Entretien avec David Dielen, par Cécile Guivarch
Bonjour David Dielen, vous avez fondé une toute jeune revue de poésie, dont le
premier numéro est paru en mars 2024. Une revue un peu particulière car il
s’agit d’y publier de l’éco-poésie. Parlez-nous donc de la naissance de la revue,
de quelle nécessité est-elle née selon vous ?Le projet des Haleurs, profondément attaché à la notion de commun, s’est néanmoins d’abord cristallisé lors d’une épreuve intime. En novembre 2022, ma mère est décédée. Je suis entré alors dans une longue période de doutes et d’interrogations au cours de laquelle, chaque matin, je faisais une marche sur le chemin de halage au bord de l’Yonne où je vis, à la frontière avec la Seine-et-Marne. Cet espace de nature, un peu à l’écart des activités et des nuisances humaines, si restreint soit-il, m’a permis progressivement de penser un projet littéraire qui réunirait ma curiosité pour les « choses » de la nature (fleurs et plantes, oiseaux, roches, fossiles et minéraux, eau…) et mon goût pour la poésie.
À cette période, je lisais un certain nombre d’articles au sujet de l’écopoétique et de son développement en France et en Belgique, en particulier à l’université et dans l’édition (autour de précurseurs comme Jean-Claude Pinson, Fabienne Raphoz, Michel Collot, Marielle Macé mais aussi de plus jeunes chercheurs et chercheuses comme Sara Buekens à Gand). Dans le même temps, je me suis replongé dans un essai de Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, ainsi que dans l’œuvre de Philippe Jaccottet, tout en poursuivant ma découverte des poètes d’aujourd’hui.
C’est dans ce contexte de vie et de lectures qu’a émergé au fil des semaines l’esprit, le cadre et l’ambition de ce projet littéraire, attaché à l’« éco-poésie » et aux « éco-poèmes », termes auxquels je tiens beaucoup.
J’ai commencé par créer un site, , mis en ligne le 1er avril 2023. J’y publie régulièrement des recensions d’ouvrages (recueils, récits, essais…), mais aussi des entretiens audios. Au regard du peu d’articles consacrés aux poètes aujourd’hui, il m’a paru intéressant d’entendre leur voix, leurs réflexions sur la poésie en général, sur leurs propres textes, ainsi que sur leur rapport à la nature.
Le projet le plus important des Haleurs, devenus au fil des mois Les Haleurs éditions, a été la création d’une revue annuelle d’éco-poésie. Celle-ci a une dimension éminemment collective. Elle implique d’ores et déjà plusieurs dizaines d’autrices et d’auteurs francophones, autant de haleurs et de haleuses s’attelant à leur tâche d’écriture à l’image de ces femmes et ces hommes qui autrefois tiraient en groupe les bateaux pour les faire avancer. C’est là en quelque sorte le symbole de notre parcours commun vers un horizon où l’éco-poésie trouverait sa juste place.
Choisir le modèle éditorial de la revue c’est aller, me semble-t-il, dans le sens de ce que la poésie a toujours encouragé : la rencontre et la mise en association (les Haleurs éditions ont d’ailleurs une base légale associative) d’autrices et d’auteurs qui partagent des valeurs et des envies communes en matière de création littéraire et, au-delà peut-être, adhèrent à un projet de promotion et de diffusion de la poésie, à une époque où celle-ci conserve tout de même, malgré les nombreuses publications et évènements qui l’entourent, une certaine confidentialité, voire marginalité.
L’éco-poésie, mais qu’est-ce que c‘est plus largement ? Quels outils pour écrire de l’éco-poésie ?
L’éco-poésie est, pour le dire simplement, l’écopoétique appliquée à la poésie. Elle relève à la fois de l’expérience existentielle et de sa traduction dans la langue poétique. Il s’agit pour le poète d’expérimenter de nouveaux modes de rencontre avec la nature, en quête d’une juste place, et de rechercher dans les potentialités de la langue la meilleure manière d’en rendre compte. Cette perspective doit pouvoir encourager un renouvellement de notre « sentiment de la nature » (pour reprendre le titre d’un essai de Michel Collot).L’éco-poésie n’est cependant pas une perspective figée. Il pourrait sembler à première vue que le numéro de lancement, qui propose en préface un Manifeste de l’éco-poésie, en fixe les contours, les limites, les dimensions, et qu’en un sens, ce manifeste « dirigerait » les poètes dans un sens prédéfini, prendrait la forme d’injonctions à écrire comme ceci, à procéder comme cela… C’est très loin d’en être l’intention !
En réalité, l’éco-poésie est une perspective en construction qui relève du faire (poésïs) plutôt que de l’agir (praxis) ou du discours. Chaque nouveau numéro proposera d’ailleurs une Continuation du Manifeste de l’éco-poésie permettant d’infléchir ou de développer des éléments qui avaient été mis en lumière dans le numéro précédent, et que nourrissent les nombreuses lectures et réflexions individuelles ou collectives qui émergent et se multiplient dans le cours de l’année au moment de rencontres, de lectures, de salons, ou simplement dans le secret d’une salle de travail.
Comment avez-vous orchestré ce premier numéro ? Choisi les textes et les auteurs ?
Chaque numéro est thématique. Si les thèmes qui relèvent de l’éco-poésie et de la nature sont nombreux, nous avons fait le choix de sujets vitaux sans être vivants, d’« éléments » au sens large, comme l’eau, thème retenu cette année pour le premier numéro, ou la pierre, qui fera l’objet du prochain opus.
L’objectif est de constituer un corpus, rassemblant plusieurs dizaines de textes poétiques en vers ou en prose, révélateur (sans être pleinement exhaustif) de la façon dont les poètes contemporains se représentent cet élément naturel à l’aune du défi écologique auquel l’humanité est confrontée et de la place qu’il peut occuper dans l’imaginaire commun. Ce corpus a pour vocation d’« irriguer » si je puis dire la réflexion collective sur des thématiques environnementales par ailleurs socialement vives.
Les autrices et les auteurs choisis sont ceux d’abord dont je connais la sensibilité et les textes, pour avoir recommandé l’un de leur recueil dans le courant de l’année précédente, et que j’ai parfois rencontrés lors de salons, de lectures ou d’occasions diverses. Mais une place est laissée également aux envois spontanés, aux textes que je ne m’attends pas à avoir entre les mains et dont nous jugeons qu’ils ont pleinement leur place dans le corpus en cours de préparation. Il faut dans tous les cas que la personne montre de l’intérêt pour la perspective de l’éco-poésie et qu’elle ait à cœur d’y apporter sa contribution.
J’ajouterai que chaque numéro comprend également un grand entretien qui propose à une personnalité pionnière et tutélaire de l’écopoétique et, plus largement, des Humanités environnementales, de guider le lecteur dans la compréhension des grands enjeux de ce type d’approche et des réalisations artistiques et littéraires auxquelles elle donne naissance.
D’autres rubriques viendront augmenter le second numéro. Mais nous ne dirons rien pour le moment !


1 Message