je ne cherche pas, en écrivant, à être en accord ou en désaccord avec tel lecteur ou tel autre. C’est pourquoi, s’il devait y avoir un effet rétroactif du poème sur le politique, il ne devrait pouvoir avoir lieu, pour moi, qu’à la faveur d’une « mutation de la sensibilité » provoquée par le poème, compris alors comme dispositif formel efficace ou performatif de sensibilisation. Pour essayer de dire les choses autrement, une « révolution morale » ne peut avoir lieu, en poésie comme peut-être partout ailleurs, qu’à travers une révolution sensible, esthétique.
Or, il est vrai que du moment où on instrumentalise le poème, je veux dire par là : où on engage d’abord de l’idéologie dans le poème, où l’on « se sert » du poème comme d’un véhicule pour du concept, voire comme d’un outil de propagande idéologique, alors on ne peut plus fuir la question du politique, et on doit l’affronter et l’assumer. Si on considère que le poème est un acte politique à part entière, on doit alors être en mesure de répondre de cet acte. Mais je ne suis pas certain que cela soit encore vraiment le lieu ou la fonction du poème. Je pense que le poème ne doit pas chercher à être « politisé ». L’affaire du poème est une affaire esthétique, pas politique, même si l’un et l’autre sont indissociables. Ce qui ne veut donc pas dire que le poème ne peut pas ou ne doit pas être porteur, en interne, d’un message ou d’une réflexion politique, mais si c’est le cas ce message doit être transmis à travers du sensible. Je ne vois aucune bonne raison de faire de la politique dans le poème, c’est plutôt, à mon sens, une menace vis-à-vis de la poésie. En gros, le risque serait de faire passer un slogan tapageur ou racoleur pour un vers réussi. Cette forme de leurre, je le crains, peut se produire de temps en temps. Si elle doit s’organiser, par exemple face au chaos du monde et face à la montée du fascisme d’extrême droite, la résistance poétique doit, à mon sens, rester une résistance esthétique. La vertu du poème ne se trouve pas dans ce qu’il veut dire, mais dans ce qu’il produit chez le lecteur comme effet sensible en essayant de le dire. C’est là, à mon sens, que se trouve la vraie force du poème, son soft power. Le poème ne doit pas avoir l’intention de changer les mentalités, il doit avoir l’intention de perturber les sensibilités en énonçant quelque chose de singulier à travers une forme qui ouvre la voie à cette énonciation. Et cette perturbation alors peut-être peut avoir des répercussions politiques, mais seulement dans un second temps. Pour tenter de le dire encore autrement, c’est à travers l’affirmation d’une esthétique que le poème « entre en politique ».
FSR : La poésie est un objet de recherche universitaire. Qu’y gagne-t-elle, selon vous ?
GC : Si elle a sans doute beaucoup à y gagner, elle n’en pas moins à y perdre… Il me semble qu’il y un danger, pour les poètes, de penser à la réception que pourraient faire certains universitaires de leurs livres. C’est vrai que l’université joue un rôle important de patrimonialisation des œuvres, mais je vois comme un danger le fait d’écrire dans l’optique de répondre à son horizon d’attente, ou au contraire de chercher à le déjouer. Dans l’un comme dans l’autre cela fausserait le jeu.
FSR : Alors, qu’en est-il lorsque les universitaires sont précisément eux-mêmes des poètes ?
GC : Les universitaires sont tentés de dissocier leur travail de leur poésie, pour éviter l’écueil dont j’ai parlé précédemment. Très vite, on peut être amené à adopter la posture suivante : « Je vaux comme écrivain, mon métier est de dire ce que vaut le travail des autres écrivains, qui, en universitaires qu’ils sont, commenteront la valeur de mon travail à moi ». J’y vois un risque d’asphyxie qui ne peut qu’entériner davantage la rupture entre les poètes et le monde. L’université canonise les œuvres des collègues et amis qui rendront la pareille. Le système s’auto-alimente et la poésie court le risque de finir par être écrite pour être lue par des universitaires, conformément aux courants de pensée qui innervent l’université. Et je pense que c’est un piège dans lequel il faut veiller à ne pas tomber en restant bien ouvert et attentif à ce qui se fait en dehors de l’institution. Même si, au-delà de ces considérations, l’université est un lieu magnifique qu’il faut défendre, et il y a bien sûr des poètes-universitaires talentueuses et talentueux qu’il faut lire et étudier. Il ne faudrait pas non plus tomber dans l’aberration qui consisterait à empêcher les universitaires de se lire et de se commenter entre eux. Force est de constater de toute façon qu’un grand nombre de poètes sont ou bien des enseignants, ou bien des universitaires… Il s’agit juste d’en avoir conscience pour trouver un équilibre et faire attention à l’entre-soi.
FSR : Comment alors décorréler poésie et recherche ?
GC : Il me semble fondamental d’autoriser l’accès à la poésie à tous, de montrer qu’on peut, et qu’on a le droit d’écrire, de légitimer chez les plus jeunes (et les moins jeunes) un désir d’écriture trop souvent réfréné. Par le biais de rencontres, de lectures, d’animations d’ateliers d’écriture en milieu scolaire ou ailleurs, en EHPAD par exemple ! Je crois en la médiation culturelle comme vecteur de relations sociales, en l’idée d’aller cueillir la poésie là où elle ne va pas de soi (elle est si souvent le produit d’un milieu social, d’une culture, d’une existence plutôt citadine). POEMA, en Lorraine, fait un travail remarquable en ce sens, investissant des espaces urbains et ruraux en invitant des poètes à aller à la rencontre du public directement sur son territoire, jusque dans des villages de 85 habitants. Christian Marsan, des éditions de La Crypte, le fait aussi remarquablement depuis des années dans les Landes… Il y a plein de personnes compétentes partout en France qui s’engagent dans nos territoires pour tisser des liens sociaux grâce à la poésie. La rencontre ramène toujours à un principe de réalité : elle permet de mesurer à quel point parfois on est à l’ouest. C’est pourquoi elle est essentielle.
Dans le prolongement de Haut Parleurs !, une scène ouverte poétique crée par Elias Levi Toledo, nous avons développé à Strasbourg (avec Elias) une initiative éditoriale pour donner la parole aux poètes d’ici. Notre idée n’est pas de publier des poètes Rennais, Lillois ou Parisiens… Cela n’aurait pas de sens pour nous. Ce qu’on veut faire entendre dans les scènes ouvertes et ce qu’on veut donner à lire à nos lecteurs, ce sont les voix d’ici, c’est-à-dire grosso modo le Nord-Est de la France, les voix de celles et ceux qui vivent en poésie près de chez nous et qui se battent pour la faire vivre, en écrivant, en lisant, en performant, en allant à la rencontre d’un public toujours à conquérir. Nous avons fait le choix de n’avoir pas de ligne éditoriale précise et ne de n’avoir aucun a priori esthétique pour rester ouvert à la pluralité des écritures qui nous sont proposées. Ce qui nous oblige à sortir un peu de notre zone de confort et à apprécier des écritures qui ne nous ressemblent pas forcément mais dont on se doit de reconnaître l’intérêt. Autrement dit, notre ligne éditoriale répond à une situation territoriale. On ne travaille d’ailleurs qu’avec des gens d’ici : notre maquettiste est strasbourgeoise et notre imprimeur également. Ce projet d’édition nous permet donc d’encourager certains poètes qu’on estime tout en mettant à l’honneur le travail d’artisans locaux. On a bien conscience que notre engagement est mineur en terme de taille, mais on fait comme on peut avec les moyens dont on dispose. On essaie de répondre aux enjeux du contemporain en affrontant tout un tas de problématiques actuelles en sachant bien que l’exemplarité parfaite est presque impossible à atteindre. Par exemple, on imprime sur du papier 100% recyclé, notre modèle économique repose sur la confection de livres en petits formats à bas prix avec une toute petite marge nous permettant seulement de financer la publication de l’ouvrage suivant et de payer les droits d’auteur. Nous souhaitons également dans la mesure du possible conserver un équilibre de genre parmi les poètes que nous publions. Donc pour revenir à la question de départ, le meilleur moyen de se départir un peu de l’université, c’est à mon sens de mettre à l’épreuve du réel les questions qu’on rumine dans les salles de classe, dans les bibliothèques ou dans les amphithéâtres. De se confronter au réel nous permet rétrospectivement de régler la mire théorique et d’être moins hors-sol, plus ancrés donc. Il faut oser aller au contact, même si ce n’est pas toujours maîtrisé, l’intention me paraît bonne, comme de se demander : « De quoi j’ai l’air ? À qui est-ce que je veux parler ? À qui je m’adresse ? »
Ces questions, si je les prends à mon compte, me ramènent à mes proches. Je pense souvent à eux quand j’écris parce que c’est à eux que je pense avoir des choses importantes à dire. Je me dis : « tiens, comment tu pourrais leur dire le plus clairement possible ce truc que tu n’arrives pas à te dire à toi-même ? », et ensuite je me dépatouille comme je peux. J’essaie donc de tendre vers cela, me défaire des tentations trop littéraires de l’écriture en optant pour toujours plus de sincérité, de transparence, pour me rapprocher des gens que j’aime et créer les conditions d’ouverture d’un espace de parole, quitte à appauvrir ma langue et à écrire des poèmes râpeux, imparfaits. Tant pis. Pierre Vinclair, qui est un auteur à partir duquel je réfléchis beaucoup, répète souvent cette maxime que je trouve très pertinente lorsqu’il s’agit d’évoquer son travail en poésie : « écrire ce qui compte à ceux qui comptent ». C’est pour cela, et je ferme la boucle, que Pontarlier est si important pour moi. Écrivant, je cherche à rejoindre ceux qui m’ont construit, ceux à qui je dois ce que je suis. Rien à voir avec une forme de régionalisme. Me porte en avant le désir de parler depuis cet endroit-là, mon endroit.

