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Autour du feu, F. Delorme et F. Saint-Roch, Troisième partie, chap. 2, « Se tenir, mais à quoi ? »

lundi 31 mai 2010, par Florence Saint Roch


FSR : Je ne sais (toujours) pas où nous allons – et c’est une chance. Ce que je mesure, en revanche, avec cet échange qui se perpétue au fil des trimestres, c’est que le feu tient. Même si sa combustion est parfois irrégulière, sa lumière vacillante, sa chaleur incertaine, reste qu’on y revient.
Je suis frappée, dans nos conversations récentes, par l’emploi de plus en plus fréquent, si ce n’est permanent, du conditionnel. On peine à déclarer. Quant à décréter, qui encore s’y oserait ?

Reste à proposer.

Ce mot de porosité que proposes, justement, dans notre dernier échange, a une longue histoire chez toi – ta thèse de doctorat s’intitule Le cercle (poreux) de l’univers sur le lexique et les référents naturels dans la poésie contemporaine (Université Lyon II, 1996), et le poème en effet n’est-il pas Poreux par endroits (Samizdat, Genève, 2014) ? Le terme, par surcroît j’imagine, résonne particulièrement pour la céramiste que tu es, terre poreuse, poterie, faïence.
Les vases seraient toujours, par nature, communicants…

Nous aussi, sans doute. La perméabilité constitutive des êtres et des choses induirait alors absorption et imprégnation, assimilation ou intégration ? Serions-nous naturellement portés à l’empathie et à la compréhension ? Je regarde en bonne part, je pourrais regarder aussi en mauvaise, mais ce n’est pas vraiment nécessaire : déjà le bateau dramatiquement prend l’eau…

Quant à la langue, quant à la poésie, quant aux univers poétiques, ils sont chargés de tout cela – chargés dans les deux sens du terme, soit lestés, soit responsables aussi. Et là, pas seulement question de nature, mais aussi de fonction/vocation.
Quand Michaud, en 1961 évoquait une Connaissance par les gouffres (il s’agit des profondeurs révélées par la consommation de stupéfiants supposés délivrer « un peu de savoir », comme le disait l’écrivain), il l’expérimentait avec cette conscience que « Nous ne sommes pas un siècle à paradis » – référence conjointe aux paradis de Baudelaire et à l’horreur des deux guerres mondiales… On se demande bien ce qu’il dirait en 2026. Si Michaux se connectait à un « infini océanique », pénétrait « la Tour de Babel […] où sans cesse des milliers d’informations arrivent, raccordées à rien, intraduisibles », une « Babel du bric-à-brac », comme il l’écrit encore, à quoi aujourd’hui est-il souhaitable – possible – d’accéder ?
Serait-ce aussi que « l’infini océanique » s’est réduit, que la « Tour de Babel » vacille ?

L’instant l’a emporté sur le temps. Aussi nous voici (poèmes et vie) tâchant de pénétrer des mondes plus modestes – comme à l’image du grand bonheur on substitue celle des menus plaisirs et des petites joies. Nous auscultons interstices et petites cavités. Mais (puisque « Nous mourons de ce qui nous réduit », comme l’écrivait Jabès), des petites cavités qu’on n’a de cesse de vouloir élargir. À cet égard, je ne peux que faire mienne cette magnifique phrase de Marguerite Yourcenar, extraite de L’œuvre au noir, que les éditions Interstices, justement, posent au frontispice de leur maison :
« Depuis près d’un demi-siècle, il se servait de son esprit comme d’un coin pour élargir de son mieux les interstices du mur qui de toute part nous confine. »
J’aime beaucoup cette image du coin qui vient s’attaquer au mur, et veut briser compacité et fermeture. Un geste délibéré, volontaire – un acte de résistance que les éditions Interstices assignent à la littérature – et à la poésie, puisque leur collection « Nos lisières » y est consacrée.

Je reviens à la porosité – cette faculté de se laisser imprégner – mais « par endroits » seulement, n’est-ce pas ? La porosité est une propriété enviable, oui, j’envie parfois la pierre ponce ou le grès (le bon gré !), et, me rappelant des cours anciens de géologie, je me souviens qu’il est nécessaire de disposer d’un « volume de réserves » pour pouvoir être empli, et que la saturation exclut la porosité.
Voilà qui me consolerait presque de lire parfois des poèmes que je trouve « creux » - il y reste de la place, tandis que moi, je suis saturée !

FD :
Il y avait de la terre en eux
et ils creusaient

Paul Celan

Saturation !
Saturée, saturée de mots, d’images, d’impressions qui se superposent et s’éliminent les unes les autres au fur et à mesure. Saturée d’informations, de guerres, de destructions, de délires plus ou moins toxiques, de mensonges jusqu’à l’over-dose, de livres dont on ne sait plus de quoi ils sont l’expression, de poèmes pleins de pas grand-chose, saturée de rencontres qui n’en sont pas, saturée de chaleur, de froid ... Saturée de « tout ce qui nous réduit », saturée de TROP, de plus en plus TROP. Nous de plus en plus réduits. Réduits à quoi ?
Saturée, submergée. Abasourdie. Sidérée.

Oui, je ressens aussi une telle suffocation, j’éprouve une telle frustration. J’écris frustration, car ce « trop » se révèle curieusement être un manque, un manque de TOUT. Manque d’attention, de gestes justes, manque de temps et d’espace qui permettrait qu’autre chose s’épanouisse, nourrissant le cœur et l’esprit, manque de cœur et d’esprit. Mais quoi ? Qu’est-ce qui manque au point de devenir une douleur, un épuisement progressif ?
Michel Deguy écrivit un poème, dans Arrêts fréquents, qui n’avait pas trouvé mon complet accord quand je l’avais rencontré, mais est resté, en moi, vigilant sans que je le sache :

L’amour s’est” libéré” de la prison d’Amour

Regarde Il reste ce beau vide
d’amour évidé Ce mouchoir de marbre
que l’amante agitait à l’océan agité
ou à l’amante captive un troubadour captif
Et maintenant décris le château d’eau pétrée
Le château de vigie capitaine

Qui fit aux Renaissants penser au féodal
Vœu accompli d’un prince accomplissant le vers
de Gongora
de cette” Tour de vent construite en rareté”
Et maintenant
Le sage tapis de Tage se retire à ses pieds
Le savoir s’est aussi retiré
Comme un jusant sous une sécheresse ignare
Où les notices jettent une écume de dates
De la Tour de Belem à la Tour de Stephen
Je veux ne pas médire du sens de la visite
Qu’autorise le ticket culturel polyglotte
J’y suivais dans la cage la femme de ménage
Qui a fonction de bien tenir ce vide bien à vide
De nouer la faveur de la pierre au troisième palier
Et de ranger turbans, de pierre, écus, de pierre,
de sultan, de croisé
de ménager retour
à l’Amour qui ne reviendra pas

Je pensais à l’époque que donner au poème et à la vie la porosité nécessaire à leur essor ne pouvait être réalisé dans l’absolu tout le temps, car épuisant et finalement, impraticable. Donc, « bien à vide » ne me paraissait pas nécessaire tout le temps. Donc, Poreux par endroits, oui, poreux assez pour que la peau réelle existe et, de même, pour que la peau qu’est le poème puisse naître, puisse se créer membrane salvatrice, résonante. Je me disais que, peut-être, un être humain ne pouvait pas créer cet espace vibratile plus que « par endroits », de par son imperfection native.

De plus, je disais « par endroits », pensant, en ce qui concernait ma vie, que ce n’était que le début de la guérison et que « partout » reviendrait, que la peau se refaisait, que le corps se refermait pour pourvoir se réouvrir, voyant dans le jeu d’un dehors et d’un dedans qui réexistait la possibilité de rester vivante, d’être vivante.

Je cicatrisais d’une grosse opération et c’était d’expérience que je parlais. La porosité revenait, faisait apparaître cependant un absolu : le jeu de l’ouvert et du fermé, pour que les nuances respirent. Nous sommes des nuances qui aspirent à le rester. Le jeu permanent du silence et de la parole nous est aussi nécessaire que l’eau. Et, pour cela, il faut bien quelque chose comme du vide, comme un « volume de réserves », et celui-ci ne peut qu’être « bien à vide », c’est vrai. Impossible sans.

Je ne sais pas si l’on peut sauver, en face d’une monstrueuse dématérialisation et d’une marchandisation devenues envahissantes, omniprésentes et destructrices au point de menacer la vie même (et la poésie tout pareillement, dans le même lot, inévitablement !). Je n’en suis pas sûre.
Malgré la désespérance qui pointe le bout de son nez, ces mots de Poreux par endroits, je les ressens justes, entre l’ouvert et le fermé, jeu entre l’un et l’autre qu’il faut moduler sans cesse, pour ne pas mourir :

[...]
Vortex se referme sur le corps les viscères la circulation
du sang s’ouvre sur la longue chute obligée des corps
opacité d’un point rare poreux il disparaît par endroits
peut-être ou parfois mais toujours tourbillonne singulier
en proie à de l’immense clos dans des gestes vortex

vortex chante une intériorité diffuse parmi les flux
ligne enceinte coquille traversée de lumière brute conque
[...]
le chant et la corolle du chant s’offrent et ils contiennent
difficile quelque chose comme la soif mais qui est sa limite

Le coin, imaginé par Marguerite Yourcenar pour « élargir les interstices », oui, mais pas seulement. Je pense que nous devons tout essayer. Je songe aussi au louvoiement, à la fuite et au pas de côté (s’il est encore envisageable), et aussi au ressassement capable parfois d’user le trop-plein et de faire réapparaître une beauté simple. Pour échapper à ce TROP manifestement mortifère, il se peut que les petites cavités s’élargissent, mais nous ne savons jamais si « ça va marcher » avant de s’y risquer, même si les maux sont clairement identifiés.
Et si « l’Amour ne reviendra pas », je me contenterai quand même de tout l’amour du monde, sans majuscule, mais résolument capable de faire jouer l’un et l’autre, le dedans et le dehors, l’ouvert et le fermé, quelque part dans cet « entre » que la poésie peut inventer, ce « passage secret » que la poésie met en œuvre, au-delà de toute saturation. À moins qu’elle soit moribonde, ce qui parfois me semble possible, qu’elle-même, la poésie, ait été atteinte de gangrène marchandisée, marchandisante ... Quant à la politique, la vie éco-civique, il en est donc de même. Mais il existe un au-delà du mensonge, qui semble hors d’atteinte aujourd’hui avec les nouvelles technologies les plus récentes qui en rajoutent encore une couche. TROP peut nous submerger. Mais il faut continuer à se maintenir, même en vain, sur le qui-vive :

Dès lors que tu t’es extirpé du corps tout ce que tu as pu de mythologies à
propos de l’homme et de son génie chronique, dès lors que tu ne connais plus
ou sais oublier que c’est d’homme qu’on te fabrique et d’homme qu’on
t’étouffe, alors tu peux imaginer un premier geste en direction de la terre, en
tant qu’elle reste manquante et seule respirable.

Christophe Demangeot

Je suis consciente que les mots de Christophe Demangeot peuvent contredire ceux de Paul Celan que j’ai mis en exergue, cette contradiction serait éclairante, elle peut se transformer en « hache qui fend le lac gelé ». Elle exerce une tension nécessaire.

« Les vases seraient toujours, par nature, communicants... Nous aussi, sans doute », dis-tu. OUI, je crois que c’est vrai. Par nature peut-être pas, alors, remettre l’ouvrage sur le métier, continuer, c’est vraiment frustrant parfois, mais chercher à être cette femme de ménage qui « garde bien à vide » l’énigmatique « passage secret » sans bien pouvoir y parvenir aujourd’hui est moins frustrant moins que d’être dépossédée de TOUT par TROP. C’est ma modeste proposition. Oui, sur la terre, mais pas seulement, les vases sont toujours communicants, cela reste vrai, quoiqu’il arrive !

Vois vacillants mes mots par l’excès graves tordus cassés vaincus. N’importe
quels les doux restants, même restez là. Leur âme volée et revolée – n’en ont
plus du tout. Encore tout à l’heure une autre. Une nouvelle mort dépossède
ma langue. Chaque fois de trop où le drap tombe.
Jusqu’à la flamboyante du blanc à étreindre.

Denise Desautels


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