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À l’écoute de « Elle avale les levers du soleil », de Christine Durif-Bruckert, par F. Saint-Roch. Entretien avec l’autrice, extraits mis en voix par la comédienne Isabelle Bonnadier.

lundi 2 mai 2022, par Florence Saint Roch

I. L’entretien, proposé par Florence Saint-Roch

FSR : Christine, tu es, de formation, psychologue, chercheuse en anthropologie et psychologie sociale, et tu précises, dans le préambule de Elle avale les levers du soleil, que ce texte puissamment poétique « se ressource aux récits récoltés auprès de femmes anorexiques adultes », lors d’entretiens menés en milieu hospitalier. Tour de force, qui me rappelle qu’Apollon était à la fois le conducteur des Muses et le père d’Esculape, dieu de la Médecine. Comment s’articulent pour toi pratique thérapeutique et parole poétique ? De la psychologue à la poète, quelles passerelles, quelles transmissions, quelles transformations ?

CDB :
En effet, de la psychologie à la poésie, de la recherche en anthropologie à l’écriture poétique, c’est bien dans ces différents passages et transpositions que s’inscrit ce recueil poétique, Elle avale les levers du soleil.
Pour te répondre, je me tourne tout d’abord vers mes travaux de recherche sur le corps qui incluent diverses références théoriques dont celle de la psychologie et de l’anthropologie : la question du féminin, le corps nourri, le corps sous emprise, le corps malade. La toute première de mes recherches, sur les figures de l’anatomie et de la physiologie, c’était mon doctorat, a été déterminante, entre autres sur la compréhension des savoirs profanes, leur rapport avec les savoirs scientifiques, et sur la manière dont ils sont négociés dans le contexte de la relation thérapeutique.
Le matériau que j’ai récolté par des entretiens longs et répétés, c’est ma méthode habituelle de travail, montre avec nuances combien le corps intérieur n’est jamais réductible à une simple organicité et n’est pas l’exclusivité des savoirs médicaux. Le corps-machine, corps de tuyaux, de sécrétions, et d’os est doublé d’un tout autre corps animé par le rythme des fluides et des chairs vivantes qui scandent les harmonies et les dissonances entre l’être corps, l’environnement, et les multiples normes sociales et interventions qui le gouvernent, le soumettent, le décalent quelquefois d’une secrète intimité.
L’univers de ce monde intérieur saisi dans les mots et les explications profanes, se développe comme une véritable fresque organique. Chaque fonction, organe, chaque tissu ou sécrétion est partie prenante de cette impressionnante reconstitution fantastique, faite de nuances, d’alliances entre la matière pleine et les creux, de passage entre les zones de clarté et les zones d’ombre. Il a ses propres circuits, ses textures, sorte de cartographie fantastique, qui temporalisent et spatialisent le mouvement des flux, mettent en scène les remous, les brisures et les ressaisissements de l’organicité. L’inconnu s’éclaire, l’informel prend forme, la chair brute dessine l’intériorité, devient corps.
Les théories profanes suivent les lignes anatomiques, empruntent le sens de la matière brute, pour la revêtir de tout un imaginaire et d’une charge érogène, d’une tension libidinale. Elles traduisent au fond le cheminement du désir à l’intérieur de la matière corporelle, lieu irréductible de la subjectivité. Il est essentiel de les écouter et de les prendre en compte comme les soubassements, les fondations de l’image du corps et du sentiment de soi.

Les visions de l’intériorité s’ébauchent ainsi dans l’écho de la clôture, se sculptent de flou, se disloquent tout en tournoyant le long des réceptacles « en abîme » d’où parviennent quelques sons, râles, chansons brèves. Indices à peine audibles, signes d’une présence qui pourtant s’active : des souffles irréguliers, des odeurs méconnues, des écoulements incertains, et quelques autres traces à peine sensibles, remous indiscrets d’une intériorité à jamais voilée (voir Plis et replis organiques, In M. Moskotchenko, URDLA, Centre International Estampes & Livre, 2001).

La géographie digestive s’y déploie au gré de la pénétration, de la traversée et du devenir des aliments dans le corps. Les enjeux digestifs sont particulièrement vifs et passionnels. Les appétits réveillent les haines primitives, rageuses, lorsque l’objet résiste à se faire soi entièrement, tout entier. Un tel aspect de la nourriture, dit combien l’amour est sur le fil du rasoir, toujours guetté par ce courant cannibale de la passion et de la possession. Jusqu’à quelle limite est-il tendresse, passion ou démesure pathologique ?

Venu du dehors, encore étranger l’aliment pénètre le sanctuaire de la chair, y tombe ou culbute, s’y impose, s’écoule avec grâce jusqu’à la première pause de sa transformation. Descente rêvée, risquée, vitale autant que périlleuse. L’intimité frémit, se rebelle,
L’aliment traîne encore, amorce la nuit noire, qui s’éclaire déjà au souvenir du jour.
(ibid)

C’est dans les minuscules recoins et pliures du ventre digestif, gorgés de démons, de sosies et de belles formes primitives que les dispositions organiques y sont les plus extravagantes.
L’aliment s’affole, se rebelle, prend peur, fait l’aller-retour. Il reste en amont, repart, remonte, attend, se soumet. Quelquefois la rencontre ne peut avoir lieu. La fantasmatique vie mort ne cesse de s’y trouver engagé dans un répertoire d’images de la rupture que chaque culture s’efforce d’anticiper et d’orienter (voir Une fabuleuse machine, Anthropologie des savoirs ordinaires sur les fonctions physiologiques, 1994, Métailié/Seuil, 2009, l’œil Neuf, et La nourriture et nous, Imaginaires du corps et normes sociales, Armand Colin, 2007).
Parallèlement, les récits que je recueille auprès de sujets malades, sur le plan somatique mais aussi psychiatrique, laissent émerger par fragments, par lambeaux de sens ou phrases inachevées une part d’effroi, de silences, mais aussi de lumière. À cet endroit d’une vie profondément bouleversée, la parole intime touche aux forces obscures et énigmatiques de l’existence, explore la question de l’originaire et de l’issue, ainsi que la dimension d’un corps figé dans ses mouvements de vie. Elle ressaisit la peur, délivre le sujet d’emprises lourdes, enfermantes, comme le sont, entre autres, les interventions chirurgicales et médicamenteuses.
Les récits de maladie ont ainsi ce pouvoir étonnant de transformer le regard porté sur un événement malheureux et de mobiliser autrement la compréhension des personnes malades. Dans les temps de parole qu’ouvrent les entretiens de recherche, ils expliquent qu’est-ce que veut dire souffrir, éprouver l’effondrement des fonctions les plus vitales, et de se sentir partir. Ils investissent les moindres parcelles de vivant qui se faufilent au milieu du chaos, des orages intérieurs, de ce qu’ils endommagent et désorganisent. La configuration de ces récits, c’est l’indissociabilité du rapport vie/mort.
Parce qu’ils s’inscrivent dans un mouvement de créativité de soi inestimable, ces récits maintiennent la vie dans l’urgence de l’immédiat, mais aussi dans la continuité d’un présent qui semblait pour un certain nombre d’entre eux, s’être immobilisé. Ils font chanter les fissures intérieures.

Cet ensemble narratif a tout naturellement ouvert une poétique du corps et de la maladie et a nourri et mûri une intention, puis une nécessité d’écriture poétique, m’amenant à découvrit comment la poésie achemine le sens plus loin que ne le peut l’analyse d’un matériau scientifique. Comment elle en dégage des perspectives bien au-delà d’une parole narrative.

J’ai écrit Elle avale les levers du soleil, dans ce mouvement de transposition d’un matériau de recherche vers l’écriture poétique, comme je l’ai fait pour Les silencieuses (Jacques André Éditeur), une fiction poétique sur l’enfermement et l’emprise. Dans ce projet, J’ai puisé à la source d’un ensemble de récits recueillis auprès de femmes anorexiques adultes (21-60ans) que j’ai rencontrées durant plusieurs années, en milieu hospitalier au sein d’institutions et de villes différentes. Au total une soixantaine d’entretiens (cf Expériences anorexiques, récits de soi, récits de soins, Éditions Armand Colin, 2017).
Par l’expression poétique, j’ai pu effectivement approcher d’un peu plus près l’une des expériences les plus extrêmes qui soit, qui nous lie sans détours aux dimensions archaïques et qui se traduit au travers de l’irréalité d’un corps décharné, de l’atteinte et du démontage de ses paramètres anthropologiques les plus élémentaires, à commencer par le démontage du principe même de l’incorporation.
La langue poétique vise le réel, l’impossible à atteindre, les au-delàs et les en-deçà insaisissables, quelquefois indicibles, qui nous confronte à la fois au vrai sens de la vie et à notre profonde insuffisance. Elle en élargit la proximité et la conscience. Un réel qui pourtant ne se donne que par bribes, par instants fugaces, le temps d’une apparition, lorsque les mots sonnants, brûlants et vibrants ramènent ce qu’ils ont vu, « ouvrent leur ciel » comme l’écrit magnifiquement André Dubouchet. Dans ces fragments inattendus, bouleversants, le réel nous fait signe. Jaccottet parle de ces éclaircies si difficiles à saisir, mais si promptes à dire le réel, l’inconcevable. Jusqu’à ce que l’horizon entre-aperçu recule, s’enfuit déposant dans l’écriture quelques débris de lumière, quelques traces d’un soleil venu d’ailleurs, des traces pleinement vivantes dans la puissance de l’immédiateté et de l’expérience sensible. Le bondissement des mots s’interrompt sur l’arête d’une limite éprouvante, coup d’arrêt des mots, nous mettant face sans détour, « sans s’y attarder » disait René Char, à ce qui ne se laisse pas posséder et que le poète convertit en soif et en source du poème, en énergie et désir poétique, une tache infinie au cœur de la finitude.
Seule la poésie peut véritablement dire quelque chose de cet endroit qui se tient de l’autre côté des choses. Elle pactise avec les invisibilités, celles du corps, du monde, cherche à débusquer ce qui se tient caché, « dont le conceptuel se sépare », comme l’écrit Yves Bonnefoy lorsqu’il aborde le combat que la poésie livre à la rhétorique, qu’elle ne peut éviter mais dont elle ne cesse de chercher à se défaire, parce les mots du poème pèsent d’un autre poids que celui de la lourdeur conceptuelle (Bonnefoy, L’Inachevable, Albin Michel, 1990). Loin de se réduire à leur seule signification conceptuelle, à des idées, les poèmes se chargent de tout le poids de chair que leur confèrent leurs propriétés physiques, rythme et sonorités, qui se saisissent des résonances affectives. Plus qu’un approfondissement du sens, la poésie est une participation à la réalité. Fondamentalement, le pouvoir sensible et le trajet des mots nous fait quitter les schémas objectivants et linéaires, les liens de causalité et les déterminations notionnelles qui enferment les choses, les immobilise et les fige. Peut-être même qu’ils laissent filer le savoir essentiel : le désir et la mort. La poésie participe ainsi aux combats de l’intériorité, aux dualités de l’esprit tellement crus dans les paroles d’anorexiques. Elle unit les contraires, les embrase, cherche à les concilier. Elle intègre et transcende les paradoxes, les résout en les replaçant au centre de la question métaphysique. Elle nous met alors en contact avec les angles sous-estimés, non perçus par un raisonnement et une écriture trop localisée aux terminologies théorique, à des lieux minutieusement circonscrits, ce que l’on appelle le terrain en anthropologie.
L’héroïne de Elle avale les levers du soleil, m’a fait entendre les « en plus » de sens, les reliefs et profondeurs, les parts de mystères et d’étrangeté, qu’il n’y avait pas lors de mes écoutes et écritures de recherche précédentes. La lumière analogique et métaphorique passe dans l’expérience vécue, la rend plus vive, plus réelle, infiniment plus immédiate. Elle traverse le corps opacifié par l’esprit brumeux du chaos, pénètre les plis et replis d’une chair désertée, d’une intériorité bouleversée. Elle m’a fait descendre vers la voracité, les avalements et l’obstination des refus. De façon plus vive encore j’ai pris la mesure de cette force irrépressible, l’énergie ou la voix de la maladie comme elle la nomme, qui la possède, la pousse inexorablement, toujours plus : il y a cette voix dans ma tête comme s’il y avait une personne qui m’habitait / elle me souffle/je la suis/ (33). Elle est plus forte que le vent des tempêtes, agile comme l’eau des torrents. Impossible d’aller contre elle./ (38). Une force étrangère autant que familière profondément implantée et diluée en elle, sa propre voix en une autre, la tient à distance d’elle-même, écrase son histoire , tous les reliefs de sa vie : Elle me fait aller de l’avant/Ce n’est plus moi qui agis/ (34).

FSR : L’héroïne de ce monologue retrace la genèse du mal qui s’est emparé d’elle. L’anorexie la dévore, et la porte à une forme d’exil : la malade s’absente d’elle-même, cherche à se rejoindre et se rassembler, n’y arrive pas. Dans le magnifique finale de la pièce, la jeune femme s’interroge encore : « Quelle est cette voix qui parle si fort au fond de moi et qui ne m’entend pas ? / De quelle vérité veut-elle me parler ? » Chercher ce qui se dérobe, vouloir ouvrir ce qui s’est fermé, connaître ce qui s’est refusé, n’est-ce pas là aussi la vocation du poète ?

Ta question me fait revenir sur la dimension paradoxale de l’expérience anorexique : plus particulièrement sur ce paradoxe tellement inconcevable qui détermine toute l’intrigue anorexique et sur lequel se structure le monologue : vouloir mourir pour exister, se diriger vers la mort pour y trouver la vie : La mort nous protège, dit le chœur. Elle est comme un espace blanc entre nous et l’extrême, la toute extrême limite de la vie./ Une mort agonisante qui ne meurt pas poursuit le personnage central, Une mort immortelle/qui ne fait pas œuvre de mort/Petite mare gelée sur la terre des vivants./Je suis tout contre elle, au bord de ses élans, dans la secousse de ses agonies, dans un état de presque mort(57).
De même, elle investit l’os sur un mode paradoxal comme une frontière, une butée identitaire, ce qu’il faut atteindre pour sentir du solide. Invariable, et permanent pour la vie, pour la mort, en toute confusion, il tient ses promesses, celles d’être inaltérable et imputrescible. Il ne s’affecte de rien, ne se laisse pas atteindre, ne se fait pas avoir par le temps. Il est ainsi le rescapé de toute tentative de dissolution, et traduit le triomphe d’une vie éternellement conservable. Une vie qui tient dans la main, et qu’elle a en main : Je les touche tout le temps./Je les racle, je les polis/Pour qu’ils soient lisses sous mes mains/Ah ! le bonheur des os dans l’intérieur de mes mains(29).
Elle est ainsi entre le vif et le mort, prise dans des oscillations inconciliables, par un mouvement de tangage où se mêlent désespoir et jouissance, où l’agonie se lie à une volonté tenace si troublante : Mon corps est retenu en arrière par cette même énergie qui me fait marcher/De l’arrière à l’avant/Il vogue léger/poussé par l’ombre même de son entrave/De ce qui lui promet l’infini/(71).

La voix qui la possède, la pousse toujours plus en avant, lui fait sauter les ravins, lui fait prendre la direction de « l’état zéro », ce qui signifie en langage anorexique ne rien avoir sur soi, ne plus penser, ne rien sentir, juste sentir les os, l’état le plus satisfaisant qui soit. Elle tourne le dos au désir pour ne pas l’entamer, pour le conserver dans son entièreté, l’avoir éternellement en bouche. Poussée par les forces enveloppantes et enivrantes du vide, dont elle s’abreuve et dont elle ne cesse d’avoir faim, elle voyage dans l’immensité de l’univers. Elle étreint les étoiles, les astres et le soleil dont elle avale chacun des levers, Nourriture divine, de l’absolu, qui féconde la lumière à l’intérieur de ses trous noirs, pour que brille en son centre la clarté de sa pureté et de tous ses renoncements. Elle cherche là à se donner vie.
Elle creuse encore, elle vide tout, y retourne encore, à la recherche de la source qui pourrait étancher ma soif/d’un lieu secret enfoui, loin à l’intérieur/Qui serait moi/(43). Elle avance ainsi aveuglée par son œuvre, à la conquête du creux, d’un espace en creux, zone désertée du non-être, là où quelque chose n’a pas eu lieu, n’est pas présent, n’a pas retenu de traces, et qui, en retour, forme un appel de vide.
Mais, depuis la profondeur de ses cavités et des trous de son âme une voix monte, tremblante et balbutiante, comme un murmure qui se débat et file à travers les appels tyranniques de l’absolu. Comment sortir de ce sanctuaire/Où naissent les mots crus/ et les figures primitives ? Elle maintient un écart à peine sensible, un « presque écart » de lucidité, entre la soumission et la pointe d’un désir de vivre dont elle brouille les pistes dans le trop grand excès de ses aspirations : Je reconnais à peine ma voix/petit souffle qui peine à sortir de moi/ (67).
Une voix qui surgit sur cette tension, à l’endroit critique d’un étouffement, d’un doute, là où la vie s’accroche, l’agrippe encore : on le sait, on va vers la descente, vers l’enfer quoi. De l’autre coté (chœur, 57). Je le sais pourtant, la vie elle est pas là / C’est pas par là (57). Elle respire si faiblement dans ce minuscule intervalle, chancelle sous le poids de l’absolu de pureté, s’embrouille du projet obsédant et tellement déterminé de s’assécher de toute chair. Elle l’écoute passer dans le chant des os qui traverse l’immensité de son vide, comme un petite musique/Une respiration/La vie dans tout mon corps/ (29). Elle l’entend dans les paysages infinis qu’elle ne cesse de parcourir comme une promesse de clarté. Ou encore dans l’écoulement de l’eau sur ses membranes meurtris, une eau qui a le gout humide de la source, de l’origine et de la lumière : Peut-être qu’elle a commencé là ma vie/par la voix de l’eau que j’entendais dans mon corps/.
Il arrive que cette toute petite voix s’affirme lorsque la lumière la prend, traverse les fendilles de son corps. De quelle vérité veut-elle lui parler ? Elle voudrait laisser monter ses mots, la « désemmêler » de l’autre voix, bruyante et entêtée. Pourrait-elle s’exposer au péril de l’autre, et au risque d’en être irrémédiablement « tâchée » comme elle le croit ?
Comment relayer cette présence questionnante, si ce n’est par la voie du poème, de son propre poème, pour que les mots s’incarnent en elle, de tout leur poids, créant une substance propre, une langue à elle qui fasse matière et lui redonne chair. Une langue, qui dans ce contexte, viendrait faire taire et reculer l’insistance intrusive des injonctions, des obligations et interdits qui la parasitent tout en la tenant à distance d’elle-même, l’excluant de ce qu’elle demande et de ce qu’elle voudrait faire entendre. Et entendre elle-même. « C’est grâce aux mots que l’homme trouve son monde » écrit Reverdy.

Les mots du poème n’ont-ils pas le pouvoir de ramener des lambeaux de vie d’un espacer hors de soi, illocalisable, hors du monde même, de transformer le vide en un lieu d’ouverture, capable de renouer la parole à la présence du monde, une présence vivante sur le bord de l’abime, qui étanche la soif.

La poésie est fondatrice, elle est « fondatrice d’être » dit Yves Bonnefoy. Elle en est l’édification par excellence en ce qu’elle met à nu cette blessure secrète afin d’en illuminer la force créatrice, de la convertir en création. C’est la direction que suit le poème, sa source et son mouvement. La voix qui parle du plus profond de nos exils, de nos béances, de nos inachèvements et effacements est la parole poétique d’un même et éternel questionnement d’existence, essentiellement la question des origines dont la personne anorexique se sent dessaisie et qui la rabat sur une fin (faim) dont elle se sent éternellement comptable dans le défilé brumeux des chiffres sur lesquels elle veille sans jamais parvenir à se sentir en règle.
C’est la raison pour laquelle la poésie est véritablement un « travail vivant » (Le travail vivant de la poésie, Paris, 2013). Elle n’est que celui d’être vivant, et ce, quel que soit l’endroit du normal ou du pathologique où nous nous trouvons, pour autant que l’on puisse faire l’épreuve de la langue, toujours tâtonnante, instable et éphémère au sein même de l’expérience du corps, de ses passions et de ses fugues, d’où naissent les mots. En cela, la poésie est la voie de renouvellement du réel, la voie par laquelle, et de surcroit, elle s’avère fondamentalement thérapeutique.
Les paroles de ces femmes anorexiques que j’ai rencontrées, traduites par l’écriture poétique sont comme des faisceaux de clartés, noués aux signes de l’inconnu, de l’ineffable, comme un événement dont la portée humaine, inépuisable et universelle éclate les contours du pathologique.

FSR : Cette « fiction poétique », ainsi que tu l’énonces, est destinée à être portée sur scène : mise en voix, jouée par une comédienne. C’est bien un personnage qui parle, des didascalies éclairent le jeu, le rythme de l’énonciation et les déplacements, un chœur, régulièrement, commente. Poésie fortement incarnée, donc, vivante, à l’œuvre, même, sur scène : dans l’épreuve du corps – un corps doublement captif, habité par la maladie, et pris dans l’espace et du temps de la représentation théâtrale. En quoi les impératifs liés à la représentation, précisément, ont-ils informé ton écriture ? Qu’est-ce qu’ils te permettent ?

CDB :
Par la dimension extrême dans laquelle elle est prise toute entière, la personne anorexique entretient sans aucun doute un rapport exceptionnel avec le théâtre.
Les métaphores saillantes d’un corps investi au travers de l’os et la voix qui l’assiège, la double et la dédouble, s’entrainent mutuellement pour rendre compte du caractère inédit autant que tragique de cette expérience.
L’émergence de l’écriture de ce monologue se réalise sur un certain nombre d’orientations possibles, de mises en lecture et d’écritures scéniques. La parole est en action, elle s’élabore, se fait entendre ou se donne à voir à l’intérieur d’un espace étroit, entre la cour de l’hôpital et la chambre. La structure du texte est tenue par les chœurs, et par deux événements qui sont au centre du dilemme anorexique et qui traversent l’intégralité du texte : le combat avec l’aliment et la marche.

Dans un langage fait de ritournelles, de répétitions et d’échos, le chœur porte et rend présent au travers d’un « on » les multiples voix des femmes anorexiques que j’ai rencontrées. Il scande, en alliance avec le personnage principal, les éléments forts qui nouent l’intrigue anorexique.
il renvoie à la force d’une langue commune, la langue anorexique, dont elles se sont appropriée le lexique, lexique d’os, d’interstices et de creux, qui les rend conforme et les affilie à la communauté anorexique. Et parce qu’il insiste sur les éléments-clés qui se nouent à l’intrigue anorexique, expérience invraisemblable et extrême, il en donne quelques airs d’absurdité et de provocation.
Le chœur a sans doute ce double pouvoir de sceller le processus de l’enfermement propre à l’anorexie, mais et en même temps il crée une ouverture dans le déroulé du monologue, ce qui lui donne plus d’ampleur et paradoxalement une forme de respiration très musicale.

Le combat contre l’aliment occupe une place centrale tout le long du monologue. En tant qu’objet refusé, victime d’une impossible rencontre, il nargue le désir qui pourtant ne peut se laisser compromettre. La relation entre l’aliment et le personnage anorexique fait irruption dans le monologue comme une impossible histoire d’amour, comme un dialogue sans répit, qui s’amorce dans le texte par toute une série de ruses, de rituels de réduction et de dévitalisation que le personnage met en œuvre afin de « résister », puis qui se transforme dans la deuxième partie en une profonde intranquillité vis à vis de cet objet de refus ni pris/ ni à prendre/mis dedans, mais toujours dehors/ jamais perdu.
Il me colle aux muqueuses/Il respire encore./
(52) ; Il veut descendre/se mêler/descendre plus bas, plus bas encore/jusqu’à me brûler le cœur/souffler son haleine à l’intérieur de mes viscère/ (51). Une inquiétude qui ne cesse de revenir.
Quelquefois la lutte prend la forme d’un véritable corps à corps, conduit par une peur irrépressible de dévorer, ou de se faire dévorer : Mange-moi me dit-il/Oui ! je te croque/je te mord/tu te retiens, tu t’empêches/tu me pénètres, je t’avale, te crache/Tu te laisses attraper par ma bouche/je te mords/la trace de mes morsures sur ton dos/de tes morsures sur mes lèvres/Tu m’avales, je t’ai aval/Qui prendra l’autre ? (63-64).
Il est clair que dans ce désir de manger, le sujet anorexique se protège d’une irrépressible recherche de fusion cannibalique de l’autre à soi qu’elle contraint et qu’elle lâche.
Enfin, la marche dessine, en alternance avec une immobilité bien souvent recroquevillée, une tentative de se mettre en route, de sortir de ses murs. Elle fait le tour de la cour, recommence, tourne sur elle-même. Elle s’immobilise et recommence, redémarre le même circuits, d’éternels circuits qui n’aboutissent pas. Elle s’embarque une fois encore pour ce même long voyage. Toujours ce même chemin vers l’ailleurs à la recherche d’elle-même.
Cette mise en mouvement circulaire scande le rythme de ses états d’âme entre euphorie (exaltation) et repli (retrait de toute énergie de vie). L’étrangeté de ses allures et de ses déplacements dit qu’elle vient de loin, d’un lieu qui semble ne pas avoir de commencement, qui n’a pas commencé : On croit que les choses commencent à un moment précis/Le début n’est que vertige/Il a commencé sans moi/ (13).
Une marche automatisée, en boucle, comme un mouvement d’absence à elle-même, qui porte la tension de l’effort et la désolation d’un destin clos sur lui-même.

L’écriture poétique a élargi la densité des perceptions et des émotions ainsi que la force dramatique de la parole du personnage principal. Elle met en acte une violence incomparable, celle de l’encerclement, selon son propre terme, à laquelle le texte ne succombe pas, me semble-t-il, pas plus que l’héroïne ne s’y résout totalement.

II. Extraits de Elle avale les levers du soleil interprétés par Isabelle Bonnadier

III. À propos d’Isabelle Bonnadier

Isabelle Bonnadier, récit et chant
Du médiéval au lyrique, de la chanson au théâtre, du populaire au savant, Isabelle Bonnadier explore les styles, les formes et les inattendus d’une pratique artistique au cœur de son existence. Elle en fait son métier depuis une trentaine d’années.

En concert
Elle forge son interprétation et sa technique avec le répertoire baroque, le récital, l’oratorio et quelques créations contemporaines. Elle chante notamment Joseph Canteloube, dans une tournée qui l’amène du Festival de la Chaise-Dieu aux Flâneries Musicales de Reims avec Arie Van Beck à la tête de l’Orchestre d’Auvergne.

À la scène
De festivals en plein air en Scènes Nationales, théâtre et musique dialoguent au plateau. Au fil des collaborations avec diverses troupes, Molière, Von Horvarth, Feydeau, Kafka, Maupassant, Aristophane, Homère, Marivaux rencontrent Monteverdi, Purcell, Berio, Ravel, Mozart, des chansons originales ou des airs traditionnels.

Les disques
À la folie, vertiges fêlures et autres fredaines témoigne de son attirance pour la chanson et pour l’écriture ; Alegransa rend un bel hommage aux troubadours. Dans ces deux albums, elle est aussi compositrice.

Les créations
Avec ses partenaires musiciens (piano, guitare, trio de jazz) ou comédiens, elle conçoit et interprète des récitals en forme de cabaret littéraire et musical autour d’Erik Satie, de Victor Hugo, de Guillaume Apollinaire, des univers du tango, du banquet, du bestiaire ou du cinéma. Seule au piano, elle imagine un tour de chant tissé de correspondances (« Si je t’écris...divagations épistolaires »).
Parmi ses projets en cours, un texte de Katherine L. Battaiellie, Artemisia, le monologue d’une femme peintre du XVIIe siècle, et un seule-en scène où elle mêle son propre récit à celui de femmes actrices et chanteuses.

La transmission
Elle enseigne le chant en associant la voix au mouvement et se définit comme une personne ressource notamment auprès de danseuses et danseurs, d’enseignant-e-s, d’orthophonistes, de jeunes comédien-ne-s, auteurs, autrices, pour les accompagner dans leur travail autour de la voix ou de la mise en musique.

La poésie
Aujourd’hui, elle donne sa voix à la poésie contemporaine. Elle y engage à la fois le chant, le jeu théâtral et aussi la danse. De la mise en lecture à la scène, sa relation aux textes dans le plaisir de l’échange avec d’autres artistes et avec le public, l’amène à y associer l’improvisation et la composition musicale.
La rencontre récente avec Christine Durif-Bruckert d’abord avec Courbet, l’origine d’un monde (éd. Invenit) puis avec Elle avale les levers du soleil (éd. PhB) la conduit à élaborer un travail dramaturgique en collaboration étroite avec l’autrice qui se prolongera dans une mise-en-scène prochaine. Un projet de spectacle pour 2023 est en cours de création avec une jeune metteure en scène.


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