Isabelle Lévesque :
« être présent à ton absence comme
je le suis au monde
écrire respirer au plus près
de tout ça qui s’enfuit
herbes roches lichens
terre faines fougères feuilles mortes nos corps » On se retrouvait avec (nos corps)…
La matérialité des corps et du monde (flore, faune, géologie…) est sans cesse réaffirmée dans tes poèmes, le plus souvent au présent.
Que peut le poème pour rendre actuel le souvenir, pour retenir ce qui s’enfuit, pour faire du passé une attente ?
François Coudray :On se retrouvait avec (nos corps) est le premier opus d’un ensemble de quatre livres qui forment a posteriori un « cycle de l’absence-présence ». Ces quatre livres interrogent et explorent un mystère existentiel qui s’avère être aussi un paradoxe linguistique : comment nos disparus peuvent-ils se trouver à la fois si indécidablement présents et absents ? et que faire de cette absence qui semble habiter chaque particule de nos corps, en redéfinir la géographie, et vibrer en chaque espace des paysages que nous arpentons ? de cette absence si puissamment et pleinement présente ?
Dans l’exploration évoquée de ces différents lieux de cette « absence-présence », outre le corps et les paysages déjà mentionnés, mes poèmes retraversent évidemment de nombreux souvenirs (souvenirs d’ailleurs inscrits tout à la fois dans le corps et dans les paysages). Mes poèmes rendent-ils « actuels » ces souvenirs ? Sans aucun doute dans une perspective purement personnelle, voire autobiographique. Mais c’est là une dimension de mon travail d’écriture qui me semble fortement réductrice. Peu importe en effet la précision et sans doute même la véracité de ces souvenirs dont l’immense majorité de mes lecteurs ne possède pas et ne possédera jamais l’intertexte. Si le poème « fabrique » ces souvenirs, c’est pour tenter de dire comme ce corps à corps avec l’aimé disparu au cœur des paysages ensemble parcourus définit le présent de mon corps et de mon être au monde : le poème serait ainsi ce corps à corps avec le langage qui réinventerait ce chant de nos corps et du monde (flore, faune, géologie… de la goutte de rosée sur l’herbe poussiéreuse du talus à l’empan du paysage tout entier, face au miroir du massif).
Le poème serait ce « chant bancal » où se sentir et se savoir passer. Car à travers l’exploration de cette « absence-présence » c’est évidemment notre propre finitude qui est interrogée et explorée. Et, dans cette perspective, je ressens « faune, flore et géologie » comme nous inscrivant dans un vaste et puissant courant, du microcosme des pollens à la vertigineuse histoire de notre Terre. Courant que le poème tenterait de rendre sensible, avec lequel il tenterait de trouver une respiration, courant en lequel le poème permettrait de s’abandonner.
Je ne crois donc pas que la poésie puisse « retenir », comme tu l’écris, quoi que ce soit de « tout ça qui s’enfuit », mais elle explore ici cette paradoxale « présence-absence » et tente de dire cette fuite, de nous y immerger et d’en réinventer une matérialité sensible où le lecteur puisse à son tour s’abandonner.
I.L. :
« et si ta main (la terre) écoute encore
la fuite de l’eau très loin
l’enfance buissonnière
chante le temps qui nous sépare
ne nous sépare pas
ta main (toutes les roches) et l’écorce
comme dérivent les continents récite ce jardin » Et si s’effacent, p.17
« absence comme terre
me respire me manque (comme partout
l’enfance nous éprouve
ça qui blesse
écrit nos corps) » Ça veut dire quoi partir, p.33
L’enfance est présente avec force dans tes poèmes, une « enfance buissonnière » où l’on « récite » des noms de fleurs, à moins que ce soit le jardin lui-même qui « récite »…
Il semble souvent que c’est une instance extérieure qui écrit. Ainsi te retournerai-je ta propre question : « quoi fabrique [ton] poème » ?
F.C. : L’enfance est en effet au cœur de mon travail d’écriture, et ce depuis mes tous premiers textes. Je suis profondément nourri de la pensée d’Yves Bonnefoy sur la poésie. L’enfance est évidemment, dans cette perspective, bien plus qu’un temps autobiographique : elle est ce « jardin » de la pleine « présence » au monde, « jardin » dont, nous dit le poète, « nous ne sommes pas guéris ». Elle est ce lieu d’avant le « langage conceptuel » que la « parole poétique » tente paradoxalement de réinventer et d’explorer, nourrie de notre conscience de la finitude. En ce sens, comme je l’écrivais dans mon enfant de la falaise, « l’enfance n’est pas un refuge » : elle demeure « au-devant de nous », sans cesse à reconquérir.
Tu me demandes s’il pourrait y avoir « une instance extérieure » qui écrive, qui participe et accompagne la « fabrique » du poème. Est-ce l’idée d’une « voix » qui, du monde, nous parlerait ? et que le poème tenterait de retranscrire ? Il s’agit là évidemment pour moi d’une métaphore, qui permet de réaffirmer, avec Henry Bauchau, que « le poème ne parle que pour écouter ». Il n’y a évidemment aucune fausse naïveté à prétendre que le poème soit, avant tout, écoute, déchiffrage, de ce que le monde aurait à nous apprendre de nous-mêmes et du mystère de vivre. S’en remettre aux paysages, extérieurs et intérieurs, à la magnifique complexité de leur matérialité sensible, pour y rechercher des bribes de réponses et de nouvelles questions, est pour moi une manière de se rendre disponible à soi, aux pouvoirs des images et aux puissances musicales du langage pour s’engager dans cette exploration qu’est le poème.
Cette métaphore éclaire par ailleurs « l’écriture de nos corps », comme le souligne ta seconde citation. Mais c’est là une autre question.
I.L. : « on peut vivre aussi dans la déchirure on peut très bien »
Henry Bauchau, La Déchirure (Gallimard, 1966 / Actes Sud, 2003) Ça veut dire quoi partir, p.45
Dans Ça veut dire quoi partir, tu as inséré quatre citations de Henry Bauchau dont deux tirées de son roman autobiographique La déchirure dans lequel il évoque en particulier sa mère. Quelle est l’importance de cet auteur et de ce livre pour toi ?
F.C. :La déchirure est un livre magnifique mais c’est en vérité toute l’œuvre poétique, romanesque et dramatique de Henry Bauchau qui m’accompagne depuis des années avec une évidence et une force qu’aucune relecture n’a entamées, du cycle d’Antigone à L’Enfant bleu en passant par les Poèmes pendant la Guerre du Golfe et Le régiment noir (pour ne citer que quelques titres). Ces citations représentent évidemment une forme d’hommage. Elles réaffirment également, au-delà de la seule référence à Henry Bauchau, l’importance, dans mon travail d’écriture, de « mes mots des autres » (l’expression est de Valérie Rouzeau) : de ces voix « faites nôtres » et qui nous constituent. Et de ces présences qui nous accompagnent, comme cette main amie et tutélaire que représente pour moi la « petite lettre » de Richard Rognet proposée en ouverture à Ça veut dire quoi partir.
I.L. :
« ils ont dit ce sont des mots
mais vos corps
en mon corps
au-delà de toute absence
et si s’effacent avec moi
demeurent » Et si s’effacent, p.7
Henry Bauchau, dans son recueil L’escalier bleu publié en 1964, écrit : « Les nœuds du cœur, les nœuds de l’âge et ceux des mots / tout noués sont encore à l’ancienne demeure / où j’ai vécu parmi les chambres familières / l’amour du monde avant sa chute dans le froid. » (Henry Bauchau, Poésie complète – Actes Sud, 2009).
Cette partie de Et si s’effacent s’adresse à tes deux grands-mères. Dirais-tu, comme René Char : « Seuls demeurent les mots qui ont été dits avec le cœur. » ?
Le poème peut-il être la « demeure » ultime, celle d’après les corps ?
F.C. : Merci d’abord pour ces deux magnifiques citations. Si l’inscription de mes textes dans la tradition du “tombeau poétique” est indéniable, j’ai trop conscience de la vanité de ce travail d’écriture et des rouages de la fabrique de l’histoire littéraire pour oser prétendre que mes poèmes puissent ne pas s’effacer avec moi. Ce qu’explore le recueil que tu mentionnes, à la suite des autres opus du “cycle” évoqué en ouverture de notre entretien, me semble être avant tout la manière dont nos doux morts et nos absents continuent de vivre en nous. Le motif de la main (déjà très présent dans Ça veut dire quoi partir) et des gestes de la main (dans notre “temps de vivre”, de la vaisselle à l’écriture du poème en passant par le jardinage) s’est d’emblée imposé pour conduire cette exploration poétique. Le poème disant donc cette mémoire et cette présence de nos absents dans nos corps et tentant, de mots, de la retrouver, se fait sans doute “demeure”, “refuge”. Et l’ensemble de ce chemin est évidemment d’amour, “mots (…) dits avec le cœur”. Mais cette “demeure d’amour” qu’est le poème se veut ouverte. Inviter le lecteur à faire sien mon poème, à redonner son propre souffle à mes mots, c’est lui proposer de conduire cette exploration dans son propre corps et dans sa mémoire propre. Ainsi la “demeure” du poème est-elle traversée de bien d’autres présences.
I.L. :
« […]
ce peu de sens et la montagne
toute la terre encore la roche l’immense
déchirure son chant
au fond de moi et mes morts
s’encoignent se lovent
emportés
libres de s’en aller
quand ritourne
elle la petite musique sans fin de notre fin » Et si s’effacent, p.20
Il est question de chant et de musique dans tes poèmes, et ici de « ritournelle ». Quel rapport entretiennent ton écriture et la musique ?
F.C. : Lorsque j’écris de la poésie, je m’en remets à la matérialité du langage pour explorer des territoires sur lesquels l’usage ordinaire de la langue ne me semble pas avoir de prise suffisante. Je m’en remets au pouvoir de certains mots et associations verbales à faire naître des images, mais aussi à tout ce qui en ce même langage fait musique : rythmes et sons. Ce travail suit évidemment un double mouvement de lâcher prise et de fabrique, de laborieux et minutieux réglage : il s’agit de trouver l’équilibre juste entre ce que le texte porte de sens, les images qu’il suscite et les rythmes et les sons qui portent et tissent, avec ces autres éléments, la signification poétique. Quête du sens qui est donc recherche d’une parole singulière, musicale : quête du chant. Dans les quatre recueils dont il est question dans notre entretien, j’emploie d’ailleurs à plusieurs reprises le substantif « chant » comme un synonyme exact du mot « poésie ».
Ce rapport à la musique, que je pense en vérité consubstantiel à l’écriture poétique, est sans doute d’autant plus fort pour moi que la musique continue de tenir, parallèlement à la poésie, une place centrale dans ma vie. Le travail que je mène depuis une dizaine d’années maintenant avec le compositeur Matthieu Lemennicier (http://www.matthieulemennicier.fr/index.php) me semble l’illustrer. J’ai eu la chance de pouvoir accompagner l’année dernière la magnifique équipe artistique engagée pour l’enregistrement de son quatuor vocal « ça veut dire quoi partir » (https://youtu.be/DAiBegxNINg), composé à partir d’extraits de mon recueil dans le cadre de sa résidence artistique au festival Labeaume en musique. Nous travaillons depuis à un projet d’écriture croisée et de performance partagée dans laquelle ma voix parlée et ma voix chantée se mêleraient à sa guitare électrique, l’ensemble se trouvant métamorphosé par un dispositif informatique spécifique et spatialisé par un système quadriphonique.
I.L. : Tu es né dans les Alpes et as choisi de vivre un certain temps aux Philippines, en Uruguay et maintenant en Turquie. Les paysages et les habitants de ces pays, la musique de leur langue entrent-ils dans tes poèmes ? Les paysages (et l’arrière-pays) de ton enfance restent-ils dominants ?
F.C. : Dans les quatre recueils du cycle que nous évoquons depuis le début de notre entretien, les “paysages (et l’arrière-pays) de (mon) enfance” sont naturellement dominants, du fait sans doute de l’exploration dont il question. Ces travaux ont néanmoins été écrits essentiellement en Asie et en Amérique latine et les paysages de leur écriture infusent indéniablement ces poèmes. J’évoque et tente d’expliquer, dans mon essai, Le chemin du frau, ce phénomène de “paysage palimpseste” : Ces paysages de grande nature sauvage que je parcours, oserais-je écrire depuis toujours, les Alpes de mon enfance, puis le Cantal, et ces autres terres nomades au gré de mes expatriations, le campo uruguayen, la vaste cordillère chilienne, nourrissent profondément cette interrogation du mystère de vivre qu’est le poème. Comme autant de paysages intérieurs, superposés, mêlés. Car l’écriture en marche déplace en moi les paysages, met en branle, à l’intérieur de moi, et projetés sur l’horizon présent, d’autres paysages arpentés autrefois. Manière de sensation palimpseste d’un corps faisant corps avec le paysage. Dans le mouvement du corps, la tension musculaire, souffle, pouls, au gré de la pente et des obstacles du chemin, dans le contact du pied avec la roche, la terre sèche et meuble du sentier, la graillire fuyante du pierrier, l’humus souple et l’épais tapis ocre, roux, doré de la hêtraie. Dans l’odeur de toutes ces terres, de toutes ces pâtures, de ces forêts, le parfum des roches et celui de la neige. Dans le baiser coupant de l’écir, la caresse du foehn, la bise au soir descendant de la montagne. Et le cri de la nuit, le murmure du ruisseau, du vent dans le bosquet, les herbes folles. Tous les chants de la terre. Avec les bêtes.
L’un de mes premiers recueils, justement intitulé une montagne interrogeait d’ailleurs la place de ces paysages intérieurs de l’enfance dans la constitution du jeune adulte que j’étais alors. Et le livre suivant, l’enfant de la falaise, faisait dialoguer la “ville folle” de Manille, personnage à part entière du recueil, avec cette même montagne de mon enfance. Il me semble en fait indéniable que les paysages et la langue des pays qui m’accueillent “entrent dans (mes) poèmes”, avec plus ou moins de force, et selon des modalités différentes selon chaque projet. Je viens d’ailleurs de finir l’écriture d’un poème du Bosphore où, quoique fuyant toute tentation pittoresque, les toponymes et d’autres termes en turc se sont imposés et tissés avec évidence au français. Et plusieurs motifs montévidéens et stambouliotes sont également présents dans mon prochain recueil, rendre souffle, à paraître chez Bruno Guattari. J’aime par ailleurs traduire, quoique j’en aie aujourd’hui encore trop peu le temps, et aie eu l’opportunité de traduire, dans chacune de mes destinations successives, des poètes philippin, uruguayen et turc. Cette pratique et ces rencontres nourrissent nécessairement mon propre travail d’écriture.
I.L. : Tu animes depuis six ans l’opération Poéclic(https://www.poeclic.fr/). Que t’apporte ce travail avec des enfants et adolescents et des poètes francophones ? Leur regard sur la poésie a-t-il une répercussion sur ta façon d’écrire ou de traduire ?
F.C. : L’opération Poéclic est un merveilleux lien entre mes activités de professeur, de formateur coordinateur de zone pour l’AEFE (Agence pour l’enseignement français à l’étranger) et d’auteur. Ce travail de passeur est pour moi essentiel. Travailler avec des auteurs vivants et cette parole vive et vivifiante qu’est la poésie permet de redonner « sens » et « souffle » à l’enseignement de la littérature. De considérer, en lisant et en écrivant, le langage comme un moyen d’être au monde, d’écoute, d’interrogation et d’exploration de soi, du monde, des autres. De réaffirmer les pouvoirs du langage à nous aider à habiter le monde et peut-être même à réinventer un monde plus habitable.
Dans un article récemment paru dans la revue littéraire turque Ayal, j’analysais les enjeux des ateliers d’écriture pour les auteurs qui les animent, et envisageais, entre autres pistes de réflexion, comment ces ateliers engageaient à interroger nos pratiques d’écriture et nourrissaient notre propre travail d’écriture. Dans cette perspective et au-delà des seuls ateliers d’écriture, il est évident pour moi que mon métier de formateur et de professeur de Lettres nourrit mon travail d’écriture. De manière souvent inconsciente et indirecte. Ponctuellement avec plus d’évidence.
I.L. : Tu collabores souvent avec des peintres, photographes, musiciens, comédiens… Comment se passent ces collaborations ? Pour les plasticiens et compositeurs, qui intervient d’abord ?
F.C. : La collaboration avec des artistes qui exploitent d’autres médiums mais partagent avec moi certaines interrogations et certaines explorations est une dimension essentielle de mon travail d’écriture, complémentaire de son autre versant solitaire. Ces collaborations me nourrissent, me déplacent, me grandissent. Selon des modalités propres propres à chacun de ces projets. J’en prendrai deux exemples.
J’ai beaucoup travaillé avec le plasticien Erick Mengual (https://www.erickmengual.com/) et exploré avec lui de nombreuses modalités de collaboration : recherche d’images en échos à un texte existant pour chaque jour, production d’un texte en échos à des images existantes pour être ange, partage de l’ensemble du processus de création pour notre “résidence virtuelle” avec les éditions du frau… Dans cet autre noir, notre dernier travail partagé, il a d’abord produit des images en réponse à une première version de mon texte, mais la force de ses images m’a fait rapidement comprendre ce qui manquait encore à mon texte et m’a donc engagé à une complète réécriture. J’analyse ce processus de création dans une partie de mon essai, “le chemin du frau” qui suit cet autre noir dans le petit livre paru aux éditions Henry / La rumeur libre. Je me permets d’y renvoyer nos lecteurs.
J’aime également travailler, nous l’avons déjà évoqué, avec le compositeur Matthieu Lemennicier. Si dans nos premiers projets, le texte a systématiquement précédé la musique, le nouveau projet, dont il a été question précédemment, engage des aller-retours plus complexes dans le processus de création des textes et des musiques.
I.L. :
« si longtemps comme marins père et mère
ont attendu ton retour
longue vue vers les cimes du
plancher de leurs vaches (et c’est déjà là
tout un poème
y frissonne le chant de la mésange et
le roulis sourd
lointain des camions sur l’autoroute
et toute la lumière encore) » Cet autre noir, suivi de Le chemin
Le chemin du frau (Éditions Henry, coll. La main aux poètes – 2025)
Écris-tu différemment quand tes textes sont destinés à être dits, par toi-même ou par des comédiens ?
De façon générale, les passages à la ligne, les enjambements, sont-ils faits pour l’œil, le sens ou la voix ?
F.C. : Ces notations sont pour moi avant tout musicales. « Voix » et « sens » me semblent d’ailleurs par essence indissociables en poésie, les valeurs rythmiques et phoniques du langage poétique, en tension ou non avec la syntaxe, m’apparaissant comme des éléments essentiels de l’élaboration de la signification poétique. Je pense assez peu, en écrivant, à la dimension « pour l’œil » du poème. S’il y a tableau, c’est pour moi essentiellement par le pouvoir des mots et des associations verbales à faire naître des images intérieures. Néanmoins, cela ne signifie pas que je ne soigne pas la mise en page de mes textes, ni que je ne sois sensible à leur dessin sur la page. Et cela m’amuse et m’enchante que certains lecteurs interprètent picturalement le tracé des vers sur la page ou certains blancs graphiques : le lecteur est pour moi toujours souverain.
Est-ce que j’écris différemment quand mes textes sont destinés à être dits ? Il me semble important de bien distinguer les textes qui, quoique non écrits dans cette perspective, donnent lieu a posteriori à interprétations et à des performances (ce sont là la majorité de mes poèmes) de ces autres textes (plus rares et dont il est ici question) conçus pour être dits dès l’origine du projet d’écriture. Le geste initial est pour moi le même : l’écriture répond à la même nécessité organique. Mais il serait absurde de prétendre que, dans le cas de ces textes expressément destinés à la lecture ou à l’interprétation scénique, cela n’entre pas en compte dans le processus d’écriture. Je l’ai découvert il y a une quinzaine d’années avec la comédienne Clémentine Amouroux pour laquelle et avec laquelle j’ai écrit un “poème pour la scène” : nous avons en effet dû retravailler le texte dans la perspective de la scène, c’est-à-dire notamment en reprendre le format et y traquer certaines homophonies qui risquaient de brouiller la réception du sens. Un travail similaire de réécriture a lieu avec Julien Bucci, poète et comédien, directeur artistique du “Serveur vocal poétique” (SVP) auquel j’ai la chance de participer cette année pour la quatrième fois : des problématiques de format et d’accessibilité s’imposent en effet pour les textes en lien avec leurs conditions de diffusion (il s’agit d’une anthologie téléphonique).
I.L. :
« faut-il inventer langue pour battre de ce pouls là
pour faire le chemin
de ce qui
d’avant les mots
à jamais leur échappe » Ça veut dire quoi partir, p.20
Jean-Christophe Bailly, évoquant le poème comme « étonnement du langage », constate que « le poème, tout en finissant par se stabiliser dans une forme, consigne toujours un échec. Lequel n’est pas du tout à comprendre dans le registre déceptif du ratage, mais à intégrer dans l’idée (la notion !) d’un brouillon perpétuel », à la forme « forcément errante » (Temps réel- Seuil, 2024).
Dans tes poèmes revient l’idée d’inventer, comme « inventer mots pierrailles ». Pour toi, que peut saisir l’invention d’une langue en train de s’écrire ? À quelle distance de la langue commune et de la langue littéraire ?
F.C. : Écrire en poésie me semble répondre à une double injonction. Celle de l’“invention” d’une “langue autre” pour explorer des territoires sur lesquels l’usage ordinaire de la langue n’a pas de prise suffisante. Et celle d’un recours, pour ce faire, à “la langue commune” qui permette aux lecteurs de faire leur mon poème. Mon amie Claire Lajus, poète et traductrice, avec qui j’échangeais il y a quelques jours à ce sujet, me rappelais justement les savoureux mots d’Anna Akhmatova à ce sujet : “le poète doit travailler avec les mots dont se servent les gens pour s’inviter à prendre le thé.”
L’expression que tu emploies, “l’invention d’une langue en train de s’écrire” me semble dire très justement le souffle de cette “invention” et la tremblante fragilité de cette “langue en train de s’écrire”, de cette quête sans cesse à recommencer.
J’adhère entièrement aux très belles expressions de Jean-Christophe Bailly que tu cites. Je vais d’ailleurs de ce pas commander ce Temps réel. Merci pour cette référence ! Et merci, puisqu’il est temps de conclure, pour cette lecture si attentive de mes derniers recueils et tes questions qui m’ont contraint à explorer et repenser ma pratique de l’écriture et ses enjeux dans ces différents travaux.
En poésie
– Cet autre noir suivi de Le Chemin du frau, avec des images d’Erick Mengual, Henry / La rumeur libre, 2025
– et si s’effacent, avec des images de Renaud Allirand, L’Ail des ours, collection Coquelicots, 2024
– ça veut dire quoi partir, Alcyone, 2022 - Prix des découvreurs 2024
– on se retrouvait avec (nos corps), avec la plasticienne Vanessa Durantet, La tête à l’envers, coll. Fibre.s, 2021 (réédition D&D- Fonds de Dotation 2025)
– croisement des silences, avec le céramiste Charles Hair et le plasticien Christian Perrier, la fabrique poïein, n°193, 2019
– l’enfant de la falaise, avec des encres de Sacha Cotture et une postface de Gérald Boucard, L’Harmattan, collection « Témoignages poétiques », 2018
– l’herbe noire, avec cinq peintures de Jean-Michel Marchetti, éditions du Frau, 2016
– trois couleurs pour Éloïse, images et conception plastique de Nicole Courtois, collection privée, 2016
– chaque jour, images et conception plastique d’Érick Mengual, la fabrique poïein, n°146, 2015
– une montagne, L’Harmattan, collection « Témoignages poétiques », 2014
– suite pour une montagne, Encres vives, n°435, 2014
– corps, images et conception plastique de Nicole Courtois, la fabrique poïein, n°127, 2013
– la fuite du fleuve, images et conception plastique de Nicole Courtois, la fabrique poïein, n°112, 2013
Ouvrages collectifs
– Fraterniser, La Chouette imprévue, 2025
– Submersion, Transignum, 2025
– Runes & ruines (sous la direction de Marilyne Bertoncini), Chemins de plume, 2025
– Quelque part, le feu (sous la direction de Claudine Bertrand), Henry, 2023
– SVP (Serveur vocal poétique) versions 3, 4 et 6 (anthologies téléphoniques, sous la direction de Julien Bucci), Compagnie Home Théâtre, 2022, 2023 et 2025 (également disponibles au format papier : Saisir, Traverser et Hériter, La Chouette Imprévue, 2022, 2023 et 2025)
– frau(x) (sous la direction d’Odile Fix), éditions du Frau, 2019