Danièle Corre, Ces ombres qui nous peuplent, avec 5 gravures de l’auteure. Épigraphe de Richard Rognet (éd. La Feuille de thé, 2023, 87 p., 20 €)
Dans un de ses poèmes, Danièle Corre parle de strates « empilées / sans ordre, / sans angles qui coīncident », strates désordonnées donc, ayant assurément cristallisé des « voix multiples » évoquées par ailleurs. Elle se demande, par suite, si un empilement peut former un livre (cohérent) . Un autre poème répond à cette question : des voix multiples peuvent converger pour former la « trame » du chant, de sorte « qu’on n’en voit plus les déchirures ». Mais cela ne se produit que sous certaines conditions, par une sorte de grâce donnée seulement « En cet instant ». Ailleurs, l’instant est ce merveilleux et incomparable « grain d’éternité [qui] / se faufile / dans les broderies du soir ». Il faudra donc revenir sur la question du temps, de la temporalité spécifique à la poétique de Danièle Corre.
Revenons pour l’instant sur l’empilement des strates. Cela peut passer pour une invite au lecteur à pratiquer une sorte d’approche selon la pluralité des niveaux de lecture de la tradition judéo-chrétienne médiévale, géologie textuelle quelque peu bricolée : en partant de la surface de la lettre pour s’enfoncer dans la profondeur symbolique, voire ontologique. Mais il s’agira moins ici d’analyser au sens strict que de se laisser porter par le mouvement impulsé par la marche propre du recueil, démarche chaloupée.
Dans ce qui pourrait constituer une première strate de surface, on est frappé d’emblée d’une part par le recours fréquent à des métaphores issues de la sphère domestique et artisanale et d’autre part – et concomitamment – par l’emploi de verbes vigoureusement actifs. C’est ainsi que la poète se donne comme objectif de « faire briller » les mots, précédé d’un tour impératif « Plaçons les mots sur la table / entre chiffon et cire / pour les faire briller », ensemble qui vaut proclamation programmatique. Mais la parole n’est pas seule à être mise à contribution : ce sont aussi les gestes qui, à leur tour et en retour, « époussettent la parole », gestes qui peuvent être ceux du ravaudage et du tressage, le geste imagé d’étendre le linge à sécher sur un fil, geste précédé d’un vigoureux « Opposer au noir / qui assaille » ou bien encore le geste entrant dans le jeu actif des rires et des chants. Plus énergiquement encore, l’autrice « chasse, / à grands coups / de torchon » la désagrégation des vies au quotidien qui tendent à embuer, obstruer le regard.
Le lustrage et l’éclat du langage sont souvent le résultat d’un couplage de concret et d’abstrait, telle cette « torche de joie claire » dont il faut se saisir, ce « pain d’enfance » émietté sur le chemin comme les cailloux du Petit Poucet, le « paquetage de ferveur » alloué à l’enfance, « les tables de l’effroi » ; la dynamique du langage peut aussi bien se trouver dans le « fourreau des larmes » que dans les « rocailles [du] rire ». Mais rien de systématique en l’occurrence : « Laissons retomber la bâche. »
Ce volontarisme s’applique à contrecarrer les déchirures du langage et l’émiettement de l’être intérieur. Il faut fuir le « caquetage » des phrases dites simplement « pour tuer le temps », ce temps si précieux, installer sa résidence poétique hors des « tentes de parade », regarder avec une certaine ironie parader « les fanfreluches / de discours », se garder de « la langue des vainqueurs », se prémunir contre « l’appel harcelant » des téléphones portables. On entrevoit aussi parfois en arrière-plan un univers de dur labeur (« l’usine », « la suie des crassiers », les « gestes besogneux » ; les « collines de poussier », « le père levé dès l’aube » accablé de sommeil par « sa dure journée ») . Les voyages et l’univers urbain font de brèves apparitions, là où domine l’univers naturel (rivières, arbres, animaux).
Puisque l’on se propose d’aller vers des couches plus profondes, l’attention du lecteur est sollicitée par une thématique et une poétique du déplacement. On note la récurrence du seuil, des portes et de la marche d’escalier (dès lors, monter ou descendre ?). Le seuil, espace de transition, s’il apparaît comme clos, peut donner lieu à hésitation ; il peut aussi receler un danger : « Souvent, / au seuil, / une marche manque. » Mais le signalement de cet écueil vaut maîtrise dans le présent.
Pourtant, dans le même poème, la poète n’est pas seule à emprunter cet escalier à marche manquante. Son double ou un ange gardien (?) pourrait-il être pris en défaut ? Reste alors en suspens la question sur l’identité de ce « Toi qui veilles en moi », un « toi » qui n’a peut-être pas pris, lui, la mesure du danger de cette marche manquante. Est-ce le même que ce « Il » qui, ailleurs, « cherche le lieu d’épanouissement de la promesse » ? De nouveau un verbe actif. La marelle des jeux d’enfance en tout cas « fait passer de la terre au ciel ». En cours de route, la porte ouvre sur l’inconnu, alors que par retournement, les portes elles-mêmes « attendent des surprises ». Mais si « Il » – encore lui – s’asseoit sur la marche la plus haute, alors c’est celle-ci « qui ouvre le premier jardin » (d’enfance, édénique ?). Ouverture à plus haut sens.
L’espace fait déboucher sur la temporalité en sa triplicité classique de passé, présent et avenir, apparente simplicité. Mais on note d’emblée de recueil une propension pour l’entre-temps : « être entre les semis et les récoltes », l’« entre brume et sommeil ». La grande affaire est l’enfance, ce que Danièle Corre appelle « la haute enfance », cœur palpitant qui, paradoxalement, semble ignorer la durée de toute diastole et systole temporelle car, en cette enfance, l’être jeune est alors sur un chemin « où palpitait l’instant / qui nous rendait / éternels. » L’imparfait montre cependant l’impossibilité pour l’être de se maintenir dans cet instant, stase d’éternité qui s’ignore. Malgré tout, « l’aura d’enfance » demeure dans le présent habité « Terre lointaine de réserve », « îlot de mémoire » dans lequel persiste à résonner une joyeuse « fanfare ». C’est ainsi que la poète a toujours dans sa besace une réserve de ce « pain d’enfance » qu’elle peut émietter « sur des chemins récents ». Une certaine porosité entre le passé et le présent vivifie donc constamment sa temporalité poétique. Heureux celui, heureuse celle qui peut toujours continuer à faire d’un roseau une flûte ! Dans une formule paradoxale, la poète évoque même le présent comme un cheminement qui allège « de ce qui viendra ». Mais Danièle Corre sait aussi que tout cela peut être fragilisé : un rire d’enfant peut faire entendre une porte qui a pu se refermer « sans appel » ; il peut y avoir « une porte qui ferme / mal, avec ses angles / qui ne sont plus droits. ». La mémoire se doit toutefois de garder trace du « temps cadenassé » qui bâillonnait le cri. Ne pas choisir ses peuplades…
En correspondance avec l’entre-deux du temps, il y a aussi l’entre-deux du cheminement dans l’espace. C’est alors, « Après les courses / entre mers et monts », une « halte de bienfaits » ; de même, l’approche lente, « à pattes de velours » des mots permet de bâtir d’autres haltes : elles ont figure de « huttes / aux bouquets / de sourires » ; c’est aussi « la halte des fleurs » qui, tant qu’elle dure, conjure l’émiettement de l’être.
Le futur quant à lui doit aussi être leçon de patience (festina lente ?) : à l’image de l’arbre qui attend avec la patience d’un cœur vigoureux l’éclosion de ses fleurs, il faut savoir attendre la « célébration future ». Ce n’est pas ici un kairos fugace à saisir par la mèche, mais un kairos de patience, moment optimal qui livrera le maximum de splendeur et de jouissance. Donnons en entier le quatrain admirable qui se projette dans le futur :Les mots qui viendront
auront la saveur des fruits
dressés en coupe
sur la table du jardin.Le passé ne fut pas toujours celui, apparemment radieux, de la haute enfance. Il y eut des ombres au tableau. Dans le cercle le plus profond de l’être et de la parole poétique, et selon le titre du recueil, certaines ombres peuplent encore les recoins de l’âme. La « nuit hantée / d’ombres » est à fuir. Il y eut aussi des « rives imprudentes » où l’on risquait de se perdre (heureusement, elles avaient en contrepoint d’autres rives, souterraines celles-là, comme points d’ancrage) ; il y eut des brûlures, des déchirures, de l’effroi, des « gouffres de colère ». Et puis, la souffrance des mots qui s’enfuient ou qui se replient, inaccessibles, sur eux-mêmes. À côté de la « halte de bienfaits » déjà évoquée, il y eut des haltes de halliers, de ronces et de griffures, notamment celle de « la douleur au ventre des mères ».
Une fois mis en face du véhément « Je claque la porte » de l’avant-dernier poème, il est loisible au lecteur de revenir à la présence initiale du recueil : « Être là, aux bornes du chemin », « être pour ne plus agir ». Il est désormais temps de se retirer « à pas de velours » dans la plénitude de la présence.Jacques Merceron

