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La question Terre à ciel - Comment le poète est-il à l’écoute du monde ?

lundi 13 janvier 2020, par Cécile Guivarch

Nouvelle chronique. La question Terre à ciel donnera la parole à chaque numéro à 2, 3, 4, 5 ou 6 poètes sur la base d’une question ouverte à l’apparence simple mais invitant à la réflexion !

Pour cette première édition, Fanny Garin, Sylvie Fabre G., Olivier Vossot et Michel Bourçon répondent à la question :

Comment le poète est-il à l’écoute du monde ?

Fanny Garin

Notes (méandreuses), citation et expériences à partir de la question : comment le poète est-il à l’écoute du monde ?

- D’abord ces vers de Dino Campana, cités par Amélia Rosseli dans «  La libellule »

        fabriquer, fabriquer, fabriquer
        je préfère la mer écouter

- Il y a quelques semaines et pendant plusieurs jours, j’ai été paniquée ; un peu comme une bête se heurtant à des murs (oiseau ou bœuf, selon les goûts) ; il me semble que j’avais alors un grand besoin de fabriquer, fabriquer, fabriquer. Mais cela ne marchait pas, cela ne menait que vers une absence de sens, vers un enfermement. Et puis j’ai repéré cette panique et ai décidé, justement, de ne pas chercher à fabriquer pendant quelques temps. Je ne voulais plus faire, seulement lire (mais pas trop vite) et me laisser transformer par des mots (prendre le temps de les écouter, qu’ils résonnent en moi). Et écrire parfois quelques mots (mais pas trop). En quelque sorte et peut-être : écouter.

- Mais j’entends aussi dans l’écoute quelque chose d’animal, de l’ordre de la peau et de la vigilance (sauf qu’il s’agirait d’une animalité qui ne serait pas enfermée, qui ne se cognerait pas aux vitres).

- Paradoxalement il y a pour moi dans l’écoute une forme de composition, aussi. Écouter ne serait évidemment pas tout entendre-recevoir depuis cette peau réceptive, mais plutôt écouter certaines choses, en repérer d’autres depuis le brouhaha. En quelque sorte distinguer, démêler. Et puis déjà choisir ; inconsciemment composer, recomposer un monde par les mots.

- Je me dis que cette conception immédiate de l’écoute-composition à partir de la peau peut venir d’une pratique de la danse improvisée : on écoute l’autre, on réagit par le corps pour y répondre, un geste en appelle un autre, on ne s’attarde pas sur soi. Quelque chose se dessine alors d’emblée pour celui qui regarde et reçoit les mouvements des différents corps qui tentent de danser ensemble, de fabriquer une forme. Une forme prenant en compte du rythme et du silence.

- Sauf que ce serait la danse d’un seul corps, d’une seule subjectivité. Et dont les partenaires (êtres, éléments du monde, images) seraient fantomatiques et / ou passés au travers d’un langage, d’un rythme, d’un souffle, d’une mémoire. Au travers de mots eux-aussi partenaires du mouvement.

- Abruptement, je retourne à une question plus pratique, presque naïve : faut-il sortir de chez soi pour répondre à la question comment le poète est-il à l’écoute du monde ? Et ne trouve-t-on d’ailleurs le monde que dehors ? Et doit-on vraiment concevoir le monde comme une entité extérieure à nous, à soi ?

- Je n’ai pas encore répondu à, ni même formulé ces dernières questions lorsque je traverse un matin une large place (ainsi qu’un froid de décembre) pour rejoindre un café qui me semble sur le moment le lieu le plus adapté au creusement de la question du poète à l’écoute du monde – j’ai besoin d’un dehors. Et bien que j’aie souvent écrit des poèmes depuis des pièces fermées. Et bien que je choisisse régulièrement ce café pour son absence de lumière.

- Mais peut-être vais-je seulement chercher dans ce café un poète à observer ? Dans ce café presque vide, le dos que je vois pourrait d’ailleurs être celui d’un poète. Ou serait-ce plutôt moi le poète, poète devant parler de mon état d’écoute ? De mon état d’écoute permanent ? Ou des outils, rituels, petites manies menant à l’écoute. À l’écoute du poète.

- Comme pour jouer – car ayant décidé d’être poétesse, le masculin me rendrait presque cette question étrangère – j’ouvre le livre d’un poète et me demande de quelle manière et avec quelle matière, avec quels outils il fabrique ses poèmes (ou écoute une langue en lui se faire) (ou la construit patiemment, mot après mot).

- Mais – cessons de jouer – peut-être s’agirait-il plutôt d’écouter minutieusement le silence du sachet humide de thé, posé devant moi sur une petite coupelle de verre, elle-même posée sur une table de bois, bois que mes avant-bras touchent tandis que mes yeux observent les balcons que j’aperçois au travers de la fenêtre du café, que ma poitrine reçoit la géométrie (un peu bizarre) de ces balcons.

- Questions en vrac pour poètes et poétesses : faut-il entendre le bruit d’une place à peu près vide un matin, laisser les informations venant du monde déferler en soi et puis retranscrire cela, en faire une composition ? Aussi, s’enfermer dans une cabane pour écrire reviendrait-il à se couper du monde ? Ou seulement à s’en éloigner, afin de le voir de loin, de biais, depuis un nouvel angle. A moins qu’observer des arbres et montagnes ne soit qu’une manière d’être au milieu d’un monde (d’un monde qui ne serait pas seulement humain) ?

- Ainsi serait-il possible d’observer minutieusement (d’écouter peut-être) la feuille d’un arbre (ressemblant à un sachet de thé), ainsi que les multiples feuilles d’un arbre remuer. Et le bruit que font toutes ces feuilles ensemble, dans mon oreille, dans mon corps, à mes yeux.

- D’écrire cela ensuite - cette attention à l’existence d’un corps / d’une subjectivité étant toujours dans le monde et étant aussi un morceau du monde. D’écrire ces paradoxes. Avec des mots n’y correspondant pas d’emblée mais dont on tenterait de pallier l’insuffisance par du souffle, du rythme, quelques sonorités bizarres. Avec des mots dont les différents assemblages créeraient et approfondiraient des mondes et réalités, les transformeraient. C’est alors que (tenez-vous bien) poètes et poétesses (et tout ce qui parle / écrit) seraient : écoutant le monde par et au travers des mots. À l’écoute de l’effet des mots sur leur corps, sur les autres corps, sur le monde.

- fabriquer, fabriquer, fabriquer, je préfère la mer écouter

J’avais prévu de prendre parfois et même régulièrement un train vers une mer que je connais peu. D’être seule une journée près de cette mer, mes corps, yeux, oreilles au milieu du sable, avec derrière de grands immeubles (aussi laids que certains de mes poèmes). D’y écrire des textes dits poétiques. Mais je ne l’ai pas fait (ou seulement pas encore fait). C’était peut-être une idée naissant d’une panique, lorsqu’il fallait presque se brusquer pour écouter.

- Et maintenant que je suis sortie de mes semaines de panique, que j’ai décidé d’écrire le moins de mots possible, j’ai (paradoxalement) commencé une fiction. Avec beaucoup de mots. Depuis, j’éprouve une sensation de repliement, bien que la fiction se nourrisse de tout ce qui fut avalé ces derniers temps. Cette sensation vient peut-être du fait d’être partie dans une direction (en suivant le fil plus ou moins linéaire d’une fiction) et d’y rester, d’avoir délimité un angle. Et donc de ne plus être à 360° (pour peu qu’on le soit parfois…) et / ou à la recherche du langage poétique et / ou en interrogation sur le quoi dire, quoi saisir. J’ai l’impression, en ce moment, d’être à l’envers du poème. Mais je trouve cela reposant. Il est agréable de se boucher les oreilles, parfois. Ou plutôt d’écrire hors de soi. Loin du poète, loin de la poétesse. Bien qu’il s’agisse sans doute davantage d’un déplacement de soi, et non d’une annulation, au sein d’un autre monde que l’on construirait (danserait) progressivement, microcosme fictionnel en construction et rempli d’autres – personnages, figures et voix.

Fanny Garin

Olivier Vossot

1.

Ce sont les riens qui font les poèmes, que les poèmes font naître, à la racine le regard s’ouvre, sans quoi les mots, comme il arrive dans le monde, élèvent un écran de plus.

Le monde n’a pas lieu, en poésie. Nous devinons ses brèches dans le poème, le jeu qui s’insinue entre les rôles que nous tenons, comme entre des atomes. Riens, poussières – leur entrelacs tremblé, mis en lumière, c’est ce que nous sommes au poème : perdus, reliés à quelque chose qui ne fait pas de bruit.

Les mots recouvrent leur vrai rôle de passeurs dans le poème – de résonateurs, reconstituent et révèlent le silence, assourdissant, la toile de fond réelle des riens qui façonnent le temps qu’on est, qu’on a, et qu’on n’aperçoit plus peu à peu. Maintenant, il y a matière, à écouter. On entend les mots, on écoute le silence.

2.

Sans doute n’écrit-on pas un poème comme on s’attelle à une histoire ou tient un journal. Cela requiert une attention particulière, « diffuse », qui pour ma part me rend sensible à la fois à l’atmosphère et aux choses. Ce sont quelques mots, un début ou une bribe de texte qui peuvent venir, avant le sommeil ou au réveil, en marchant, conduisant, en faisant quelque chose de plus ou moins mécanique.

Quelque chose m’absorbe, sans que je puisse le nommer. C’est dans cet état que je me sens disponible, à l’écoute, étrangement. Des mots émergent jusque-là inaudibles. Ils me servent à « attraper » quelque chose qui m’échappe encore.

Devant un paysage, quelque détail ou bien pris dans l’une ou l’autre pensée, c’est à une tonalité ou à une atmosphère que je serai réceptif, à quelque chose comme une pensée sans mots. C’est cela que j’aime aussi sentir en retour, quand je lis un poème. C’est particulièrement palpable pour moi dans les textes qu’on qualifie d’expressionnistes – je pense à Trakl, ou à Bo Carpelan (L’année, telle une feuille). Mais je le trouve aussi dans une poésie plus suggestive, concise, presque hantée (E. Rougé, Voa Voa ou E. Sautou, Les jours viendront), visuelle et elliptique (T. Tranströmer, Baltiques), allusive et sans effets (J. Follain, Des heures), méditative (F. Pessoa, Le gardeur de troupeaux), oraculaire (A. Koltz, Pressée de vivre), narrative et minimaliste (F. Courtade, Le même geste) ou qui tend vers l’abstrait (G. Squires, Sans titre). Cela se traduit par une forme de silence, de consistance, qui enveloppe ou suit la lecture – précède l’écriture. On « entend » les mots. On écoute le silence.

Olivier Vossot

Michel BOURÇON

Comment le poète est-il à l’écoute du monde ?

Tout d’abord, chère Cécile, je pense qu’ on est « à l’écoute du monde » en tant qu’être humain avant tout (après cela peut ressortir sous formes de poèmes ou autres œuvres d’art), ainsi je suis « à l’écoute du monde en marchant, lisant, regardant autour de moi, en m’informant, en écoutant les autres, en pratiquant un réseau social (facebook) depuis qu’un certain Hervé Bougel est venu me chercher il y a quelques années, réseau que je ne pratique que pour partager ce que j’aime dans tous les domaines, découvrir, y retrouver des amis, contacts, même si je conçois que ce n’est qu’une façon de rester « à l’écoute du monde ». Je n’y publie pas le moindre poème inédit ou non, je ne me fais de publicité que pour tâcher d’aider les éditeurs qui ont le courage de me publier, ce qui est la moindre des choses. D’autres éditeront par exemple, s’activeront dans des associations... que sais-je encore ? Il faut aussi avoir un minimum d’estime de soi, bref, pour écrire je suis à la fois « à l’écoute » et dans ma bulle, à la fois au cœur et hors du monde, pas de tour d’ivoire en ce qui me concerne et je ne suis pas de ceux qui pensent que « la poésie sauvera le monde. »

M’intéresse et me soucie de plus en plus celui de la nature, de la biodiversité en danger, du réchauffement climatique car à la longue on laisse des plumes dans celui gouverné par un bon nombre de dingues et fous dangereux. En ce qui me concerne, c’est l’homme plutôt que le poète qui a le plus de mal à rester à l’écoute de ce monde qui le dégoûte. Je ne suis pas plus « à l’écoute du monde » que quiconque, même s’il m’arrive d’écrire des poèmes sur du temps que j’arrive à voler, pas de posture, donc. Je ne suis pas ce qu’on appelle « poète engagé » car en quoi suis-je légitime pour dénoncer quoi que ce soit, je ne suis pas à la place de ceux qui souffrent, même si dans ce que j’écris on voit bien que ce qui me hante c’est la condition humaine, le « dans quel état j’erre », le « qu’est-ce qu’on fiche ici, sur cette terre » , mais je reste le plus souvent mélancolique voilà, je reste mélancoliquement « à l’écoute du monde ».

Bref, Cécile, je ne sais pas si je réponds très bien à ta question, en tout cas je te réponds le plus spontanément que je puisse faire, comme si nous étions à une terrasse de bistrot (j’aimerais beaucoup d’ailleurs avoir ce plaisir, un jour). Tu sais, pour moi, le mal dont souffre la poésie aujourd’hui, est celui pratiqué par de nombreux auteurs : leur grand souci d’originalité ainsi que celui d’attirer l’attention également. Sont-ils « à l’écoute du monde » en se donnant en spectacle en souhaitant être lus avant même d’avoir écrit, en voulant toucher leur but qui n’est que celui de se vendre, en écrivant sur un drame sans l’avoir vécu ? Sont-ils « à l’écoute du monde » ceux qui ont souci de la beauté quand celle-ci doit s’imposer ou se refuser d’elle- même, comme l’a dit quelque part René Guy Cadou, sont-ils « à l’écoute du monde » ceux qui écrivent sur des victimes en se mettant dans la peau des-dites victimes ? L’écorché vif, lui , me semble être vraiment « à l’écoute du monde » au point parfois d’y laisser sa peau. Les plus grands poètes sont pour moi ceux qui ne se préoccupent pas des modes. Beaucoup aussi veulent « faire simple » et ne sont que vulgaires, vulgaires car il n’ont rien à dire, ils sont simplement confits dans leurs petites satisfactions d’auteur. Etre « à l’écoute du monde », c’est cela pour moi, lorsqu’on a la prétention d’écrire, on doit avoir au moins quelque chose à dire. Combien sont-ils à l’écoute de leur nombril, pour tromper les gogos du haut de leur petite tribune facebookienne, ils nous feraient croire qu’ils sont « à l’écoute du monde » alors qu’ils sont sourds et n’entendent que les mirlitonnades qu’ils déversent sur ce réseau dit social en se lamentant pour certains de ne trouver aucun éditeur pour leurs chefs-d’œuvre. Je le répète, le (vrai) poète est avant tout un homme ou une femme qui essaye toujours d’aller un peu plus loin que lui-même et qui parfois aime à se voir accueillir et se retrouver dans la poésie des autres. Ce n’est jamais quelqu’un qui hurle pour se faire entendre, mais celui qui a su préserver l’enfant en lui, l’innocence. Pour cela, il faut que ses mots portent une nécessité, pas un vouloir, seul celui-là est « à l’écoute du monde ».

Michel Bourçon

Sylvie Fabre G.

Aux feux croisés de la vie et de la mort, la poésie

Il semble qu’existent pour moi des hasards objectifs, du moins en ce qui concerne les feux croisés de la vie et de la poésie. Ainsi c’est à l’heure où résonnent les « pourquoi » de mes petits-enfants qui demandent réponse à leurs étonnements et à leurs inquiétudes devant le monde, à l’heure où je me heurte à nouveau moi-même à la part d’incompréhensible ressenti face au miroir que celui-ci nous propose et où je mets le point final à un nouveau recueil tentant un éclairage rempli d’ombres, c’est à cette heure-là précisément que m’arrive la demande de Cécile Guirvach d’écrire pour cette nouvelle rubrique de Terre à ciel.

Lorsque je réfléchis au présent du monde, chaque jour avec douleur et quelquefois avec joie, cela me ramène immédiatement à une réflexion sur le passé proche mais aussi sur le très lointain, car nous sommes pétris d’une mémoire plus ancienne que nous et d’une histoire collective que nous prolongeons. Elles gardent en nos corps et nos esprits les traces de l’archaïque et les marques si lentes d’une évolution qui nous apporte de nombreuses désillusions et quelques espérances parfois, comme actuellement la lutte des femmes en Occident et en Orient pour la reconnaissance et l’égalité ou celle de toutes les associations telles Amnesty et tant d’autres qui œuvrent au respect des droits de l’homme (alors même que ces luttes semblent de nouveau assiégées par la résurgence de l’obscurantisme politico-religieux jusque dans notre société républicaine et laïque qui n’est pas plus que les autres à l’abri des stagnations et des régressions).

Regarder l’humain au sein de l’ici nous force à revenir aux origines pour mieux comprendre notre place dans le cosmos, notre rôle dans la société et l’animalité étrange qui nous habite. Si nous n’en finissons jamais d’éprouver la peur première de la proie, l’angoisse devant la mort venue ou à venir, nous découvrons en même temps la force du chasseur qui génère en nous certes un désir de vie mais aussi la volonté de puissance et la propension au mal. L’homme est travaillé par des antagonismes qu’il n’arrive pas à réconcilier : son intelligence limitée son cœur divisé oscillent entre aspiration à la domination de l’autre et nécessité absolue du lien : quel prix payer pour l’apprentissage de l’univers [1] et de l’être …, quelle lutte menée pour que l’humain gagne sur l’inhumain, la vie sur le meurtre ! Nous sommes ces vases brisés voués à retourner à la poussière dont parle Rilke mais la grandeur de l’homme est de savoir que la vie pourtant demeure une gloire.

Le livre de Nadejda Mandelstam que je viens de finir met en lumière le combat perpétuel contre le mal que nous sommes obligés de mener pour que le Tout gagne sur le Rien. Il est très éclairant dans la période que nous traversons. Il montre la capacité hallucinante des hommes à détruire les consciences humaines et l’équilibre des sociétés. Il rappelle les folles déviations du XX° siècle communiste, hitlérien et fasciste qui poussent des champions de la liberté, des défenseurs des hommes à devenir des bourreaux exemplaires qui ont hypnotisé des millions d’hommes et détruit la culture. Il n’oublie pas de souligner combien des hommes et des femmes savent y résister, et en premier lieu des poètes comme Ossip Mandelstam, Anna Akhmatova ou Marina Tsvetaieva.

Le monde d’aujourd’hui n’est pas en reste de guerres de génocides de neufs goulags, ni de racismes et de barbaries. L’accélération de toutes les formes de destruction est à l’œuvre. La tâche des poètes, comme chacun, est d’y résister. Sa spécificité est de faire de la langue une des armes de ce combat en conjuguant écriture et expérience. De la chambre obscure du langage peut jaillir une parole de beauté et de vérité qui, sachant le noir, cherche la lumière. Elle renvoie à des valeurs de liberté d’égalité et de fraternité qui souvent sont mises à mal mais éternelles. Cette parole transmise de siècle en siècle, malgré tous les déboires et les souffrances de ceux qui la tiennent (et on sait quel tribu les poètes russes chiliens ou français au XX° siècle ont dû payer, et celui que paient en notre XXI° siècle débutant les poètes syriens turques ou chinois par exemple), cette parole donc ne peut mourir car elle est le relais entre les âges les générations et les sexes pour un monde meilleur. Son acte de foi face à l’horreur que l’homme lui-même instruit nous garde debout. Elle est une possible et nécessaire transcendance, l’instrument exact pour la résonance et le sens, que souligne François Cheng, car, depuis toujours il le sait, les hauts chants de l’âme humaine jaillissent de la vallée des larmes [2].

De l’Europe à l’Asie, du Moyen-Orient à l’Afrique et à l’Amérique, les conflits sans trêve lui donnent raison. Entre pays ou à l’intérieur même des pays, au nom des différences ethniques, des idéologies ou des croyances, les hommes s’affrontent avec une barbarie qui n’a rien à envier à celle des premiers âges. Elle semble même redoubler grâce à leurs technologies meurtrières ou désincarnantes. On tue à notre époque au nom de Dieu comme au temps de la Bible du Bouddha ou de Mahomet, on lapide en Iran, on pend en Afghanistan, on décapite en Syrie, on invente de nouveaux pogroms en Inde, on fait exploser les corps en France, on fait disparaître au Chili, on contrôle et on lave les cerveaux en Chine, on mutile au Nigéria, et la torture partout a acquis des raffinements exemplaires. Nous n’avons qu’à penser à ce qui se passe ces jours-ci dans les geôles d’Amérique du Sud, d’Afrique ou du Moyen-Orient, dans les camps de concentration chinois ou ceux des djihadistes.

Ce triste constat, au XIX° siècle Victor Hugo pour le centenaire de Voltaire le dressait déjà : Depuis six mille ans la guerre/ Plaît aux peuples querelleurs [3]… Les carnages, les victoires/ Voilà notre grand amour. Il s’enracine toujours plus profondément dans le goût du pouvoir et de l’argent confisqués au profit des puissants. Avec la mondialisation nous voyons actuellement s’installer un capitalisme sauvage qui développe de nouveaux esclavages en confisquant la force de travail et en occupant les esprits. La révolution consumériste et numérique n’arrange rien, elle accentue le décervelage et l’individualisme.

Alors que peut le poète dans ce monde où la langue elle-même est dévoyée, où la richesse du monde est entre les mains de quelques-uns, où le langage, liant indispensable à la communauté humaine, se délite ? Bernard Noël depuis longtemps réfléchit à la privation du sens, à cette sensure [4] que rajoute la modernité en nous abreuvant aux écrans et par une communication frelatée. Si nous rajoutons à cela les effets de toutes nos entreprises destructrices contre la nature et contre l’homme lui-même (exploitation éhontée des ressources, menaces engendrées par les découvertes scientifiques, dérèglement climatique, pollution, démographie galopante), notre présence même au sein du cosmos est en péril. Nous semblons actuellement courir à la catastrophe en nous bouchant les yeux et les oreilles et risquons bien de vérifier la mise en garde de Lao-Tseu : Pour l’univers, les choses humaines sont chiens de paille. Certes des penseurs ou de simples citoyens du monde, les plus sages et les plus altruistes, proposent des alternatives, ouvrent d’autres voies, comme le poète Claude Margat dans En marge d’une vie [5] ou le sociologue Edgar Morin dans son livret Fraternité qui fait une sorte d’inventaire des bonnes volontés.

Avec ces voix la voix du poète que je suis entre en résonance et en écrivant ce texte amplifie leur écho auprès des lecteurs.

L’homme ne peut être sauvé que par la rencontre avec l’autre et le dialogue ininterrompu qu’il entretient avec le cosmos et ses semblables. La poésie, toujours adressée, est ouverture vers une possible transformation, une chance aussi de comprendre un peu mieux ce que nous faisons, ici et maintenant, en écoutant les voix du passé dans les livres et en tenant compte de celles qui pensent l’avenir. Il existe tant de façons d’aller vers un grandissement et l’éveil, la poésie en est une : elle lie dans et par les mots chaque visage au visage de l’autre, elle prend en charge toute la vie et toute la mort. Notre communauté de vivants finis est charnelle et spirituelle, elle prend forme dans les actes et les mots « qui remettent en jeu la mémoire de l’homme et celle du monde » pour plus d’humanité et d’amour.

Sylvie Fabre G.

Réponses recueillies par Cécile Guivarch


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Notes

[1Ossip Mandelstam, cité dans Nadejda Mandelstam sur Anna Akhmatova, éd. Le bruit des autres, 2019

[2François Cheng, à propos de La vraie gloire est ici, 2016

[3Victor Hugo, « Liberté Egalité Fraternité » in Chanson des rues et des bois, 1865

[4Bernard Noël, Du jour au lendemain, entretien avec A. Veinstein, éd. L’Amourier, 2017

[5Claude Margat, En marge d’une vie, éd. L’Atelier du Grand Tétras, 2016



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