Thierry Metz, Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes
Préface d’Isabelle Lévesque – Postface d’Éric Vuillard
Éditions Gallimard, « Collection Poésie/Gallimard », 2025, 400 p., 10,40€Chère Isabelle, l’œuvre de Thierry Metz a rejoint la collection Poésie / Gallimard et je pense qu’elle y a toute sa place. Sa poésie a cette force qui fait qu’elle continue de marquer les lecteurs. De ton côté, quand et comment as-tu rencontré l’œuvre de Thierry Metz ? Comment cette rencontre a évolué avec le temps ? Est-ce qu’elle a été influencée par des lectures ou des expériences personnelles ?
I.L. : C’est sur le site de son éditeur Pleine Page que j’ai découvert Thierry Metz. Pourquoi d’ailleurs le nom même du poète m’a-t-il attirée ? Je ne sais. C’est court et cela sonne. Quelques vers extraits de Terre, qui restera mon recueil préféré, m’ont saisie. Il est vrai que dans ce livre particulièrement, chaque mot est nécessaire. Rien à ôter, poème à l’os et le destin fulgurant de cette parole précise, presque prophétique. On sent que le terrible est matériau de vie et condition d’écriture.
« Avec ça je me fais une corde. Je suis dans mes mots. Jusqu’à l’écriture. J’appartiens à ce qui est dit, au chemin. »
Si peu suffit. Cette réduction et la perspective, malgré tout, caractérisent les poèmes de Thierry Metz et personnellement me portent toujours sur l’équilibre fragile de ce que tient sa parole. La suspension est une donne de son écriture et l’oscillation, dans son mouvement ou son hésitation, me tiennent avec lui dans un espoir murmuré, possible.
En 2009 donc, j’ai lu les premiers poèmes de Thierry Metz et je n’ai cessé de le lire depuis. J’ai souvent écrit sur ses textes dans les revues. Deux numéros complets de la revue Diérèse lui ont été consacrés pour des dossiers co-dirigés avec Daniel Martinez (N°52-53 en 2011 et 56 en 2012). Par la suite, je n’ai cessé d’évoquer ses poèmes, dans des préfaces de livres posthumes, aux Deux-Siciles1,chez Pierre Mainard2 ou dans des articles, notamment pour Quinzaines ou pour Europe et Poezibao. Un dossier, en juin, est consacré à Thierry Metz dans Europe d’ailleurs, j’évoque justement ma rencontre avec les poèmes et « Terre ».
Et pour répondre à la fin de ta question, je dirais que les poèmes de Thierry Metz, nourris par sa vie certes, n’ont besoin d’aucune biographie pour exister. Ma vie est bien différente de la sienne, je me tourne cependant toujours vers lui et quelques autres, particulièrement. Sa voix suffit. Me reconnaître en ce qu’il écrit ne nécessite aucune transposition, l’humanité de sa voix me requiert comme la merveille que constitue chacun de ses livres.1 Carnet d’Orphée et autres poèmes, encres et lavis de Jean-Claude Pirotte, préface d’Isabelle Lévesque, Éditions Les Deux-Siciles, Ozoir-la-Ferrière, 2011.
2 Le Grainetier, suivi de Avec Kostas Axelos et les « Problèmes de l’enjeu », préface d’Isabelle Lévesque, Pierre Mainard éditeur, 2019.Selon toi, qu’est-ce qui fait de Thierry Metz un poète essentiel aujourd’hui ? En quoi son œuvre pourrait-elle être utile ou inspirante pour d’autres ?
I.L. : L’œuvre est un exemple de probité et ses poèmes me semblent nécessaires. Thierry Metz manquerait à mon ciel poétique si je ne l’avais pas lu. Jamais il ne cherche à faire « poétique », justement. C’est une véritable quête que nous suivons à travers ses livres. Si beaucoup de ses poèmes semblent proches des mystiques, ses interrogations restent sans réponse. D’autre part, comme Éric Vuillard le montre très bien, il n’oublie jamais la condition sociale, la condition ouvrière, au cœur de la condition humaine. Le vocabulaire du travail, du corps peinant y trouve sa place.
« Je dois sur le madrier
me tenir
toucher le livre à vide
comme si ma main
en bas remontait
avec la corde
avec tout le poids
d’un mot
inaudible »
(Le Drap déplié, in Lettres à la Bien aimée, p.228)C’est aussi un poète des marges, celle des manœuvres, bien sûr, mais aussi celle des migrants à la tâche, et puis celle des pensionnaires du service psychiatrique de Cadillac dont il trace les portraits dans L’homme qui penche (réédité par les Éditions Unes en 2017).
J’ajouterai qu’il est de ces poètes dont certains vers, certaines phrases, ne peuvent que rester gravés dans la mémoire.« Je n’emporte rien puisque tout tient dans l’intime et immense espace du regard.
Des instants de ciel sans les pas. »
(Carnet d’Orphée, in Lettres à la Bien aimée, p.312)Que faut-il savoir avant de lire Thierry Metz ? Y a-t-il certains éléments, thèmes ou approches qu’il serait utile de connaître ou d’avoir en tête avant de se plonger dans ses livres ?
I.L. : Je crois que l’idée de connaissances intellectuelles, savantes, culturelles nécessaires pour la lecture des poèmes est aux antipodes de ce que voulait Thierry Metz. Dans sa quête, il a énormément lu, interrogé : poètes, philosophes, mystiques… Mais tout cela, il l’a intégré. Il suffit d’être ouvert aux mots et à la poésie pour entrer dans les textes de Thierry Metz. Selon les textes, chacun peut retrouver ses propres interrogations, existentielles, sociales, politiques… La vie, l’amour, la mort, la paternité, le deuil, l’espérance, le désespoir, le travail épuisant et nécessaire, la fraternité, les hommes en marge, les liens avec la nature, tout ce qui fait l’humanité.
Tu écris dans la préface, page 7 : « avec les livres c’est un autre chantier […] inachevable ». Est-ce que cette idée de chantier renvoie à une conception de la poésie comme processus en constante évolution ou à une recherche permanente ? Cette notion s’applique-t-elle à la démarche personnelle de Thierry Metz ou à sa façon d’aborder l’écriture ? Et dans ta propre écriture, considères-tu que l’écriture est un chantier ?
I.L. : Pour Thierry Metz, qui fut manœuvre puis maçon, les similitudes entre le travail du chantier et celui de l’écriture étaient bien naturelles. Dans l’écriture, il s’agit bien de recherche du mot exact et de la phrase juste. Il formule des interrogations essentielles, mais qui restent sans réponses. Pour lui, le poème est un « chantier » parce qu’il aspire à en faire une maison qui pourrait rassembler et abriter ceux que la vie et la mort ont séparés.
Que ce soit impossible n’empêche pas d’essayer. On peut penser à l’alchimie (qui l’a beaucoup intéressé), à la magie, aux contes, mais aussi aux religions (« ceci est mon corps » pour un morceau de pain azyme), une parole performative et créatrice. Écrire que l’on entend les pas de l’enfant perdu qui revient pourrait-il le faire réapparaître, pas seulement dans le poème ?
Il écrit dans Carnet d’orphée (in Lettres à la Bien aimée, p.320) : « Inachevable : est-ce ainsi que je devrais proposer ce que j’écris ? », c’est la quête qui est sans fin.
Dans Terre, il précise : « Non, je n’ai pas fini car je n’ai pas commencé » (Opales/Pleine Page, p.33).
Mon écriture était déjà formée quand j’ai découvert celle de Thierry Metz et je la crois bien différente. Bien sûr, si elle me touche autant c’est que je m’y retrouve : le goût pour la nature, l’expression de l’amour ou du deuil, l’image d’Orphée… Pas de « chantier » pour moi. Je n’écris jamais un livre. J’écris des poèmes jour après jour, pas tous les jours, en fonction de ce que je vis, sans décision préalable. De ce point de vue, ce que j’écris est également « inachevable ».Thierry Metz a perdu un enfant. Ses livres sont traversés de ce deuil. En quoi la poésie permet de transformer ou de transcender la douleur, ou sert-elle aussi à l’expression brute de cette douleur ? Bien sûr tu peux nous parler de la poésie de Metz mais aussi de la tienne. Peux-tu nous citer un poème de Thierry Metz sur le deuil qui te touche plus particulièrement et nous dire en quoi ?
I.L. : Je crois que, pour Thierry Metz, il s’agit d’abord de vivre pleinement la douleur, en la disant avec les mots les plus justes possible, loin de toutes les formules habituelles et plus ou moins attendues pour adoucir les répercussions de l’événement, y compris pour le lecteur. Rien pour rassurer, rendre acceptable l’inacceptable. Écrire, c’est ce qui reste.
Difficile de choisir un poème. En voici deux. D’abord celui-ci, extrait de Entre l’eau et la feuille (in Lettres à la Bien aimée, p.112) :« Le talus
puis la bornepuis l’arbre
et quelques herbes,
là où personne n’aurait dû venir,
soudain entourés
de mots
de lumières,ne saisissant rien
de ce visage
de cette main,
rien
de personneintouchable
et casséici contre la pierre
inerte
et sans voixparmi l’effroyable matière
là où personne n’aurait dû venir. »Et puis cet autre, le dernier des Lettres à la Bien-aimée (p.211) :
« Une petite voix que nous connaissons bien nous rend visite le soir. Une voix d’enfant qui nous raconte ce qui se passe là-bas, comment sont les gens, ce qu’on y trouve. Lentement il nous berce, nous accompagne jusqu’au sommeil, nous ferme les yeux…
Non.
Rien de cela.
Qu’une inépuisable, inexorable absence.
Rien qu’une mort.Et un nom : VINCENT »
Si l’écriture tente de maintenir ce qui peut être maintenu, c’est dans le livre. Ce livre est conçu comme une maison pour abriter et rassembler ceux qui sont séparés.
On pense à Beckett puisque la démarche orphique est vouée à l’échec. « J’écris pour recommencer », confie Thierry Metz dans Terre (Opales/Pleine Page, p.25). Le poète ne peut que « rater » son objectif, mais il continue toujours, tentant de « rater mieux ».« Passer de l’autre côté, c’est le travail des mots », écris-tu dans la préface, comment cette idée peut s’appliquer concrètement dans la pratique poétique ou dans la lecture ? Cette notion évoque peut-être aussi une transformation, un passage vers une autre compréhension ou perception ?
I.L. : Pour illustrer cette idée, je citais un poème d’Entre l’eau et la feuille (in Lettres à la Bien aimée, p.79) :
« Je vais par signes
espacés
avec la matière noire du livreretourner la langue. »
« Passer de l’autre côté », c’est ce que réussit Orphée et ce que tente le poète. La catabase, descente au royaume des mort, est un thème fréquent en poésie. Pensons à Ulysse, Énée, Dante et bien d’autres. Je rappelle dans la préface tout l’intérêt de Thierry Metz à ses débuts pour l’alchimie, l’ésotérisme, la franc-maçonnerie, ainsi que pour les mystiques. Ce qui en reste dans sa pratique de l’écriture, c’est la recherche de mots pleins d’un pouvoir toujours à chercher.
Parle-nous plus particulièrement des spécificités de la poésie de Thierry Metz, le vocabulaire, les procédés employés, la musicalité, la syntaxe, ou encore la relation entre forme et contenu. Comment construit-il ses images ou ses silences ?
I.L. : Après ses premiers poèmes et son récit Le Grainetier, Thierry Metz a très vite trouvé « son » écriture : très souvent, les mots apparaissent plus importants que les phrases, les mots-outils se raréfient, les verbes conjugués également. Le vocabulaire se simplifie. Les termes génériques sont préférés : parfois apparaît un rouge-gorge ou un coquelicot, mais plus souvent un oiseau ou une fleur. Le lexique de la nature, celui du chantier et de la maison sont particulièrement présents. Les espaces blancs permettent de ralentir la lecture, de laisser résonner les mots, mais aussi de les relier d’absence.
Les images, les allégories, échappent à la rhétorique. Dans ses formules parfois énigmatiques, il nous faut entendre tous les sens possibles.« Alors j’écris
dans le bois
avec ce cri d’oiseau :
Où êtes-vous, monsieur ?
Où êtes-vous ? »
(Terre, Opales/Pleine Page, 1997, p.39)En l’apparence, on croit à une poésie simple et emplie de silences. Son quotidien, maçonnerie, gestes, matières, deuil, famille s’inscrit dans les poèmes. Comment expliquer cette force alors que Thierry Metz utilise globalement des mots simples ? Cette simplicité est-elle une stratégie pour rendre la poésie plus accessible ou cache-t-elle une complexité plus profonde ? Quelle relation entre le vocabulaire simple et la richesse émotionnelle ou conceptuelle ?
I.L. : Thierry Metz ne cherche sans doute pas la lisibilité en pensant aux lecteurs. Il est vrai que, lui qui lisait des philosophes, des mystiques, de nombreux écrivains et poètes (Kostas Axelos, Henri Suso, Pessoa, Charles Juliet, Rilke, Paul Celan et tant d’autres), n’a jamais fait montre de sa culture. Il travaille avec des mots de tous les jours, ceux des maçons, des enfants, de la famille, des amis… Ces mots de tous les jours sont accessibles pour qui accepte d’entrer dans le livre et de se laisser porter. Une poésie exceptionnelle avec des mots ordinaires, c’est un paradoxe apparent qui pourrait définir la merveille ici.
Quel est pour toi le recueil de Thierry Metz qu’il faut absolument lire et qu’est-ce qui pourrait faire de ce recueil une porte d’entrée ou un point de référence dans l’œuvre de Thierry Metz ? Comment ce recueil synthétise ou marque une étape dans son parcours ?
I.L. : Je crois que tous les livres de Thierry Metz sont à lire, et à relire parce que les relectures font apparaître de nouvelles significations.
Beaucoup découvrent Thierry Metz avec Journal d’un manœuvre (Gallimard, 1990) disponible dans la collection Folio. Le récit en prose se mélange de passages en vers.
Mais on peut bien sûr commencer par Lettres à la Bien-aimée, qui réunit des poèmes de 1986 à 1997. Préface et postface peuvent contribuer à la découverte et compréhension de son œuvre.
Comme je l’ai dit en réponse à ta première question, j’ai moi-même découvert Thierry Metz avec Terre, dans lequel on peut, il me semble, trouver tous les aspects de son œuvre, du Journal d’un manœuvre à Carnet d’Orphée. C’est le livre auquel je reviens le plus souvent.
Une autre bonne façon de découvrir la poésie de Thierry Metz est d’assister à une projection du film de Marie-Violaine Brincard et Olivier Dury, L’homme qui penche. On peut aussi le voir en DVD (Survivance, 2025), ou en streaming sur les différentes plateformes.Focussons sur Lettres à la Bien-aimée. Qu’est-ce qui fait que ce recueil est particulier, notamment sur la dimension de l’intime ? Quel est l’impact de ce recueil dans son parcours ?
I.L. : Thierry Metz a conçu plusieurs de ses livres comme des dialogues avec un mystique, un poète, des artistes : Dialogue avec Suso (Opales / Pleine Page,1999), Sur un poème de Paul Celan (Jacques Brémond, 1999), De l’un à l’autre, avec des toiles filées de Denis Castaing (Jacques Brémond, 1996), Tout ce pourquoi est de sel, avec des peintures de Marc Feld, (Pleine Page, 2008)…
Les Lettres à la Bien-aimée touchent au plus intime : elles sont écrites en 1994, alors que Thierry Metz suit à Périgueux un stage professionnel de neuf mois pour obtenir le CAP de maçon. Le recueil a deux dédicataires, celle qui nourrit les poèmes et celui qui les creuse, la mère et l’enfant mort. Il s’agit de deux séparations que les lettres tentent de réduire. On y entend la voix de l’aimée évoquée à travers l’écho de ses réponses et le silence de l’enfant.« Tu es celle qui prévient. De tout : du meilleur et du pire, d’une erreur, d’un mal, d’un manque d’argent, du temps qui va changer.
Tu es celle qui veille dans mon regard.
Pour le peupler d’urgences.
De nécessités.
Pour que j’écrive. »
(Lettres à la Bien-aimée, p.196)On sait que suivra une séparation, plus longue que celle du stage, d’avec l’aimée, conséquence certainement en grande partie de la disparition de l’enfant.
Son dernier poème, inachevé, Carnet d’Orphée, montre son combat (d’abord contre lui-même) pour tenter de rassembler ces êtres séparés.
Au-delà de ces éléments biographiques, il s’agit bien d’un poème : quel est le pouvoir des mots ? Tout est tenté par le poème.Que penses-tu de l’idée que Thierry Metz se serait saisi de certains gestes à la manière des peintres les natures mortes comme l’indique Eric Vuillard dans la postface ? En quoi cette approche pourrait-elle enrichir la lecture ou la compréhension de son œuvre ?
I.L. : Il me semble que ce qu’expose Éric Vuillard dans sa postface, c’est que Thierry Metz se distingue par la présence forte d’objets et de scènes du quotidien, comme le pain sur la table, mais aussi les outils et les gestes du travail, avec précision mais sans développement. « L’écriture aggrave le monde », constate justement Éric Vuillard. Le poème donne leur poids aux choses et aux gestes, les détachant dans sa lumière. Il s’agit d’une présence au monde recherchée. Tout au long de son œuvre, on voit que le poète refuse de céder au désespoir, qu’il lutte et choisit toujours la vie, même s’il dira dans L’homme qui penche qu’il doit « tuer quelqu’un en [lui] » pour continuer. Il ajoute : « Toute la question ici est de ne pas perdre le fil. De le lier à ce que l’on est, à ce que je suis, écrivant » (L’homme qui penche, rééd. Unes, 2017, p.11).
Je te remercie, chère Cécile, de me permettre une nouvelle fois d’évoquer la poésie de Thierry Metz.

