J’aime que la poésie, comme l’art et la musique, défasse nos visions, ouvre
nos jugements, agrandisse, élargisse, jusqu’à offrir ce droit « de porter un toast / à
[l]a fuite » (Karel Logist). Lisant Paul Celan, Marie-Hélène Prouteau écrit : « Le
poème est une poignée de mains » ; François David l’affirme : « Toute clôture est une lisière ». Ainsi, là où nous déplorons (jusqu’à la nausée) le tragique et l’absurde, le poème, de sa fine pointe, déplace les frontières, efface nos œillères, s’ajuste à une nouvelle géométrie : « . — Je suis cette ligne qu’on attache à une autre ligne pour faire un mot. Je suis ce mot qui est un carrefour de lignes. Une étoile ? » (Laurent Colomb) Les lignes s’assouplissent, se mobilisent, nous aident à nous glisser dans d’autres corps, fussent-ils bestiaux : « Qu’il me soit donné, fruit d’une rencontre / imprévue, l’occasion de me glisser / dans la peau d’une musaraigne » (Pascal Commère).La poésie ne distend pas seulement l’espace, elle rompt aussi notre chronologie, sa linéarité fléchée : « Le temps n’est pas horizontal, mais vertical. Tu ne le traverses pas, c’est lui qui. » Marc Delouze semble ici rejoindre Angèle Paoli dans son désir de « dé-mesurer le temps ». Un temps qui se saupoudre et sinue avec Danièle Corre pour recoudre nos déchirures - « grain d’éternité [qui] / se faufile / dans les broderies du soir » - ou qui, avec Estelle Fenzy, « recule » face au « bâton de présent ». Qu’il soit perçu comme l’instant ou la durée, le temps, dans le poème, est suffisamment souple pour s’arrondir et circuler lorsque Sabine Zuberek redevient une enfant « sur la roue du monde », dans « sa chambre qui roule »…
Il s’agit moins ici d’inventer que de bousculer pour révéler – comme le proposent François Cheng ou Thibault Marthouret, jusqu’à dissoudre nos repères : « La perte comble l’absence / comme l’ombre le gouffre. » Sans grandiloquence ni présomption (Céline Walter nous rappelle à juste titre « Ces petits pas devant soi / qu’il faut compter quand même »), les poètes font œuvre de lucidité, frôlant parfois ce sacré que nous croyons perdu : Marie-Claude San Juan fait du poème le creuset d’une « mythologie urbaine » et de la « rue », un « temple ». Quoi de plus intense, de plus secrètement vivant ? Ron Rash n’invite-t-il pas à « Réveiller les morts » ?
Une telle révélation peut passer paradoxalement par le rêve, que j’entends comme vision différente, lecture entre les lignes : Françoise Delorme évoque « la force insistante de ce que le rêve ouvre d’imprévisible, justement, d’inconnu et d’inconnaissable » -, cela même que chante Marie Alloy - « Qui se fait oiseau en coup d’aile secrète / reçoit le chant de l’aube » - ou que peint Caroline François-Rubino, nous offrant un étang ou un mont aux allures d’océan… En poésie, le rêve recompose un paysage plus vrai, où le langage renoue avec la vibration des choses : « – je rêve ce verbe d’herbe – », écrit Cécile Guivarch, en osmose avec les couleurs fraîches et les lignes fluides de Jean-Louis Kuntzel. Il s’agit de faire corps avec la chair du monde, si éloignée de nos pensées, comme pour Sophie Loizeau - « je remercie les bouleaux / que j’embrasse / sur la peau » - ou pour Hervé Bougel : « Si près du monde / j’en ai touché l’écorce ». Se redresse alors « L’arbre qu’on ignorait être soi » (Samuel Martin-Boche).
Pour ce faire, il semble nécessaire d’accueillir le chaos. Jean-Pierre Chambon sait combien tout se donne « dans le seul enthousiasme de l’écriture, sans tri, sans hiérarchie, dans l’humeur du jour et le désordre de la vie. » Même dans la mort ou dans la guerre, le poème voit plus loin : « c’est de l’amour cette différence entre ciel et terre », écrit Ilpo Tiihonen, tandis qu’Eka Kevanishvili constate : « Je n’y peux rien, malgré la peur / Je porte fruit, je mûris, je me dépouille ».
Dans ce désordre vital dont le poème témoigne, tous les rires sont possibles, comme pour Béatrice Libert avec son « Âne Agramme ». Tout s’y crée, s’y renouvelle. Face aux peintures déstabilisantes de Michèle Destarac, Isabelle Lévesque saisit au vol un « Nouveau théorème dans l’acrobatie du vide ». Que deviennent alors nos idées de déclin, toutes nos lamentations ? « Effronterie suprême / Que ce recommencement / Ce devenir / Poème », nous répond Sabine Huynh. Dans la même veine, lisons Jeanine Salesse : « Juste revanche / le poème / Il prendra la vie en charge ». Comme Serge Prioul, « On peut croire au langage / quand des paroles on écosse la semence. » À ce chaos s’enroule le poème comme le tableau (celui de Francis Bacon, par exemple), pour que la vie jaillisse, rendue à son ardeur naturelle : « Rouge c’est la vie. / C’est la distance qui sépare la lame / luminescente d’un soleil (si bas si bas) et le virage deviné au bout du sentier. » (Béatrice Machet) ; « toi et moi, profondément enracinés en notre terre, / face au vent qui souffle, / pin vivant. » (Jeanne Tsatsos)
Sabine Dewulf
Photo : Françoise Delorme
Un ange à notre table
- Camille Dautremer
- Harmony Flavigny
- George Nina Elian
- Pierre Godo
- Isa Solfia Manzano
- Natacha Ruedin-Royon
Terre à ciel des poètes
Voix du monde
- Réveiller les morts et autres poèmes, de Ron Rash - Entretien avec Gaëlle Fonlupt par Cécile Guivarch
- Estaciones de los muertos / Stations des morts - Conversation avec Isabel Voisin, par Cécile Guivarch
- Deux Poètes de Finlande traduits pour la collection LUA (éditions Les Carnets du Dessert de Lune)
- Deux poètes de Géorgie traduits pour la collection LUA (éditions Les Carnets du Dessert de Lune)
- Jeanne Tsatsos, « Paroles du silence » suivi de « Lumière dans l’obscurité », traduction du grec moderne par Bernard Grasset
L’arbre à paroles
- Au bout de la nuit, un seuil éclairé : le pèlerinage poétique de François Cheng par Marc-Henri Arfeux
- Paul Celan, sauver la clarté, de Marie-Hélène Prouteau, par Chantal Couliou
- Billet de Christophe Stolowicki
- Chevalier ! Montre-moi tes seins ! Par Bruno Normand
- Journal de lectures : Serge Prioul, Marie Alloy, Béatrice Libert, par Alain Roussel
- L’espère-lurette, chronique po&ique, par Jean Palomba (Décembre 2024)
A l’écoute
- Autour du feu, Françoise Delorme, Florence Saint-Roch - Deuxième partie, chap. 9
- A l’écoute de Michèle Finck, lecture d’extraits accompagnée d’un entretien transcrit par F. Saint-Roch
- Par la présente, Entretien avec Françoise Delorme, par Isabelle Lévesque
- Étant donné, Entretien avec Jean-Pierre Chambon par Isabelle Lévesque
- La lente obsession des choses - Entretien avec Sabine Zuberek par Isabelle Lévesque
- Où se cache la soif - Entretien avec Sabine Dewulf par Isabelle Lévesque
Paysages
- Poterie et Poésie - Entretien avec Françoise Delorme par Cécile Guivarch
- Tu dis la vie - Cécile Guivarch et Jean-Louis Kuntzel par Sabine Dewulf
- Passer outre d’Isabelle Lévesque et Michèle Destarac
- La ligne d’ombre, Marie Alloy, par Marie-Hélène Prouteau
- D’encre et de vent - poèmes de François David accompagnés par les œuvres d’Antoinette Pham et Malouine Rousseau, par Sabine Dewulf
- Paysage de Germain Roesz, Lumière, chaos, couleur, une exposition, un catalogue, un entretien avec le peintre/poète, par F. Saint-Roch
Bonnes maisons
- Les éditions Esdée
- Les Haleurs éditions
- Panorama de fin d’année 2024 (revues de poésie contemporaine)
Bonnes feuilles
- Hep ! Hep ! Lectures fraîches par Cécile Guivarch
- Lus et approuvés, par Valérie Canat de Chizy
- Repaires, repères, par Françoise Delorme
- Instantanés de Clara Regy (à venir)
- Lignes d’écoute par Sabine Dewulf
- Recensions de Pierrick de Chermont
- Itinéraires non-balisés N°16, Georges Cathalo
- Petites notes de Ghislaine Lejard
- Lectures de Véronique Elfakir
- Lectures de Mathias Lair
- En sortant de l’école… (air connu) par Georges Cathalo
- Métaphysique, Hervé Bougel, par Christian Degoutte
Mille-Feuilles
- Rafales de Béatrice Machet par Cécile Oumhani
- Sabine Huynh, Herbyers, Backland, 2024, par François Coudray
- L’île du renard polaire de To Kirsikka, Sophie Loizeau, par Denis Heudré
- Danièle Corre, ,Ces ombres qui nous peuplent, par Jacques Merceron
- L’arbre qu’on ignorait être soi. Son nom sous l’écorce. Samuel Martin-Boche. Par Luce Guilbaud
- Au fil des jours, Angèle Paoli, par Michaël Bishop

