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21 - Pour que la vie jaillisse (Décembre 2024)

dimanche 15 décembre 2024, par Cécile Guivarch

 
J’aime que la poésie, comme l’art et la musique, défasse nos visions, ouvre
nos jugements, agrandisse, élargisse, jusqu’à offrir ce droit « de porter un toast / à
[l]a fuite » (Karel Logist). Lisant Paul Celan, Marie-Hélène Prouteau écrit : « Le
poème est une poignée de mains » ; François David l’affirme : « Toute clôture est une lisière ». Ainsi, là où nous déplorons (jusqu’à la nausée) le tragique et l’absurde, le poème, de sa fine pointe, déplace les frontières, efface nos œillères, s’ajuste à une nouvelle géométrie : « . — Je suis cette ligne qu’on attache à une autre ligne pour faire un mot. Je suis ce mot qui est un carrefour de lignes. Une étoile ? » (Laurent Colomb) Les lignes s’assouplissent, se mobilisent, nous aident à nous glisser dans d’autres corps, fussent-ils bestiaux : « Qu’il me soit donné, fruit d’une rencontre / imprévue, l’occasion de me glisser / dans la peau d’une musaraigne » (Pascal Commère).

La poésie ne distend pas seulement l’espace, elle rompt aussi notre chronologie, sa linéarité fléchée : « Le temps n’est pas horizontal, mais vertical. Tu ne le traverses pas, c’est lui qui. » Marc Delouze semble ici rejoindre Angèle Paoli dans son désir de « dé-mesurer le temps ». Un temps qui se saupoudre et sinue avec Danièle Corre pour recoudre nos déchirures - « grain d’éternité [qui] / se faufile / dans les broderies du soir » - ou qui, avec Estelle Fenzy, « recule » face au « bâton de présent ». Qu’il soit perçu comme l’instant ou la durée, le temps, dans le poème, est suffisamment souple pour s’arrondir et circuler lorsque Sabine Zuberek redevient une enfant « sur la roue du monde », dans « sa chambre qui roule »…

Il s’agit moins ici d’inventer que de bousculer pour révéler – comme le proposent François Cheng ou Thibault Marthouret, jusqu’à dissoudre nos repères : « La perte comble l’absence / comme l’ombre le gouffre. » Sans grandiloquence ni présomption (Céline Walter nous rappelle à juste titre « Ces petits pas devant soi / qu’il faut compter quand même »), les poètes font œuvre de lucidité, frôlant parfois ce sacré que nous croyons perdu : Marie-Claude San Juan fait du poème le creuset d’une « mythologie urbaine » et de la « rue », un « temple ». Quoi de plus intense, de plus secrètement vivant ? Ron Rash n’invite-t-il pas à « Réveiller les morts » ?

Une telle révélation peut passer paradoxalement par le rêve, que j’entends comme vision différente, lecture entre les lignes : Françoise Delorme évoque « la force insistante de ce que le rêve ouvre d’imprévisible, justement, d’inconnu et d’inconnaissable » -, cela même que chante Marie Alloy - « Qui se fait oiseau en coup d’aile secrète / reçoit le chant de l’aube » - ou que peint Caroline François-Rubino, nous offrant un étang ou un mont aux allures d’océan… En poésie, le rêve recompose un paysage plus vrai, où le langage renoue avec la vibration des choses : « – je rêve ce verbe d’herbe – », écrit Cécile Guivarch, en osmose avec les couleurs fraîches et les lignes fluides de Jean-Louis Kuntzel. Il s’agit de faire corps avec la chair du monde, si éloignée de nos pensées, comme pour Sophie Loizeau - « je remercie les bouleaux / que j’embrasse / sur la peau » - ou pour Hervé Bougel : « Si près du monde / j’en ai touché l’écorce ». Se redresse alors « L’arbre qu’on ignorait être soi » (Samuel Martin-Boche).

Pour ce faire, il semble nécessaire d’accueillir le chaos. Jean-Pierre Chambon sait combien tout se donne « dans le seul enthousiasme de l’écriture, sans tri, sans hiérarchie, dans l’humeur du jour et le désordre de la vie. » Même dans la mort ou dans la guerre, le poème voit plus loin : « c’est de l’amour cette différence entre ciel et terre », écrit Ilpo Tiihonen, tandis qu’Eka Kevanishvili constate : « Je n’y peux rien, malgré la peur / Je porte fruit, je mûris, je me dépouille ».

Dans ce désordre vital dont le poème témoigne, tous les rires sont possibles, comme pour Béatrice Libert avec son « Âne Agramme ». Tout s’y crée, s’y renouvelle. Face aux peintures déstabilisantes de Michèle Destarac, Isabelle Lévesque saisit au vol un « Nouveau théorème dans l’acrobatie du vide ». Que deviennent alors nos idées de déclin, toutes nos lamentations ? « Effronterie suprême / Que ce recommencement / Ce devenir / Poème », nous répond Sabine Huynh. Dans la même veine, lisons Jeanine Salesse : « Juste revanche / le poème / Il prendra la vie en charge ». Comme Serge Prioul, « On peut croire au langage / quand des paroles on écosse la semence. » À ce chaos s’enroule le poème comme le tableau (celui de Francis Bacon, par exemple), pour que la vie jaillisse, rendue à son ardeur naturelle : « Rouge c’est la vie. / C’est la distance qui sépare la lame / luminescente d’un soleil (si bas si bas) et le virage deviné au bout du sentier. » (Béatrice Machet) ; « toi et moi, profondément enracinés en notre terre, / face au vent qui souffle, / pin vivant. » (Jeanne Tsatsos)

Sabine Dewulf
Photo : Françoise Delorme

 
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