Werner LUTZ Les murs sont en marche
Traduit de l’allemand (Suisse) par Natacha RUEDIN-ROYON
Peintures de Laurent DELAIRE
PO&PSY princeps, 88 pages, 15 €.
Les murs sont en marche, troisième recueil de poèmes de Werner Lutz paru en 1996, est
un carnet de croquis ouvert. Dans des observations courtes et concises, le poète suit les
choses insignifiantes de l’existence et les condense en images et en réflexions. Ces fragments
de texte dont les points de rupture restent non lissés apparaissent comme les reliques d’un seul poème morcelé.
L’auteur
Werner Lutz, né en 1930 à Wolfhalden, dans le canton d’Appenzell, en Suisse orientale, est le cadet des cinq enfants d’une famille de petits paysans et de tisserands de soie. Très tôt il travaille dans la petite entreprise familiale, puis il suit une formation de graphiste à Saint-Gall.
Il s’établit ensuite au bord du Rhin, à Bâle où il travaille comme graphiste qualifié, puis à Binningen où il restera jusqu’à sa mort, en 2016. C’est là qu’il commence à écrire des poèmes, qui seront publiés en 1955 dans la revue allemande Akzente puis dans des anthologies.
Dans les années 70, il se met également à peindre et à dessiner.
Peu enclin à paraître en public, il lui faudra attendre vingt ans pour voir publier son premier recueil Ich brauche dieses Leben (Suhrkamp, Francfort 1979). Deux autres recueils paraîtront chez Ammann, à Zurich : Flusstage en 1992, et Die Mauern sind unterwegs en 1996.
L’essentiel de l’œuvre de Werner Lutz (surtout de la poésie et quelques textes en prose) est édité par Waldgut Verlag, une maison d’édition basée en Suisse orientale.
La traductrice
Natacha Ruedin-Royon vit en Suisse orientale depuis 2007.
Elle a commencé par étudier le polonais et le russe avant de s’orienter vers la traduction.
Elle s’est formée à Angers, puis à Germersheim (Allemagne), où elle a rédigé aussi une thèse sur les lieux de mémoire partagés dans des œuvres choisies d’auteurs allemands et polonais.
Elle traduit essentiellement de l’allemand, en particulier de la poésie : L’érable contre la maison de Manfred Peter Hein (alidades), Sous le genévrier de Nadja Küchenmeister (Cheyne) ainsi que des choix de poèmes de Werner Lutz pour les revues Europe, Viceversa Littérature et Rehauts.
Extraits
Commencer
et le premier jour de la Création
sortirait des eaux
commencer
et nul n’aurait dit une parole encore
*
Rattrapé par des cris
étourdi de tant de lointain
ni le nord ni le sud
et pas même une once de bleu
*
Du jaune vient se presser aux carreaux
son duvet comme d’une plante
une chenille de lumière rampe jusqu’à moi
*
Comme on est seul à vivre
dans un relent de misère
*
Le pays que j’aimais sommeille dans la brume
il y a bien longtemps déjà que d’autres habitent
mon passé
*
Peut-être
y aura-t-il entre toi et la fin
un jardin peut-être même un ami
*
Une contrée là-bas et ici cette autre
une vague tardive vient inonder l’après-midi
*
Rêvé jusqu’à la soif
et rencontré un désert
*
Plus tard
quand ce qui s’est perdu n’est plus une perte
quand ce qui s’est perdu ne vaut plus rien
quand ce qui s’est perdu ne l’est plus du tout
plus tard
*
Un souffle frais chahute ces lignes
aucune honte en moi
*
Pourquoi grimper aux arbres
si c’est pour cracher sur les nuages
*
Attendre tranquillement
de savoir
comment je pourrais me dissoudre
*
Silences
de temps moulu très fin
*
Bien loin encore des jours plus obscurs
à fraterniser toujours avec mille insouciances
à poursuivre ce dialogue avec l’instant
*
Assez dis-je
sans rien d’autre entre les mains
que la clarté qui s’en va
*
Rien que de misère par ce temps
des rails qui se croisent des flaques d’huile des passes à rats
herbes folles tous les autres oui c’est sûr herbes folles
*
Ce qui compte ce n’est pas d’avoir raison
mais la blessure
par laquelle la mort entrera en nous
* * *
CHEN Hsiu Chen Une rose rouge dans le désert
Traduit du chinois (Taïwan) par Elizabeth GUYON SPENNATO
Dessins de Caribaï
PO&PSY princeps, 82 pages, 15 €
Le présent recueil a été proposé à po&psy par la traductrice, elle-même poète s’exprimant
de façon privilégiée en chinois (pour un de ses ouvrages, elle a été primée à Taïwan en
tant qu’écrivain étranger s’exprimant en mandarin). Connaissant le parti pris de la collection
pour les écritures brèves, elle a recueilli et traduit ces 70 poèmes de un à trois vers de la poète taïwanaise Chen Hsiu Chen. L’humour discret de ces sortes d’« instantanés » dans l’esprit – sinon dans la forme – du haïku fait penser au « regard neuf » d’un Malcolm de Chazal ou à l’« ingénuité seconde » d’un Francis Ponge.
L’auteure
Née à Taïwan dans une famille paysanne, CHEN Hsiu Chen se passionne pour la littérature et finance ses études en travaillant.
Diplômée de l’université Tamkang (Tamsui, Taïwan), elle enseigne actuellement la poésie contemporaine mandarin-taïwanais à l’université communautaire de Tamsui.
Curatrice du Festival international de poésie FORMOSA, elle est éditrice de l’anthologie « 詩情海陸, Poetry Feeling in Sea and Land 2025 ».
Hsiu-chen est membre de la prestigieuse Li Society et du comité de rédaction de « Li Poetry ».
Plus de 15 recueils de ses poèmes ont été publiés en mandarin et aussi en anglais et en espagnol. Ses poèmes sont traduits en de nombreuses langues et publiés dans des anthologies internationales. Elle a participé à de nombreux festivals de poésie dans le monde et obtenu plusieurs prix.
Elle sera l’invitée, en août 2026, du festival POÉSIE SAUVAGE de La Salvetat sur Agout, où elle présentera son recueil en compagnie de sa traductrice.
Extraits
Les nuages se sont changés en un poème de mille vers, le ciel vide en témoigne.
*
Le petit lac tenait entre ses mains le visage souriant de la lune, l’embrassant et l’embrassant encore.
*
Tu me manques et la pleine lune me voyant pourrait s’en apercevoir.
*
Moi, je chercherais une rose rouge dans le désert du Sahara.
*
Une machine à laver m’assure une pure candeur.
*
Ton cœur est le plus grand labyrinthe de l’univers.
*
Tu fais de la natation artistique dans mes larmes.
*
Tu as résumé ma vie en un vers de Baudelaire.
*
Moi j’existe pour voler.
Toi tu existes pour atterrir.
*
Souvent, ce que tu dis arrive juste à mes oreilles.
Souvent, ce que tu ne dis pas atteint mon cœur.
*
Tu souffles le chaud et le froid
je ne sais pas comment m’habiller.
*
Quand il y a un typhon, j’enregistre le bruit de la pluie pour te l’offrir pendant la saison sèche.
*
Mes rêves et moi, nous gardons une insomnie de distance.
*
Mon cœur voudrait te détester
Mais ma main droite se tend
Pour accepter ton chocolat suisse.
*
En buvant une tasse de café noir
Tu craches toute ton amertume.
*
Le petit crapaud s’est retourné, me jetant un regard de tigre.
À cet instant précis c’était un empereur.
*
Le ciel utilise les fils de soie de la pluie
Pour raccommoder les accrocs de la terre.
*
La poésie est la masseuse de l’âme.
***
LI Qingzhao Le chant du vent et de la lune - Œuvre poétique complète.
Traduit du chinois par Danièle Faugeras et Joanna Maguire-Charlat
Peinture de l’empereur SONG Huizong (1112)
PO&PSY in extenso, 184 pages, 20€
LI Qingzhao (1084-1155) est universellement reconnue comme la plus grande poète chinoise
de tous les temps. Adepte d’une nouvelle forme prosodique à vers irréguliers plaquée sur des mélodies existantes – le « poème à chanter » (詞 ci) apparu à la fin des Tang et développé à l’époque Song –, elle s’en distingue par une thématique originale liée à son histoire propre intériorisée avec lucidité, par une capacité à saisir l’instant à travers les détails concrets d’un quotidien intensément éprouvé, par un langage éclaté qui remet en jeu le rapport entre dit et non-dit, action et non-action, et, en fin de compte, sujet et objet.
Ce recueil rassemble, en version bilingue, les poèmes communément attestés de la main de LI Qingzhao qui sont parvenus à l’époque contemporaine à travers les vicissitudes du temps et de l’Histoire.
L’auteure
La vie de LI Qingzhao (prononcez Tsintcháo) est intimement mêlée aux événements de son époque (dynastie Song, de 960 à 1279). Née à Jinan, dans l’actuel Shandong, d’un père lettré, fonctionnaire au Bureau des rites, et d’une mère elle-même poète, son éducation lui permit très tôt de développer des dons qui s’exprimèrent en composition poétique, commentaire politique, musique, calligraphie, peinture, épigraphie sur pierre et bronze – un intérêt qu’elle allait partager avec Zhao Mingcheng, un jeune lettré lauréat aux concours qu’elle épousa à dix-huit ans.
Suite aux troubles politiques de l’époque, qui rejaillirent sur les carrières de leurs parents et interdirent Mingcheng de politique, en 1107 les deux jeunes gens durent quitter la capitale pour s’installer en province où, pendant une dizaine d’années, ils fileront néanmoins le parfait amour, s’écrivant mutuellement des poèmes, partageant la même passion pour l’histoire et les classiques, la musique, la peinture et les arts de la calligraphie, réunissant l’une des plus belles et des plus importantes collections d’épigraphies de la nation.
Mais les attaques des Jin contre l’empereur Song les obligeront à fuir vers le sud à la suite de la cour. Mingcheng ayant rejoint le monde bureaucratique, sa poursuite de nouvelles affectations les séparera sporadiquement à partir de 1127, puis définitivement : en 1129, Mingcheng mourra de maladie alors que, gouverneur de Nanjing, il devait rejoindre un nouveau poste.
En 1132, LI Qingzhao s’installe à Lin’an, l’actuelle Hangzhou, où la cour Song a établi sa nouvelle capitale. Elle y contractera un mariage calamiteux puis un divorce qui lui vaudra un séjour en prison, avant de terminer sa vie dans l’errance et la pauvreté.
LI Qingzhao a publié durant sa vie mouvementée sept volumes de poèmes réguliers (shi) et de proses, et six volumes de poèmes chantés à vers irréguliers (ci), dont il ne reste que très peu de choses : un Traité sur la poésie Ci (Ci lun 词论), sa postface au Catalogue des inscriptions sur pierre et bronze qu’elle publia en 1136 à Lin’an, une quinzaine de shi et la petite soixantaine de ci qui compose le présent volume.
Ces poèmes ont fait l’objet de nombreuses tentatives de traduction et d’exégèse, le style très particulier de la poète, que l’on peut considérer comme porteur de la quintessence de l’art poétique chinois, expliquant l’extraordinaire vénération dont elle est l’objet en Chine mais aussi l’intérêt des amateurs de poésie du monde entier.
Extraits
Sur l’air Diǎn jiàng chún
De ses pieds elle freine la balançoire,
nonchalamment se hisse, s’aidant de ses mains fines.
Rosée dense sur une frêle fleur,
un peu de sueur imprègne sa robe légère.
Mais voici que l’on vient ;
ses bas sont tombés, sa barrette a glissé.
Délicieusement confuse elle s’éloigne et,
appuyée au portillon, tout en se retournant
elle prend une prune verte qu’elle hume.
*
Sur l’air Jiǎnzì mùlán huā
À un vendeur de fleurs à la palanche
j’ai acheté un rameau printanier qui venait juste d’éclore.
Tout parsemé de gouttelettes colorées,
comme si la rosée gardait trace des nuages empourprés de l’aurore.
Craignant que mon jeune seigneur ne soupçonne
le visage de sa servante d’être en reste sur celui de la fleur,
dans la coque de ma tempe je l’ai piquée,
pour que, nous voyant côte à côte, il apprenne à nous comparer.
*
Sur l’air Rú mèng lìng
La nuit dernière, pluies éparses et rafales de vent ;
un sommeil alourdi par un reste d’ivresse.
J’interroge la servante qui remonte les stores,
mais elle : « Le cognassier ? Il est tout comme avant. »
« Comment ça ? Comment ça ?
Le vert a dû s’accroître, le rouge se raréfier. »
*
Sur l’air Yī jiǎn méi
Derniers effluves de lotus rouges, précieux tapis de l’automne ;
dénouant doucement ma robe de soie,
seule je monte dans la barque orchidée.
Depuis les nuages, qui donc m’enverra un livre de brocart ?
Un vol d’oies sauvages par sa forme l’évoquera
quand la pleine lune brillera sur le pavillon ouest.
Les fleurs, par nature, tombent en voltigeant, l’eau par nature s’écoule ;
un seul amour partagé,
deux lieux de vain tourment.
Ce sentiment irrépressible, impossible de m’en défaire,
il peut bien quitter mon front,
il n’en occupe pas moins mon cœur.
*
Sur l’air Xíng xiāng zǐ
Le ciel, avec sa lumière d’automne,
me fait remâcher mes sentiments meurtris ;
à voir les fleurs dorées*, on sait que le Double Neuf approche.
Sous-vêtements neufs à essayer,
vin nouveau à goûter,
peu à peu viendra le vent,
viendra la pluie,
viendra le froid.
La nuit tombe sur la cour,
des plus lugubres et angoissantes ;
maintenant que je suis dégrisée, les souvenirs me tourmentent.
Ah, supporter cette nuit sans fin,
la lune luisant sur le lit vide !
Entendre le bruit des battoirs,
le bruit ténu des grillons,
le bruit continu de l’horloge à eau...
*
Sur l’air Rú mèng lìng
Qui me tient compagnie à la fenêtre éclairée où je suis seule assise ?
Moi et mon ombre, nous sommes deux.
Mais si j’éteins la lampe, le sommeil me gagnant,
mon ombre du même coup m’abandonne, disparaît.
Plus rien ! Plus rien !
Que tristesse et peur, pauvre de moi !