FSR : Lucien, vous êtes une voix nouvelle en poésie, mais cette voix immédiatement se double d’une main, puisque vous avez assuré l’illustration de In ictu oculi, publié en sept. 2022 aux éditions Laure et Amon. En quoi était-ce important pour vous que voix et mains soient engagées dans ce recueil ?
LT : In ictu oculi est ma première publication. J’écris depuis que je suis tout petit, depuis que je sais tenir un crayon. Publier était un doux rêve. Une rencontre avec l’éditeur de la maison Laure et Amon a fait que j’ai pu lui présenter mes écrits. Il a cru en mes textes, m’a poussé à les travailler, et m’a aidé à donner à mes poèmes une tonalité plus contemporaine. Pour ce qui est de l’illustration, il se trouve que les poèmes allaient être accueillis dans une collection où l’auteur illustre lui-même ses écrits. C’était un vrai défi pour moi : il me fallait trouver une patte graphique, arriver à quelque chose qui me ressemble, me corresponde. J’ai assez vite trouvé ces formes rondes, ces motifs végétaux avec des courbes et des arrondis. Les spirales me semblent un motif très expressif : elles évoquent le mouvement, la recherche, la quête. Quant au motif de l’œil, je le dessinais de façon automatique, comme chacun fait pour s’occuper la main…
Désormais, écrire et dessiner font partie de mes gestes de prédilection. Aujourd’hui, je peins sur des vinyles, des CD, et je continue à illustrer. Le fait d’appartenir au collectif Laure et Amon m’a ouvert la porte de marchés, de salons. C’est un monde que je ne connaissais pas auparavant, et qui est très stimulant.
FSR : Pouvez-vous expliciter le choix de ce titre, In ictu oculi ? Le latin, par ailleurs, apparaît souvent sous votre plume : qu’aimez-vous dans cette langue ?
Le titre du recueil en effet est celui d’un des premiers poèmes que j’aie écrit. Comme je dessinais très souvent des yeux de façon automatique, m’est venue cette idée du clin d’œil, c’est d’ailleurs ce que signifie la formule in ictu oculi, par clin d’œil. Mes poèmes sont autant de clins d’œil poétiques et illustratifs. Le regard, les yeux, en amour, sont les premiers signes que je recherche, que je scrute. Se perdre dans les yeux de celui qu’on aime, sentir l’amour dans les yeux de l’autre, c’est aussi cela In ictu oculi. Tomber amoureux au premier regard...
J’ai fait du latin lors de mes études secondaires, et cette langue me plaisait beaucoup. Les romantiques, qui m’ont ouvert à la poésie, étaient eux aussi attachés au latin ; Baudelaire et Rimbaud, pour ne citer qu’eux, étaient pétris de culture et de lettres anciennes, et l’utilisaient fréquemment.
FSR : Dans le poème éponyme, je lis :
Mon cœur
tapi dans l’ombre
velours noir et épais
crie au secours
pleure des larmes de sang
bat au rythme de ma solitude
je ne l’entends pas
hurle la douleur de mon existence
je ne le sens pas
Le poème, selon vous, a-t-il pour mission de rendre ce cœur audible et perceptible ?
LT : Écrire un poème est une façon de crier ce que je peux ressentir à l’intérieur, et que je n’ai jamais pu dire. Le poème est encore plus vivant, plus parlant d’être dit, d’être lu à voix haute, car le cri me paraît plus audible encore. Proposer un poème, c’est espérer que les gens sachent qui je suis, avec toute la retenue, toute la pudeur que cela requiert. Car même si je suis animé par l’envie de dire, reste toujours, en celui qui écrit, le petit garçon qui se tient à l’écart et garde le silence.
Lors de lectures publiques, on entre dans une autre dimension. Les gens sont là, ils vous écoutent, et vous offrez un peu de vous. Quand j’en suis au premier jet, le lecteur/auditeur n’est pas là, mais une fois cette première étape passée, le lecteur/auditeur devient très important pour moi : je retravaille mes textes, passe par la voix haute pour valider à l’oreille ce que j’ai posé par écrit. Les lectures publiques sont un exercice exigeant, qui force à travailler la voix, et à mettre au maximum les mots en résonance. Je me livre quand j’écris, et quand je lis, je m’offre. Par ailleurs, quand quelqu’un lit mes mots, c’est un très beau cadeau.
FSR : Vos poèmes offrent de fréquentes références à la littérature romantique, dans les thèmes abordés et les termes choisis : l’ennui, le spleen, la solitude, la tempête, le songe. En quoi est-ce essentiel pour vous de mobiliser des termes qui ont quelque peu déserté la plume des auteurs d’aujourd’hui ? Je pense au mot « âme », par exemple, qui vous convoquez à plusieurs reprises.
LT : Dans le recueil sont en effet abordés des thèmes romantiques qui me sont chers, comme le songe, le sommeil. Ces thèmes ont conduit mon écriture, dont l’orientation majeure est l’expression des passions, des sentiments et émotions. Je suis dans la vie une personne qui dit très peu. Avec ces textes, je trouve une façon d’exprimer qui je suis, et qui je veux être. J’ai reçu une éducation très dure, et j’ai découvert très tard qu’on pouvait exprimer ses sentiments. Littérature et dessin me donnent cette liberté d’expression, cette possibilité de dire qui je suis. C’est un chemin double qui se trace en fait : l’écriture m’emmène ailleurs (toujours vivace en moi ce sentiment de ne pas être à ma place dans ce monde, de ne pas y trouver ma place), et en même temps, elle me remet au monde, et me permet de mieux le comprendre.
FSR : On sent que vous jouez avec la tradition (je pense particulièrement au poème « Semper fidelis », avec son choix de rimes en [is]). Certains de vos poèmes sont des poèmes d’amour, pourvu d’une véritable dimension érotique. Comment corrélez-vous l’érotisme et le titre du recueil ?
LT : In ictu oculi est un recueil d’amour. À propos de Rimbaud, que j’évoquais tout à l’heure, m’a toujours touché le fait qu’il ait écrit pour Verlaine, plus précisément pour lui déclarer sa flamme. L’érotisme est très présent dans mon recueil. Certains poèmes ont été l’occasion de revendiquer une sexualité différente, par « clin d’œil », justement, par allusion, sans lourdeur, sans étalage ni vulgarité. Un de mes poèmes, « Sub rosa », renvoie à une tradition du Moyen Âge : suspendre une rose dans la maison signifiait que dans la maison, il y avait un secret. Ce secret n’est plus dès que le poème est posé.
Lucien Tramontana lit le poème « Sub rosa », extrait de In ictu oculi


