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Jacques André Éditeur

mercredi 30 avril 2014, par Valérie Canat de Chizy

Comment sont nées les éditions Jacques André ?

Tout d’abord, il ne faut pas dire « les éditions JA ». Je ne sais absolument pas pourquoi, mais cette dénomination me donne des petits boutons. Il faut dire « Jacques André éditeur ». Il n’y a pas d’éditions mais un éditeur. Je ne le revendique pas d’une façon narcissique, (du moins l’espéré-je) mais bien comme un statut, au même titre que je pourrais être cordonnier ou chapelier. Jacques André chapelier, ou Jacques André cordonnier, cela sonne autrement que chapellerie Jacques André ou cordonnerie Jacques André, n’est-ce pas ? Le fait qu’il y ait une sarl, une entreprise donc, n’obère pas le fait que c’est moi qui entreprend et nullement une entité prétentieuse. Je revendique en conséquence ma prétention et les banques ne s’y trompent pas, en me demandant de cautionner sur mes biens propres mes actes financiers. (Les pauvres, s’ils savaient…).

Il convient donc de reposer la question de la manière suivante : « Comment est né Jacques André ? »

C’était donc par une profonde nuit, au printemps 1951, dans une maison étrange et digne du Grand Meaulnes, au fond des Terres froides, à proximité du lieu de naissance de Louis Mandrin. Ma famille n’a jamais revendiqué ni démenti un quelconque lien de parenté avec le contrebandier au grand cœur, mais une part de rébellion entre dans mes composants, et la chanson de l’homme imparfait mais si généreux et si inconséquent, l’homme des entreprises folles et désespérées, a bercé mes jeunes années.

Me berce encore.

Sinon d’illusions – folles et légères, elles ont rejoint les nuages qui rôdent dans le ciel du pays aux mille cailloux – du moins une rage d’entreprendre et de défier qui ne m’a pas encore quitté.

Dans une première vie, je fus imprimeur. Mais je n’aimais pas l’allégeance au client. C’était pourtant mon travail de chrysalide. Le chameau de Nietzsche. Ce statut, assez noble pour que, sous l’Ancien régime, on autorisât le port de l’épée au maître imprimeur, m’a cependant été souvent reproché quand la chrysalide a décidé de passer à un statut d’autonomie en choisissant ce qu’il fallait imprimer ou non. « Monsieur André, faites des chaussures » écrivait Voltaire à un homonyme qui se piquait de versifier. Voltaire m’emmerde, et je marcherai sur les pas de mon ami Jean-Jacques, l’apprenti, qui ne voulait rien d’autre que s’instruire pour instruire les autres.

Alors, bêtement, les livres, je savais les faire. Je savais les lire aussi, quelle outrecuidance ! J’ai donc fait des livres. Comme d’autres font des chaussures ou des chapeaux. Artisan, dit-on.

Mes livres doivent sentir la sueur et le bois, le cuir des chevaux et la maladie des hommes.

Quelle place tient la poésie dans votre catalogue et quelle poésie défendez-vous ?

La poésie pourrait constituer le dernier rempart contre ce que vous imaginez.
Sur 216 titres au catalogue ce printemps 2014, 46 sont directement du ressort de la poésie, soit 21%. Le travail technique représente sensiblement moins en pourcentage, mais le travail de représentation et de défense de mes publications poétiques absorbe probablement plus de 40% de mon activité promotionnelle. Si cela peut se quantifier.

Je ne me permettrai pas de défendre une poésie. La poésie me suffira à défendre. Même si certaines formes ne me conviennent pas ou ne correspondent pas au format que je mets à la disposition du public, je ne ferai pas la moindre discrimination dans ce domaine, sous peine d’empiéter et de saccager des initiatives qui ont toutes en commun le désir de liberté du verbe.

Fidèle à mon créneau, je me satisferai de défendre la poésie que je publie au premier chef, et ne souhaiterais pas me voir contraint au choix de Sophie.

Êtes-vous plutôt ouvert aux voix nouvelles ou privilégiez-vous la fidélité à des auteurs ?

Un éditeur qui serait sourd aux voix nouvelles ne serait pas plus honorable que celui qui abandonnerait ceux qui lui ont fait confiance. Il peut arriver que je ne perçoive pas l’émergence d’un nouveau talent, cela doit m’arriver souvent sans doute. Il peut aussi arriver qu’un poète n’écrive plus ce que j’ai décidé de défendre en priorité. La fidélité est une promesse à double tranchant. Mais, heureusement, un contrat d’édition n’est pas un contrat de mariage.

Quel est votre meilleur souvenir d’édition ?

Mon meilleur souvenir... Mhh

Mais c’est que je n’ai que ça, des bons souvenirs, presque autant de bons souvenirs que de bonnes perspectives d’avenir, et, comme je roule sans rétroviseur, ces remembrances deviennent vite un peu flous.

Aussi garderai-je un souvenir où l’amertume se mélange à la douceur, et si ce n’est le meilleur, à tout le moins c’est l’un des plus forts.

Avec Jean-Marie Auzias.

Il avait été le tout premier à me faire confiance, ce qui était quand même gonflé de sa part. Et nous n’avions que 6 mois de délai. 6 mois pour transformer en livre un opus de 800 pages, bourré de références, de notes, de sous-titres, saisi à la diable par une douzaine d’admirateurs conscients eux aussi de l’urgence. L’œuvre d’une vie en fait. J’étais inconscient, alors j’ai relevé le défi. Nous avancions à un rythme d’enfer, avec un chapitre tous les deux jours environ à collationner, à transcoder, à mettre en page, à relire, à faire relire, à corriger, à poser dans l’ensemble. Nous travaillions dans la joie et la bonne humeur. Pourtant, certains matins, Jean-Marie me téléphonait pour me dire qu’il avait trop mal, qu’il ne pouvait pas bouger, mais qu’on en ferait deux le lendemain. Parole tenue.

J’étais déchiré, disloqué par cette échéance, en me disant : "Tu vas finir ce livre et il va mourir aussitôt, mais si tu traînes, il peut aussi bien mourir sans qu’on ait fini." J’avais une conscience aiguë de ce point de jonction dont j’étais l’artisan. Vous avez déjà construit une guillotine ?

Mais je garde surtout le souvenir de la joie de vivre de cet homme. De son enthousiasme, de son optimisme. J’arrivais à le croire quand il me parlait du troisième tome qu’il n’avait pas encore commencé à écrire. En fait de tome, il n’a eu que le premier entre les mains. J’étais passé le prendre pour l’emmener à Ecully où il donnait une conférence. En montant dans la voiture - j’étais passé le prendre place Louis Pradel près de chez lui - il me dit : "Je viens de faire une crise cardiaque.
- Je t’emmène à l’hôpital ? (j’étais un peu paniqué)
-  Non, on va à Ecully, on m’attend."

Je lui mets le premier tome entre les mains et je roule. Il a feuilleté l’ouvrage. Satisfait. En arrivant à la conférence, il avait donné l’exemplaire à un type qui n’avait pas arrêté de tripoter l’ouvrage comme un chat se faisant les griffes sur un pull de laine. Cet homme est devenu depuis responsable de mes publications scientifiques, et un ami. Auzias n’a pas récupéré le livre. Mais ça, j’ai compris. Il n’était ni fétichiste ni narcissique. Une vraie leçon de générosité.

Est-ce un souvenir ? Pas vraiment, parce que je le revis comme si cela venait d’avoir lieu. C’est constitutif de ma vie d’éditeur. Et, s’il fallait refaire, je le referais, plus conscient, certes, mais je le referais. C’est évident.

Autre chose : j’avais fait une promesse à Jean-Marie. "Dix ans après ta mort, je te promets que je pourrai toujours publier ton texte." Il avait apprécié. Les dix ans arrivent. La nouvelle édition est bientôt prête.

Les souvenirs n’excluent pas la mémoire.

Quels sont les publications et les projets à venir ?

6 livres de poésie par an. 7 en philosophie, science et littérature, 8 en direction des jeunes lecteurs.
Je me défends d’en faire d’avantage, mais la boulimie est une foutue pathologie…

(Entretien Jacques André éditeur | Valérie Canat de Chizy)

http://www.jacques-andre-editeur.eu//

(suspendu) branche à peu près
sur le toit
si le bercement des astres
et des pluies

si le temps me prenait moi aussi par les bras
si ma chemise aux nuits
séchait ses manches

si enfin la lessive était dans
tes yeux le bousculement
formidable du monde
sur le dos.

Patrick Argenté, tout ton cinéma

À perdre haleine
tu poursuis le jour

et tu rattrapes abasourdie
chacune de ses heures

Quand la lumière se déchire
tu sais toujours trouver
un fil rebelle

pour la recoudre

et revêtir fiévreusement
ton impatience

Tu veux renaître
chaque fois

Marie-Ange Sebasti, Cette parcelle inépuisable

Pouvoir saisir l’espace,
Et retenir l’infime :

Tout est éclat d’un rire
Où naissent les étoiles

Où des appétits lèvent
Forgeurs-éveilleurs d’âmes

De chatoiements vermeils
En cataractes bleues
Des pans de ciel entiers basculent
Prélude à des envols de libellules

Gérard Gâcon, Stolons

De cette histoire portée à la lumière, l’enfant sur tes épaules s’allège.

Il sèche les larmes aux carreaux des fenêtres et pique sa monture
dans l’impatience du jour qui l’appelle.

Tu te laisses guider un peu plus loin encore
pour voir jusqu’où iront les mots,
pour voir s’ils apprivoiseront

les chimères.

Chantal Ravel, Est-ce que cela a existé ?

Et Venise ?

On ne voit plus rien.
Tout s’estompe.
On a tenté de tuer la peinture. On a tenté de tuer mon amour. On a tenté de tuer un mythe.

Un rêve,
assez réel
pour ne pas
s’écrouler.

Michel Dunand, Mourir d’aller

Comme l’arbre
Creuse un puits dans la nuit
Pour embrasser le ciel
L’enfant s’obstine et traverse les hivers
Mange la pierre
Toute sa vie
Sculpte la nuit
Épouse l’eau recommencée
Pour apprendre à parler
J’habite un oiseau, dit-il
Fraternel en sa solitude

Emmanuel Hiriart, à la recherche du roi (à paraître)

Dans les ruelles il y a ta silhouette, pourtant au soleil je suis seule sur le trottoir ; je te sentais dans chaque pièce, et tout n’est plus que vide béant, une profonde déchirure me lézarde de bas en haut. Cela fait bloc, une porte d’acier cherche à se fermer et je lutte contre elle. Ainsi, lorsque j’accepte de ne plus lutter la fenêtre s’ouvre doucement, laissant apparaître les fleurs de la cour de béton, une prairie imaginaire, et le vent pénètre, ainsi, je te vois, tu es là, ta silhouette n’a pas disparu, elle est dans la rue. Il y a ce qui n’est plus depuis longtemps, car tu ne voulais plus te promener, car tu cachais ta solitude dans ton appartement, là où tu étais.

Valérie Canat de Chizy, Poetry (à paraître)


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1 Message

  • Jacques André Éditeur Le 2 juillet à 17:39, par Herve Jane

    Le poème est un champ de bataille, un heurt de soi à soi, de soi aux autres, de soi au monde. Une explosion qui se masque derrière les mots avec ses fulgurances ou ses errances. Il est refuge pour un cri du soleil ou une larme de neige. Il est ce qui jamais ne sera dit, ce que l’on croit avoir dit, ce que l’on aurait pu dire. Le chant du papillon qui se pose devant moi. Ailes palpitantes. Détresse et joie enlacées. Ce qui est humain, somme toute.

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