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Je souffle, et rien.
Entretien avec Isabelle Lévesque par Sabine Dewulf

mercredi 1er juin 2022, par Cécile Guivarch

Isabelle Lévesque, Je souffle, et rien., L’herbe qui tremble, 2020.

Sabine Dewulf : Ce nouveau recueil est lié à la disparition de ton père, Claude Lévesque, à qui il est dédié, ainsi qu’à ta mère et à tes deux enfants. Après sa mort, tu avais publié Ossature du silence, accompagné de ses encres, en 2012, aux éditions Les Deux-Siciles. Pourquoi cet autre livre ? Quels liens entretient-il avec le précédent ? On y retrouve les falaises de craie, tu y évoques à plusieurs reprises la main paternelle qui peint ou dessine et tu écris, t’adressant à ton père : « Tes encres réparent le château simplifié. » Les forces qui t’ont poussée à écrire ces deux recueils sont-elles de même nature ? Que cherche celle-ci à reprendre ou à poursuivre, que ton autre livre n’aurait pas achevé ?

Isabelle Lévesque : Ossature du silence date de 2012. Examinant les esquisses à l’encre du Château Gaillard de mon père, j’ai envisagé un lieu et ce qu’il suscite lorsqu’il est associé à l’enfance et devient une sorte de fossile vivant en soi. Ce lieu imposant, château du Moyen Âge, garde manifeste la mémoire de siècles passés, de la splendeur d’un temps, mais aussi des souffrances et des massacres lors d’un siège très long et d’un assaut meurtrier qui a marqué le début de son démantèlement. L’Histoire ne s’est pas complètement effacée. Par ailleurs, le relief et les fossiles témoignent de temps géologiques dont la trace subsiste essentiellement dans le paysage. Les encres qui ne révélaient que quelques lignes auraient pu représenter la construction du château mais aussi bien sa destruction. Ce paradoxe a suscité une rêverie dans laquelle l’histoire des mille ans du château était très présente. J’ai voulu dans ce poème, né de ces ruines et de ces dessins lacunaires, restituer les contours de ce lieu, et d’une enfance. Les Andelys, ma ville de naissance et d’enfance, ont structuré un paysage intérieur à l’image de ces vestiges. Dans Ossature du silence il était question d’enfance et de ce que l’adulte garde de soirées passées autour du feu à explorer l’histoire locale avec un père que cela passionnait. C’est à mon père vivant que je pensais.
Pour Je souffle, et rien., le projet est différent, même si l’espace géographique est le même, avec un déplacement cependant du château vers les falaises qui le dominent et aussi le fleuve qui longe la bâtisse et la craie.
Dans ce livre, une perte a eu lieu. C’est ce qui est affronté d’abord. Un silence blanc, une faille. De cela qui manque, que peut-il advenir ? Qu’est-ce qui résiste ? Qu’est-ce qui est de taille ? Les éléments d’abord, cette falaise dressée qui surplombe la Seine. Et le poème, peut-être, s’il parvient à exprimer la faille et s’il en fait quelque chose. La main paternelle évoquée dans le livre est celle qui ne dessinera plus, qui ne pourra plus accomplir son destin de création. Ce manque fait écho à l’absence et au dénuement dans lequel laisse une disparition. Envisager un être par ce qui l’a fait vivre, constater que cela n’est plus, pousse à chercher une réponse. Je souffle, et rien. naît d’un être.
C’est l’histoire d’un paysage qui parvient à soutenir quelqu’un parce qu’il peut rappeler celui qui n’est plus à sa façon : la falaise devient un acteur suffisamment puissant pour incarner la disparition, le « rien » et ce qui advient. Mythe, elle n’est pas soumise au temps, elle devient dans le cercle fécond des générations la gardienne forte des fossiles qui ne cessent. De faire rêver, de faire écrire. Comme l’on porterait en soi les fossiles calcifiés mais vivants de notre histoire familiale ou affective. Tout devient et entre dans le poème qui se dresse à son tour (ou tente de le faire). Peut-être est-ce la vocation la plus certaine du poème : devenir l’allié du temps, concourir à transmettre et devenir.

Sabine Dewulf : Ce titre, Je souffle, et rien., repris d’un poème, est aussi le titre de la troisième section. À la première lecture, il peut sembler fondé sur une antithèse profondément décevante (espoir de vie/constat de mort, élan/chute dans le néant, poète vivante/père disparu…). Il fait écho à d’autres vers, par exemple : « Alors je chante – faux. » ; « Je me réveille (le nord perdu m’ignore). » ; « Je te fais un signe, // tout disparaît. »… D’ailleurs, l’une des épigraphes choisies est de Samuel Beckett… Le verbe souffler, très présent dans ton livre, ressemble, dans ce titre, à l’acte d’expirer, de se laisser plonger dans l’absence. Parfois, le vers va jusqu’à s’interrompre, laissant régner un silence absolu : « toi tu / » ; « Je n’attrape que / ton reflet / glisse – mes mains / de nuit de jour […] ». Qu’est-ce donc que ce « rien » transmué en poème ?

Isabelle Lévesque : C’est une formule, un peu comme un sésame, ce que l’on tente d’abord et qui n’aboutit pas. Pourtant, « rien », ce deuxième élément du titre n’est pas non plus une fin. C’est un moment et presque déjà quelque chose lorsqu’on réveille l’étymologie de cet adverbe, ce sur quoi il va falloir se fonder désormais –aussi minime cela soit-il. Ce geste d’un enfant qui, magiquement, veut faire apparaître, rappelle les fées qui tenteraient l’apparition d’un coup de baguette, d’un souffle : j’ai tenté ce geste lorsque j’étais enfant avec mon costume brillant et la baguette (au bout il y avait une étoile dorée). Or cela n’opère pas. Comment faire ? À tâtons, il faut trouver des accroches, une formule imparable, un poème peut-être ? Parfois les mots aussi peuvent manquer, alors que la phrase semblait bien partie. Ne reste alors que le souffle. Au poème de le garder pour le placer sous le signe de la métamorphose. Peu à peu, en écrivant, en rêvant, en lisant les signes inscrits dans le paysage d’enfance aimé, commun au père et à la fille, « rien » adviendra, les temps se succèdent et poussent à devenir. Cela suffit pour que souffler ne soit pas un renoncement mais une promesse d’être ensemble autrement, en particulier dans le poème : « Même rien. Même peu s’en faut rien », insistait Beckett dans Cap au pire.

Sabine Dewulf : Ton recueil est fortement construit, en quatre sections qui me semblent progressives, suivies d’un épilogue. Cette charpente contraste avec le climat d’incertitude constante, d’ombre, de brume et de silence qui forme la substance de ton ouvrage, avec ces mains vivantes qui cherchent en vain à happer le vide, la nuit, la silhouette qui s’éloigne, toujours réinventée… : « tu marches sur les nuages / d’une pluie qui n’est plus ». Peux-tu nous en dire davantage sur cette construction, toi qui te (et nous) demandes : « Comment tenir droite cette falaise qui vacille en nous ? »

Isabelle Lévesque : D’une part existe la teneur des poèmes écrits jour après jour, sans la pensée d’un livre, et d’autre part la construction, le chemin du livre qui, lui, suit un parcours conscient. Ce sont toujours deux temps distincts pour moi. La construction de Je souffle et rien s’apparente à celle d’un récit. L’histoire en serait lacunaire cependant : il manque des éléments de la chronologie, ce sont des fragments qui construisent une temporalité autre. Mais ma volonté a bien été d’instaurer une temporalité de récit. Le rêve y entre comme la présence après la disparition, sous des formes inédites qui font penser que l’on frôle une dimension autre.
Tenir droit (ou à peu près), c’est cela, d’ordre structurel en quelque sorte, qui n’empêche pas les moments de confusion : rêve/réalité-nuit/jour – personne/fantôme… Dans Je souffle, et rien. quelque chose est tenté pour saisir, or la certitude échappe. Ce qui est perçu ne dure qu’un instant. J’ai souvent fugitivement l’impression que quelqu’un très aimé me regarde ou vit en moi autrement, j’ai aussi parfois le sentiment que le manque s’inscrit dans mon être : il faut l’écrire comme il faut écrire l’amour et la joie qui demeurent et volent dans les poèmes. Dans ce livre ou d’autres. Il faut un grand livre dans lequel tout est gardé vivant, qu’on puisse relire à l’infini de ses péripéties et de ses sens qui ne cessent, changent ou se réveillent. La dernière partie, que j’appelle « Épilogue », est l’épilogue du récit, pas celui de l’histoire, qui n’en a pas.

Sabine Dewulf : Plusieurs de tes livres évoquent le deuil, que ce soit celui de ton père ou d’un autre être aimé. Par ailleurs, tes goûts poétiques semblent te porter vers des poètes du deuil ou de la disparition prématurée. Je pense à Thierry Metz, à Eric Sautou, à Jean-Philippe Salabreuil… L’on y retrouve aussi la promesse du « coquelicot ». La poésie entretient-elle à tes yeux un lien, nécessaire ou ultime, avec l’absence de la mort, d’une part, avec une vivacité née du précaire, d’autre part ? Et si oui, lequel ?

Isabelle Lévesque : Le deuil de mon père apparaît effectivement particulièrement dans ce livre, il le fonde, c’est vrai. Pourtant il ne s’agit pas pour moi à proprement parler d’un « livre de deuil », le deuil est passé lorsque commence le livre (quelque chose a été trouvé).
Thierry Metz, Éric Sautou et Jean-Philippe Salabreuil font effectivement partie de mes poètes de prédilection –avec Caroline Sagot Duvauroux dont la force de vie et de création verbale est manifeste. Si la perte de son fils est présente dans plusieurs livres de Thierry Metz, ses poèmes expriment aussi une relation étroite avec la nature et la nécessité de capter le moindre pour écrire. Quant à Éric Sautou, s’il évoque la disparition de sa mère de façon bouleversante dans ses derniers livres, ceux qui précèdent sont aussi des livres de vie : cette réduction, le « peu » dont on fait un poème, est présente chez Thierry Metz comme chez Eric Sautou, le talent fou réside précisément dans la manière dont il crée, avec un ensemble de mots réduit parfois, une musique telle qu’elle me captive. Ce charme dans lequel nous sommes pris est aussi lié à la conscience douloureuse de ce qui nous échappe (une fleur, un geste, un amour) mais que le poème intègre et célèbre délicatement.
Chez ces deux poètes, la même apparente simplicité de forme et de vocabulaire, pourtant c’est aussi l’éclat de leurs poèmes qui me retient. J’ai aimé les poèmes d’Eric Sautou bien avant que sa mère occupe le centre et disparaisse. Les vacances, un des livres de lui que je préfère (en disant cela, je me reprends : je les aime tous !) n’est pas un livre de deuil. Quant à Jean-Philippe Salabreuil dont la langue proliférante et débordante frôle le baroque, je ne crois pas que ces poèmes soient centrés sur ce thème. Chez tous ces poètes, une singularité, une voix que l’on reconnaît. Il est vrai que le poème pour tous est une tentative pour rester ou s’éprouver vivant mais cela est peut-être commun à beaucoup d’auteurs.
Tu évoques « une vivacité née du précaire » : j’éprouve parfois l’intuition que l’instant parfait ne peut cesser, il alimente un réseau affectif et sémantique qui m’éclaire toujours. Je peux revivre à l’infini des scènes des années après. L’instant fécond ne peut cesser, il recommence dans un présent infini, il communique au jour même sa qualité singulière qui m’a fait éprouver le sentiment d’éternité lorsque je l’ai vécu. Le poème célèbre cet instant.

Sabine Dewulf : Le corbeau (associé dans nos mythes à la mort) est récurrent. Il est tour à tour l’oiseau et le mot qui le désigne. Sa présence m’a intriguée. Quel rôle joue-t-il ici ?

Isabelle Lévesque : Cela correspond à une réalité perçue : je photographie souvent les corbeaux, au sommet d’un arbre par exemple comme une vigie. Je trouve leur ligne noire fascinante et elle s’oppose à la craie, au ciel ici souvent blanc. C’est une image qui me revient souvent. L’oiseau de mauvais augure, aussi, qui signifie au-delà de lui-même, est présent. En ce mot de deux syllabes nettes et cassantes, apparemment paradoxales ou ironiques (« corps beau »), un incontournable, une décision arrêtée.

Sabine Dewulf : Plus encore que les mots, les « lettres » (consonnes et voyelles) sont convoquées dans ce livre comme des points d’appui ou d’accroche. L’accent (circonflexe) aussi. Tous semblent liés au « nom » du disparu. Pourquoi cette insistance ? Que réveillent-ils lorsqu’ils sont écrits ou prononcés ?

Isabelle Lévesque : Oui, ce que tu dis est très juste et correspond à ce que j’éprouve. La langue est une alliée, la mettre en œuvre libère des forces constructives et une perspective. Tout est donné : les lettres font partie d’un patrimoine dont nous pouvons user pour écrire. Elles se révèlent inépuisables, comme la grammaire. C’est un secours, une part de création possible.
Le « nom » a changé, parce qu’il est devenu dans le poème ce qu’il doit être : un sésame, la magie convoquée de l’enfance revenue dans le texte traversant le futur de son apparition mystérieuse. Je ne dis plus le nom sauf en rêve, je ne m’adresse plus directement à celui du livre, aimer donne un autre nom qui n’est plus enfermé dans le temps. Un nom d’amour, un nom inchangé qui est celui du poème.
Le passé s’ouvre en écrivant, il n’est plus derrière soi mais incarné : « rien » est peut-être son nom puisqu’il est imprononçable. Les lettres seules, ou les accents, peuvent être semés comme des cailloux blancs, morceaux de craie. Effaçables, il faut les inventer et redire d’une voix secrète la formule du poème pour les tracer.

Sabine Dewulf : Comme dans Ossature du silence, la « falaise » et la « craie » forment le cadre de ton geste poétique, la demeure fragile, friable jusqu’aux « cendres », telle un « volcan éteint », mais toujours renaissante dans sa fonction de « sépulcre », et même porteuse, dans les superbes peintures de Fabrice Rebeyrolle, d’un « ici » « Éternel ». Dans le texte que tu consacres à celles-ci, tu centres ton propos sur « la craie démesurée » et le point de vue offert par la « falaise »… Tu te décris toi-même, au début du livre, comme un possible « fossile » pris dans la craie. L’on aperçoit plus loin un « géant de craie ».Que représente cette falaise de craie, pour toi ? Et quel nouveau point de vue (poétique et philosophique) t’offre-t-elle sur ton existence et sur le monde ?

Isabelle Lévesque : C’est dérisoire et enfantin, ce mot, « éternel », posé dans le livre et associé à la poésie. Pourtant c’est ce mot, précis, qui est à la source de ce que j’écris. J’ai toujours voulu capter et excepter, mettre à l’abri. Ce qui est écrit est inaltérable et lancé comme si l’on pouvait à l’infini reparcourir et réinventer (re-naître). Or « renaître » et perpétuer, c’est une forme de conquête sur ce qui s’achève.
Fabrice Rebeyrolle avait accompagné la floraison des centaurées. Il a choisi cette fois de décliner les falaises comme si la métamorphose les touchait chaque fois d’une autre forme de vie. Avant de travailler pour le livre, Fabrice Rebeyrolle a peint sur des carnets à partir de fragments de ce livre. Ces peintures ont chaque fois extrait un détail (corbeau, barque, cercle d’or) ; mais il a choisi pour le livre de se confronter à l’espace minéral qui est la matière du poème ou du sépulcre. Ce sont chaque fois des angles d’approche différents. L’énergie qu’il déploie en peignant frôle les poèmes, leur donne un corps matériel tour à tour solide et friable. Je crois que ses falaises rencontrent la mythologie du poème.

Sabine Dewulf : Dans ce livre comme en d’autres, l’on retrouve ton goût des chiffres. Il y a le « neuf », qui paraît lié à une date anniversaire, et dont l’arrondi tournoyant t’inspire plusieurs poèmes ; le « un » initial ; les « 28 points secrets » par lesquels la falaise « s’effondre »… Qu’apportent les chiffres à l’écriture du poème ?

Isabelle Lévesque  : Le 9 est terrible, c’est le chiffre redouté du destin contre lequel je ne peux rien : il lui manque le 1 qui ferait le nombre rond et complet, parfait (10). Projeter le 9 dans les poèmes, le faire rouler (comme une lettre, cela rejoint ta question sur les voyelles et les consonnes), c’est l’inscrire dans un processus de métamorphose. Je n’ai aucune aptitude en mathématiques mais j’aime les chiffres, je joue avec eux (je les amadoue) et je crois qu’ils font partie d’une énigme que je tente de m’approprier. Ils s’intègrent à une chaîne magique comme celle des contes, dans laquelle « déchiffrer » peut tout sauver. Je veux sauver quelque chose en écrivant.

Sabine Dewulf : Un autre élément essentiel du décor est la « Seine », transfigurée jusqu’à revêtir une dimension mythique, celle de l’autre rive, du fleuve des morts… Elle est aussi le « fleuve du passé » et « le miroitement différé du temps ». Dans cette mythologie que tu revisites, l’« île » joue un rôle central. Peux-tu nous en dire plus au sujet de ce motif particulier ?

Isabelle Lévesque : La Seine comme la falaise sont des repères d’enfance. On allait jusqu’à la Seine ou on la dépassait. Mon père nous conduisait au sommet des falaises pour la regarder (il connaissait les chemins, il avait passé son enfance dans un village tout près). Consciemment, le fleuve à franchir, le fleuve impossible a nourri des rêveries (comme plus tard la Seine et Guillaume Apollinaire). Mon père était très savant sur l’histoire du fleuve et de ses débordements, il me montrait des cartes anciennes sur lesquelles on voit monter dans l’église Saint Sauveur le niveau de l’eau et, en barque, un prêtre dont on se demande s’il ne va pas se noyer. Quelque chose d’infranchissable s’est fixé là dans mon imaginaire, réveillé ensuite, sans doute, par l’étude des mythes et la représentation d’un passeur omnipotent et effrayant. Bien sûr, ici, dans ce récit, j’ai pensé au Styx ou au Léthé, à l’oubli surmonté à la force du poème. Quant à l’île réelle du Petit Andely, c’est aussi l’île Leucé, une entrée des Enfers pour les anciens Grecs, ou celle d’Avallon dans la Matière de Bretagne. Dans Je souffle, et rien. la Seine est un personnage, une entité. Elle permet également un passage vers des temporalités différentes qui me permet d’envisager mon père vivant ou de le voir disparaître comme un péri en mer. J’ai réveillé pour cela en moi la mer initiale des temps géologiques car les temps se dressent tous dans ce livre où les fossiles peuvent être des personnes tant qu’elles sont habitées par leurs aimés disparus.

Sabine Dewulf : La fin du recueil fait retour vers des souvenirs d’enfance, (et même vers l’année qui prépare ta naissance), de cette enfance suffisamment présente et créative pour te souffler l’invention de verbes : « Je cloche-pied », « je marelle »… Les fleurs s’épanouissent en même temps que cette enfance revenue, transfigurant la perte, offrandes faites paroles : « alors je tends ces mots en bouquet que tu liras. » Elles tracent un pont avec ton Chemin des centaurées (L’Herbe qui tremble, 2019) – l’expression « fleur de centaurée » y est d’ailleurs reprise –et avec Éric Sautou, cité en épigraphe. Comment se nouent ensemble, dans ton geste d’écrire, l’enfance et les fleurs ?

Isabelle Lévesque : L’enfance n’est pas perdue, elle surgit par un sourire, un jeu, un mot qui me semble évident – même s’il n’existe pas. Je le fais entrer dans la danse des mots car il est nécessaire. Comment dire autrement ? Comment refuser qu’il soit présent, consonne et retentisse ? Il revient parce qu’il vivait alors et que l’imparfait ne saurait échapper à l’éternité. Le conte et l’enfance, ce sont deux pôles très présents pour moi (liés aussi peut-être au métier que j’ai choisi). Rien ne me dissocie de celle qui fabriquait des potions en pensant à leur effet magique et réparateur. Je vis la poésie de cette manière. Elle surgit, elle agit. Elle me porte.
Tu la lies aux fleurs. Je souscris avec joie à cette association, le goût des coquelicots né tôt a été nourri de la contemplation des champs, entretenue par ma mère à qui mon père offrait si souvent des bouquets. Je n’ai jamais voulu les cueillir : vivantes en terre, elles incarnent l’instant qui se perpétue. Je peux regarder un coquelicot seul (choisi par le regard parmi des milliers) pendant longtemps. Il s’inscrit par ses détails dans ma mémoire, son éclat rejaillit la nuit dans la durée suspendue du rêve. Au matin, il sera la matière du poème comme l’enfance qui se pose sur certains verbes ou noms. Tout prépare l’écriture.

Sabine Dewulf : Tu écris beaucoup, le nombre de tes recueils publiés approche maintenant la vingtaine. Dans l’entretien que tu as réalisé récemment avec Véronique Daine pour la revue Terre à ciel, elle précise ceci : « Lorsque tel livre s’achève, c’est telle expérience du langage qui se termine. Au-delà, cette langue singulière – autant qu’éphémère – perd ce qui la rend vivante et meurt. » Quelle serait donc la « langue singulière » de Je souffle, et rien. ? Qu’est-ce qui la caractérise à tes yeux ?

Isabelle Lévesque : J’aime ta question qui concerne autant la voix que la langue, me semble-t-il. J’ai l’impression que la langue subit en quelque sorte –ou intègre – l’état émotionnel dans lequel je me trouve lorsque j’écris. La langue va vite pour exprimer l’amour, elle danse ; elle ralentit lorsqu’elle se confronte au manque et cherche remède. Pour Je souffle, et rien. je cherchais une présence à travers ce qui a disparu, je l’ai trouvée en éprouvant le paysage. Ma nature contemplative se plaît à observer longuement ce que je trouve beau – ou solide : les falaises de craie. Les longer, parcourir leur sommet alors que ce parcours me rappelait ceux d’enfance, les mêmes, à quelques années d’écart a inscrit la présence de mon père cru manquant dans leurs sillons. Lorsqu’on regarde les falaises de loin, on distingue des strates mouvantes, marques du temps qui s’apparentent à celui des vagues, comme fixé. La contemplation permet de percevoir l’inscription d’un être en ce paysage (contempler peut se poursuivre avant et pendant le sommeil, la nuit est prompte à guider les perceptions inconscientes vers une incarnation consciente). Il me semble que le rythme de Je souffle, et rien. rend compte de l’inscription d’un être dans ce corps de craie (et ma mémoire passée par cette rêverie). La langue a dû se poser, attendre comme on médite, pour qu’elle puisse, à l’image des falaises, devenir la forme pure d’un souvenir habité. C’est aussi peut-être pour cette raison que la langue est moins heurtée qu’elle peut l’être dans d’autres livres. Pour apprivoiser l’absence, il ne fallait rien brusquer. L’approche fut lente, peut-être est-ce la particularité de ce rythme qui caractérise la langue de ce livre. Il fallait attendre pour retrouver autrement.


Isabelle Lévesque écrit des poèmes, mais aussi des critiques de livres de poésie pour Quinzaines (La Nouvelle Quinzaine Littéraire) en particulier. Elle intervient aussi dans les revues Europe et Diérèse, sur Poezibao, Terres de Femmes, Terre à ciel

Bibliographie

  • D’ici le soir (Encres Vives, 2010)
  • La Reverdie (Encres Vives, 2010)
  • Trop l’hiver (Encres Vives, 2011)
  • Or et le jour (in Anthologie Triages, Tarabuste, printemps 2011)
  • Ultime Amer (Rafael de Surtis, 2011)
  • Terre !, aquarelle de Jean-Claude Pirotte (Éditions de l’Atlantique, 2011)
  • Ossature du silence, préface de Pierre Dhainaut, encres de Claude Lévesque (Les Deux-Siciles, 2012)
  • Un peu de ciel ou de matin, postface de Pierre Dhainaut, peintures et dessins de Jean-Gilles Badaire (Les Deux-Siciles, 2013)
  • Va-tout (Éditions des Vanneaux, 2013)
  • Ravin des nuits que tout bouscule, préface de Pierre Dhainaut (Henry, 2014) – Prix des Trouvères 2013
  • Nous le temps l’oubli, peintures de Christian Gardair (L’herbe qui tremble, 2015)
  • Le chemin des centaurées, livre d’artiste avec Fabrice Rebeyrolle (Mains-Soleil, 2017)
  • Voltige !, peintures de Colette Deblé, postface de Françoise Ascal (L’herbe qui tremble, 2017) – Prix international de poésie francophone Yvan Goll 2018
  • Source et l’orge (Le Petit Flou, 2017)
  • Ni loin ni plus jamais suivi de Suite pour Jean-Philippe Salabreuil (Le Silence qui roule, 2018)
  • La grande année, textes de Pierre Dhainaut et Isabelle Lévesque, photographies d’Isabelle Lévesque (L’herbe qui tremble, 2018)
  • Le fil de givre, peintures de Marie Alloy (Al Manar, 2018)
  • Chemin des centaurées, peintures de Fabrice Rebeyrolle (L’herbe qui tremble, avril 2019)
  • C’est le vent son secours, livre d’artiste avec Marie Alloy (Le Silence qui roule, 2019)
  • En découdre, avec deux gravures de Fabrice Rebeyrolle (L’herbe qui tremble, 2021)
  • Rien dispersé, livre d’artiste avec Michel Remaud (Izella éditions, 2021)
  • ELLES, peintures de Fabrice Rebeyrolle (Éditions Mains-Soleil , 2022)
  • Je souffle, et rien., peintures de Fabrice Rebeyrolle (L’herbe qui tremble, 2022)

En italien :

  • Neve (livre d’artiste), traduction de Marco Rota, photographies de Raffaele Bonuomo, (Quaderni di Orfeo, 2013)
  • Le tue braccia saranno (Tes bras seront), poèmes inédits traduits en italien par Marco Rota (Il ragazzo innocuo, coll. Scripsit Sculpsit, 2015)

Anthologies :

  • Jacques Basse, Visages de poésie – Anthologie, tome 5 (Rafael de Surtis, 2011)
  • Riverains des Falaises, Une anthologie des poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours, Textes rassemblés par Christophe Dauphin (Éditions Clarisse, novembre 2010)
  • Il n’y a pas de meilleur ami qu’un livre (Voix d’encre, 2015)
  • Poésie naissante, Une anthologie contemporaine inédite, Textes rassemblés par Mathieu Hilfiger (Le Bateau Fantôme, 2017)
  • l’eau entre nos doigts, dirigée par Claudine Bertrand (Henry, 2018)
  • Regards croisés en France, anthologie dirigée par Rocío Durán-Barba (Allpamanda, 2018)

Préfaces :

  • Thierry Metz, Carnet d’Orphée et Autres Poèmes (Les Deux-Siciles, 2011)
  • Thierry Metz, Terre (extraits), monotypes d’Yvonne Alexieff (Ce qui reste, 2017)
  • Angèle Paoli, Italies fabulae (Al Manar, 2017)

Etude/préface :

  • Thierry Metz, Le Grainetier (Pierre Mainard, 2019)

Quelques liens :
Sur Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Isabelle_L%C3%A9vesque
Sur le site de Quinzaine(s) (La Nouvelle Quinzaine Littéraire), les articles :
https://www.nouvelle-quinzaine-litteraire.fr/articles-par-critique/isabelle-levesque
Sur le site de la Maisons des Ecrivains et de la Littérature : http://www.m-e-l.fr/,ec,1366
Sur le site de L’herbe qui tremble : https://lherbequitremble.fr/auteurs/isabelle-levesque.html
Sur le site du Printemps des Poètes : ttps ://www.printempsdespoetes.com/Isabelle-Levesque
Sur Terres de Femmes (lien vers ses articles en fin de page) :
https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2019/11/isabelle-l%C3%A9vesque-chemin-des-centaur%C3%A9es-par-pierre-dhainaut.html
Sur Recours au Poème : https://www.recoursaupoeme.fr/auteurs/isabelle-levesque/
Sur le site La pierre et le sel, un entretien avec Pierre Kobel :
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2018/06/entretien-avec-isabelle-lévesque.html
Sur Terre à ciel, une page : https://www.terreaciel.net/Isabelle-Levesque#.XkEbCdThDDc


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