En mars 1994, Gherasim Luca se jette dans la Seine. Alain Berset, en 1994, crée
de nouvelles éditions – en y mobilisant de belles presses et des « tonnes de caractères
en plomb », toujours visibles et utilisées pour la plupart aujourd’hui. Il les
nomme « Héros-limite » en hommage affirmé à ce poète.
Celui-ci écrivait : « Plus que de me situer par rapport à une / tradition ou à
une révolution / Je m’applique à dévoiler ma résonance / D’être / La poésie est
un silensophone / Le poème, un lieu d’opération ». Et Alain Berset répond à Gherasim Luca, dans la même tessiture :
j’ai d’abord voulu consacrer notre travail aux livres d’artistes, (attiré par exemple par le travail de GLM), à la poésie visuelle et expérimentale, puis à la poésie sonore. Mais je situerai volontiers le champ poétique qui m’intéresse entre Supervielle et Luca, ce qui laisse un large espace d’investigation !
Alain Berset, qui a une formation de libraire suppose l’être un peu resté dans l’esprit, pense que « les conditions dans lesquelles un livre se conçoit ne sont pas anodines » et voudrait aussi éditer des textes qu’on ne voit et qu’on n’entend pas assez pour qu’ils parviennent entre les mains de plus de lecteurs, aider à leur circulation sous forme de beaux livres. Après avoir investi des lieux anciennement squattés (ARTEMIS) où il a pu entreprendre cette belle aventure éditoriale, il entre ensuite en 2008 dans un beau local lumineux, aux belles fenêtres, le long d’une rivière, longée d’arbres, l’Arve, local sis dans une friche industrielle. Il y dispose d’un bel atelier et d’un entrepôt avec un loyer préférentiel, parmi d’autres occupants dont la plupart pratique des professions culturelles ou esthétiques, ingénieurs du son, décorateurs, artistes, etc. Un « lieu d’opération idéal ». Il a pu réinstaller ces machines et ces casses ici. Car, au fond, les éditions ont bel et bien commencé par une très grande attirance pour l’imprimerie, pour la fabrication matérielle du livre, pour les papiers, pour les encres, pour les lettres :
Associer un atelier d’imprimerie typographique à une maison d’édition était lié à une perception de la littérature. Nous pensons que l’écriture ne peut être qu’artisanale
Aujourd’hui, les livres ne sont plus en typo, mais la grande majorité des couvertures, oui. Et c’est un bonheur que de les regarder et de les toucher sur les nombreuses étagères pour en admirer déjà ces couvertures chatoyantes (au demeurant assez discrètes, travaillées hors de tout clinquant) et suivre le travail d’artisan qui les met vraiment en valeur. Les éditions Héros-limite tournent avec trois salariés dont deux à mi-temps, Gaia Biaggi, qui s’occupe de la mise en page des livres, Vincent Gerber qui s’occupe de l’administration. dont le travail était jusqu’à aujourd’hui largement soutenu par des subventions d’organisations nationales, venant aussi de plusieurs autres pays francophones, comme le CNL pour la France. Celles-ci vont disparaître. Et ce n’est pas vrai que pour la France. C’est une vraie cause d’inquiétude pour cet éditeur, mais aussi pour tous les autres, pour les écrivains et les lecteurs. Tout le monde me semble concerné par cette raréfaction des subsides culturels. Mais nous continuons. Les éditions Héros-Limite bénéficient en Suisse d’un conventionnement de la République et canton de Genève, d’un soutien à structurel de l’Office fédéral de la culture. Ses ouvrages ont reçu le soutien de la Loterie romande, Pro Helvetia, la fondation Michalski.
Les premiers livres publiés eurent pour auteur Ulyses Carrión, Valère Novarina, John Cage traduit par Vincent Barras qui est un proche des éditions, prêtant souvent la main. Il s’agissait souvent de livres d’artiste qui attiraient beaucoup et attirent toujours Alain Berset. Peu à peu, le catalogue s’étoffe, dans de nombreuses directions qui s’épaulent, se complètent, se parlent entre elles.
La maison a créé trois collections : Feuilles d’herbe souvent consacrée à des rééditions ou des traductions, Tuta blu, principalement consacrée aux textes sur le travail et Géographie(s), qui, comme son nom l’indique, se tourne résolument vers différentes manières cruciales d’habiter, d’inventer l’espace et comprend des livres qui inventent une éco-poésie, une géopoétique dans la lignée d’un Kenneth White
Feuilles d’herbe / AUTOUR DU CAIRN / Alexandre CHOLLIER
Tuta blu/ La professeure de langue / Hélène SEVESTRE
Géographie(s) / Géographie buissonnière / Claude RAFESTIN
On trouve dans ces collections des proses poétiques, des essais, à chaque fois un regard singulier sur le monde mû par une écriture que l’éditeur aime surprenante, dépaysante (ou « repaysante »). Il s’agit souvent de livres engagés politiquement, aussi bien un livre extrêmement tendu (traduit de l’allemand) comme Vue de la lune du philosophe Günther Anders qu’un livre lui aussi acerbe et récent de Daniel de Roulet La France atomique.
La revue L’ours blanc, comme une sorte de collection, menée de concert avec quatre autres personnes, Hervé Laurent, Vincent Barras, Cléa Chopard, Julia Sorensen et Baptiste Gaillard. Elle, publie des textes poétiques courts dans des typographies ou de belles mises en page surprenantes.
Mais souvent, si on y réfléchit, les livres paraissent plutôt hors-collection et leur confection est tout aussi soignée, à chaque fois une aventure différente. C’est un plaisir à chaque fois de découvrir un nouveau livre :
Journal / Jean Colin d’Amiens
Signes des temps / Christophe Manon
A la saison des abricots / Carol Sansour
Il peut s’agir de poésie expérimentale, de poésie plus « traditionnelle » mais qui réinterroge cette tradition, de rééditions, de rééditions de traductions anciennes, de tout ce qu’Alain Berset désire porter vers le jour et vers le regard du lecteur. Les choix sont toujours guidés par le désir et la curiosité de l’éditeur, choix qui, me semble-t-il, offrent à la fois une très grande diversité et une grande cohérence intellectuelle. Ils sont en général construits sur l’amitié, sur des échanges, des rencontres importantes et imprévisibles Quelques livres répondent à un envoi par la poste en l’éditant, mais ce n’est pas si courant. Laura Tirandaz avait envoyé ainsi la traduction de Croyons à l’aube de la saison froide de Farouk Forakzad qui a trouvé là résonance forte (voir critique du livre dans terreaciel.net). On voit naître peu à peu une sorte d’esprit propre Héros-limite qui mène par des chemins multiples et de traverse jusqu’à l’édition de documents sonores qui, ainsi, dit Alain Berset trouvent leur sens dans la recherche d’une forme et donnent ainsi vie à l’expression d’une pratique artistique. Ceux-ci relatent une expérience esthétique nouvelle avec des enfants, comme le dernier qui vient de paraître, une expérience accompagnée par Alain Berset lui-même et Laura Tirandaz, du partage avec eux d’un livre de Jean Giono réédité par Héros-limite : Bestiaire. Et la boucle est bouclée, pour se réouvrir, chemin pour aller ensemble et vers...
Des poètes lisent des poètes et donnent à entendre le grain du poème, ce grain-là, ce jour-là, dans la force d’une relation entre celui qui a écrit et celui qui dit. Et Alain Berset ajoute :
Faire de l’édition, c’est aussi faire œuvre, fabriquer des livres investis d’esprit. Chacun de ces objets délivre une pensée, un univers ; possède une vie propre, des contours singuliers, invite à une lecture spécifique. Ils sont faits pour être vus les uns aux côtés des autres. Les livres qui constituent le catalogue des éditions Héros-Limite sont les éléments d’une mosaïque : pour autant que la lecture soit elle-même « invention ». Entre Bénédicte Vilgrain, Valère Novarina, Roger Lewinter ou Fabienne Raphoz se crée un lien qui est celui de l’espace et la voix, car le livre est aussi une partition. Chacun de ces écrivains peut être lu à haute voix, semble être fait pour être lu à haute voix. Il y a cette phrase que tout le monde connait : « le style est auditif ». Ingrid Caven disait : « Le style doit être parfait pour que l’âme ne soit pas empêchée de passer ». C’est aussi cela le travail de l’éditeur, à travers tous les détails de la conception d’un livre, faire en sorte que l’âme puisse « passer ».