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La nage de l’ourse

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Bonjour chère Véronique Duval, la Nage de l’Ourse est une maison
d’édition à l’écoute de la beauté du monde, mais quand et comment
est-elle née ? De quelle nécessité ?

La nage de l’ourse est née en 2017, au confluent d’un désir et d’une nécessité.
Le désir de créer ensemble, avec Philippe, une maison d’édition.
Nos domaines sont complémentaires, lui c’est l’image, le graphisme, et moi l’écriture. Nous étions dans une période où nous ressentions le besoin de nous ressourcer, tant sur le plan privé que professionnel. Cette création, c’était une aventure, un voyage dont nous ignorions tout, mais qui nous a embarqué et nous voguons encore.
La nécessité, c’est celle de chercher un antidote et des alliés : face à la méduse, celle de la violence croissante de la destruction du monde, la démesure de l’hubris humain, comment ne pas céder à la sidération, à la peur, à l’angoisse ? La sidération est mortifère. Cette menace nous impose de reconsidérer avec attention notre relation au monde, à l’autre, aux autres. Le monde est plus vaste que l’esprit humain ; nous habitons la planète avec de multiples espèces, dont certaines encore à découvrir ; loin de la nostalgie d’un passé idéalisé, ce qui nous intéresse c’est le monde qui s’invente aujourd’hui, avec conscience, dans l’incertitude.

C’est un beau nom, la Nage de l’Ourse, comment l’avez-vous choisi ? A quoi fait-il référence ?

Nous cherchions un nom qui évoque la fluidité, le mouvement et qui ouvre sur une vision moins anthropocentrée. J’enseigne le Taijiquan, or la nage de l’ours est le nom d’un mouvement de qigong dans la forme que je pratique. J’étais à la piscine, en train de nager, lorsque ce nom a émergé comme une évidence. Lorsque nous avons fait des recherches à partir de ce nom, nous avons lu cette histoire : une ourse polaire sur lequel des scientifiques avait posé une balise GPS a nagé près de 700 km, pendant 12 jours d’affilée avant de pouvoir toucher terre, en raison de la fonte accentuée de la banquise. La nage de l’ourse est un nom qui salue les autres êtres avec qui nous cohabitons.

Vous publiez 3 à 5 ouvrages chaque année. Pourquoi avez-vous choisi ce rythme de publication ?

Soyons cohérent : on ne peut pas à la fois déplorer la surproduction éditoriale et y participer. Nous choisissons d’éditer peu, de réaliser des tirages limités, et de réimprimer si nécessaire. Soyons réaliste : nous sommes deux au quotidien et ce rythme de publication permet d’accompagner les livres et leurs auteurs dans la durée. Nous sommes distribués par Pollen, et autodiffusés, nous passons aussi du temps à présenter les ouvrages à des librairies, organisateurs de festivals, bibliothécaires, documentalistes… D’un point de vue philosophique, ce rythme s’accorde aussi avec un rapport au temps : le livre est un objet conçu avec soin, pour passer de main en main et voyager dans le temps.

On retrouve vos publications dans 3 domaines : Témoignages, Jeunesse, Art et Poésie. Est-ce que selon vous il y a des liens entre ces domaines ? En quoi consistent-ils ?

Ce sont des domaines qui nous correspondent. Et qui sont suffisamment ouverts pour que nous puissions y jouer notre partition. Les ouvrages de poésie que nous publions sont aussi des témoignages ; la poésie est présente dans les ouvrages jeunesse, d’ailleurs l’un des tout premiers que nous avons publié est un court roman d’Albane Gellé, Sur les traces d’Antilope.

Comment faites-vous vos choix de publications ? Est-ce que l’on peut parler de rencontres ?

Oui, de rencontres avec un texte, une cohérence aussi entre le texte et la démarche de son auteur. Nous avons constitué dès le départ un comité éditorial, constitué de personnes de confiance, avec des visions complémentaires. Les choix de publications sont effectués de façon collégiale.

Les joies de l’édition… Quels sont vos meilleurs souvenirs d’éditions ? Et peut-être aussi les difficultés ?

Les joies de l’édition, elles sont avant tout dans les rencontres : avec les textes, avec les auteurs, avec des passeurs de livres, avec des lecteurs. Et dans le processus depuis la réception d’un manuscrit jusqu’à sa vie en livre. Il y a aussi la joie de feuilleter un livre que l’on vient de recevoir de l’imprimeur, celle de voir la joie de l’auteur quand il le reçoit. On sent alors des liens, des fils tendus, on a des alliés, on reçoit de la reconnaissance, cela donne du sens à ce métier. Un métier qui, à notre niveau, n’est pas rémunérateur, tout en demandant de multiples compétences.

Quelle idée de la poésie souhaitez-vous défendre ?

Christophe Esnault évoque l’urgence à écrire, à propos de sa démarche, et aussi à propos d’Apnée, de Natacha Sillègue, qui elle-même parle d’uppercut. La nécessité, l’urgence sont aussi à l’origine de Pluie sur le Mellois, d’Elisa Viel, notre dernière publication poésie. C’est difficile de répondre à cette question ! Je dirais que la poésie qui nous touche est celle qui dérange, qui bouscule, qui révèle, et qui a aussi l’intelligence des silences.

Si vous aviez un livre de poésie à nous conseiller, quel serait-il et pourquoi ?

Je suis tentée de dire : joker ! Comment conseiller de façon abstraite, sans échanger avec quelqu’un ? Mais j’ai envie de vous parler de L’impatience à être sauvage : Christophe Esnault est venu à Surgères en octobre dernier, au festival des écritures. Le livre est paru en mars mais jusque-là, nous n’avions échangé que par mail et au téléphone. L’impatience à être sauvage est un recueil « d’éclats bruts de vie » (pour citer André Ughetto). Une collecte d’instants d’enfance, d’adolescence, où la sauvagerie tapie surgit, où le rire fraternise avec la souffrance, une traversée de désirs. Ce livre nous a permis de rencontrer Christophe Esnault, et nous en sommes heureux.

Quels sont vos projets en cours et à venir ?

Nous publions en cette fin d’année Mimosa tratralala, de Veronika Boutinova et Maruko : un album jeunesse dans lequel la poésie de la langue et des images tient une belle place. Pour 2026, nous avons plusieurs projets dans le domaine Témoignages : un récit graphique autour d’une immersion dans une ferme, par une journaliste et une illustratrice ; une exploration des paysages et des nourritures, dans le prolongement de Le goût d’un fleuve, la Charente, de Blandine Giambiasi. Et deux autres projets encore en maturation.

Éditions La nage de l’ourse

Propos recueillis par Cécile Guivarch


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