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La Maison de Poésie de Paris Fondation Émile Blémont - entretien avec Jean Le Boël

vendredi 27 mars 2020, par Cécile Guivarch

Entretien Terre à Ciel : Jean Le Boël répond aux questions de Cécile Guivarch à propos de la Maison de Poésie de Paris Fondation Émile Blémont

Il me semble que nous ne pourrions pas parler de la Maison de Poésie de Paris - Fondation Emile Blémont, sans parler de celui qui l’a fondée. Cher Jean : qui était donc Emile Blémont ? Quelle était sa personnalité ?

Tu as raison : à tout seigneur, tout honneur ! D’autant que son cas est exemplaire : c’est celui d’un poète assez lucide pour ne pas s’obnubiler de sa seule création ; assez curieux et fin pour distinguer le génie là où ses amis hésitent ou sont carrément choqués ; assez généreux et visionnaire pour prolonger, au-delà de sa propre existence, son bienveillant soutien à la poésie. Émile Blémont, né Léon-Émile Petitdidier a vu le jour à Paris en 1839 ; il y est mort en 1927. Il ne s’intéressait pas qu’à la poésie, mais aussi au théâtre ; il fut proche de Victor Hugo, des Parnassiens et des Symbolistes ; c’est à lui que Rimbaud offrit le manuscrit du sonnet dit des Voyelles ; il fut traducteur d’Edgar Allan Poe, de Mark Twain, de Sterne et, dans la revue qu’il fonda en 1872 (La Renaissance littéraire et artistique), il publia la première traduction en français de Leaves of grass de Walt Whitman. Rien qu’à ces titres, il a déjà joué un rôle dans l’histoire littéraire. Mais chacune des rubriques que je suggère mériterait un long développement. Pour le connaître mieux, rien de tel que la lecture du Bonjour, M. Blémont, le mystérieux invité du Coin de Table et la bohème artistique et littéraire des années 1870 que lui a consacré Mathilde Martineau en 1998.

Ce tableau de Fantin-Latour le Coin de table, qui figure maintenant dans le patrimoine du musée d’Orsay, en lien avec Emile Blémont et la poésie. Cela mérite que nous nous attardions sur cette toile. Son histoire, son symbolisme. Sa description. Peux-tu développer cela ?

Henri Fantin-Latour pourrait passer aux yeux des distraits pour un peintre relativement sage, bien à sa place dans les musées, une espèce d’officiel. Ce serait très injuste : c’était un passionné, un curieux, un moderne, quelqu’un qui aimait sortir des sentiers battus, aussi bien en peinture qu’en littérature. Il avait commencé vers 1864 une série de tableaux collectifs, conçus comme autant d’hommages au génie : Hommage à Delacroix – il place Baudelaire parmi ses figures, avec Manet, qu’il célèbre à son tour dans Un Atelier aux Batignolles – où on retrouve Bazille, Monet, Renoir, mais aussi Zola, entre autres. Il en préparait un pour Baudelaire, après sa disparition, qui se serait appelé L’Anniversaire. Il ne le fit pas, mais il s’intéressa au vivier de poètes réunis par Émile Blémont autour de la revue La Renaissance littéraire et artistique. Ces Parnassiens, poètes héritiers de l’Art pour l’Art de Théophile Gautier se réunissaient tous les mois pour des repas que la presse bien-pensante appelait les « dîners des vilains bonshommes ». Suffisamment vilains, en tout cas, pour que tous ne les fréquentent pas. Le célèbre éditeur Poulet-Malassis aurait aimé ajouter à la liste Leconte de Lisle, Théodore de Banville et Hugo, mais ces derniers déclinèrent l’invitation. Eux, du moins, conservent une notoriété. Peut-on en dire autant d’Albert Mérat qui aurait refusé d’apparaître aux côtés de ce voyou de Rimbaud et dont la place est occupée par un pot d’hortensias ? On y voit donc, assis, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d’Hervilly, Camille Pelletan ; debout, Pierre Bonnier, dit Elzéar, Émile Blémont, Jean Aicard. Nous pouvons, hélas, avoir beaucoup oublié d’eux. Ils constituaient pourtant une élite objective, créatrice et vivante. Que deux d’entre eux, Verlaine et Rimbaud, continuent à ce point de nous marquer fait de cette toile un document miraculeux. Émile Blémont qui en était devenu propriétaire en fit don à l’état et elle fait désormais partie des collections du Musée d’Orsay. Mais me voici dans un exposé d’historien, ce qui n’est pas forcément ma compétence. Je suggérerais plutôt la lecture du roman éponyme de Claude Chevreuil Un Coin de Table.

En quoi et comment Emile Blémont a-t-il occupé une place de choix dans le monde de la poésie ? Selon toi est-il à l’initiative d’un mouvement, d’un élan pour la poésie contemporaine, avec la création de la Maison de Poésie de Paris et de la Fondation ? Quelles actions avait-il mises en place ? Par quelle(s) ambition(s) était-il porté ?

Je ne suis pas sûr qu’on puisse dire d’Émile Blémont qu’il ait été ni un Verlaine ni un grand théoricien de l’écriture poétique. Un infatigable soutien des poètes, si. Il accompagna, en 1902, la création de la Société des Poètes Français par les Académiciens Léon Dierx, José-Maria de Heredia et Sully-Prudhomme : combien se souviennent que ce dernier fut, en 1901, le premier Prix Nobel de Littérature, combien lisent encore sa poésie ? C’était pourtant un homme estimable et un bel écrivain. Blémont, en tout cas, n’entendit pas placer tous ses espoirs dans cette très officielle Société. Il devait avoir conservé un certain goût des voyous et l’idée que la Poésie avait besoin de respirer en dehors des institutions. Ce qui ne veut pas dire qu’on doive la jeter à la rue. D’où, après sa mort, en 1927, et suivant ses dispositions testamentaires, la création de la Fondation Émile Blémont et l’installation de la Maison de Poésie, au 11bis, rue Ballu, dans le IXème arrondissement. Cette fondation, reconnue d’utilité publique dès 1928 par décret du Président de la République, constitue un excellent outil de promotion de la poésie et de défense des poètes.

Il y a eu la période Émile Blémont mais aussi un après. Il me semble, la Maison, la Fondation ont été gérées par Jacques Charpentreau. Et comment s’est-elle développée alors ?

Il y avait autour de Jacques Charpentreau, décédé en mars 2016, une équipe remarquable dont les survivants parmi nous sont Jean Hautepierre, Jean-Luc Moreau, Jean-Pierre Rousseau, Robert Vigneau et Sylvestre Clancier, notre nouveau président. Un bonne partie de leur travail a consisté en une refonte des prix, très nombreux, décernés par la Maison de Poésie, dans un souci de lisibilité. Qu’on y songe : le Grand Prix de la Maison de Poésie est ainsi né du regroupement des cinq prix dits de Fondation, dont le Prix Émile Blémont ; le Prix Verlaine a absorbé les Pierre Louÿs, Léon Valade, Gabriel Vicaire, Charles Péguy ; le prix Philippe Chabaneix, de critique ou d’histoire de la poésie, a repris le Léon Riotor… et ainsi de suite, afin d’adapter la communication de la Maison à notre monde pressé.
L’autre gros chantier a été la revue Le Coin de Table dont la production (soixante-six numéros, jusqu’en mai 2016) a été riche et exemplaire.
Jacques Charpentreau s’y était tellement investi qu’il était malaisé de poursuivre sans dénaturer. Nous avons préféré lancer un programme d’anthologies dont la première La poésie française, cent ans après Apollinaire, sortie en décembre 2018, réunit cinquante poètes, dont de très belles voix nouvelles. D’autres suivront, tous les deux ans, a priori. Françoise Coulmin a une véritable expérience des anthologies, mais elle n’a pas imposé ses choix. Chaque administrateur, ici, a contribué avec trois poèmes, puis a retenu deux autres poètes ; lesquels, à leur tour, en ont choisi deux supplémentaires. D’où la très belle variété de la cinquantaine de noms retenus.

Après la disparition de Jacques Charpentreau, il y a eu un essoufflement, alors comment un nouvel élan a-t-il été possible ? Sous l’impulsion d’une personne, d’un collectif ? Et pourquoi avoir eu l’envie de poursuivre les activités initiées par Émile Blémont ?

Je n’emploierai pas le mot d’essoufflement, plutôt celui de désarroi. La Maison de Poésie devait affronter, outre la disparition de son animateur, les démêlés judiciaires avec la SACD qui prétendait la chasser de ses locaux historiques. Je ne prendrai pas position dans une procédure qui est encore entre les mains de la justice, mais disons que la SACD pourrait bien avoir à regretter, semble-t-il, cette tentative malheureuse. Il y avait aussi une question de génération : certains étaient sur la brèche depuis plus de trente ans. Dans ce contexte, Sylvestre Clancier a pris l’initiative d’un amalgame renouvelé, en reconstituant une équipe solide, composée de figures historiques de la Maison, pour la mémoire, pour la transmission, et de bleus, prêts à s’investir et apportant leur expérience de l’animation et de la promotion de la poésie. En voici l’état actuel : Sylvestre Clancier (Président), Claudine Bohi, Françoise Coulmin, Jean Hautepierre (trésorier), Colette Klein, Jean Le Boël (secrétaire général), Jean-Pierre Rousseau
Membres d’honneur : Jean-Luc Moreau, Robert Vigneau
Directeur : Franck Lebeugle

Qu’est-ce qui différencie la Maison de Poésie de Paris des autres Maisons de la Poésie selon toi ? Quelles actions sont menées ou vont-elles être menées pour la poésie, les poètes, les éditeurs ?

Il ne s’agit pas, à nos yeux, de nous affirmer uniques ou supérieurs, mais d’agir, y compris avec les autres maisons de poésie. Nous ne sommes pas liés à un territoire : nous servons la création poétique, en général. Nous nous sentons une responsabilité historique, une responsabilité d’héritiers. Nous avons une spécificité, celle d’être une Fondation reconnue d’utilité publique. Il serait dommage de laisser partir à vau-l’eau un aussi bel outil et l’indépendance qu’il offre à l’égard des tutelles.

Je crois que la Maison de Poésie organisera également des prix, quelle est selon toi l’importance de ces prix, et quelles seront les conditions ?

Nous allons relancer le programme des Prix. En 2019, nous avons décerné le Prix Verlaine, soutenu le Prix Louis Guillaume et nous comptons également renouveler le Prix Rimbaud. Ce prix, orienté vers la jeunesse, avait été suspendu lorsque l’État lui avait retiré son soutien. Nous envisageons de lui donner un autre visage, de nature à rendre la lecture de la poésie contemporaine plus spontanée chez les jeunes gens. Il ne s’agira plus seulement de demander à des lycéens d’écrire de la poésie, mais d’en faire les jurés d’un prix de poésie contemporaine, sur le modèle de ce qui se pratique pour le Prix des Trouvères, que j’anime par ailleurs. C’est d’ores et déjà programmé pour le début 2021.
Oui, les prix seront pour nous un moyen d’encourager, d’épauler des voix nouvelles, pas seulement de consacrer, mais aussi de susciter un nouveau lectorat.

Comment pensez-vous mettre en avant la poésie contemporaine, la diffuser, la faire rayonner ?

Les anthologies que j’évoquais tout à l’heure, le renouvellement du Prix Rimbaud vont déjà dans ce sens. Dès que nous aurons retrouvé nos locaux et les coudées un peu plus franches, nous devrions rendre plus fourni notre programme d’animations. Nous avons aussi participé aux deux premières éditions du Salon des Poètes et de la Mélodie française qui se sont tenues à la Salle Gaveau, en décembre 2018 et décembre 2019.

Est-ce que la Maison de Poésie agira seule ou bien allez-vous développer des partenariats, des actions avec d’autres maisons, d’autres institutions, en France ou ailleurs ?

Nous sommes au début d’un nouveau cycle. Oui, des partenariats seront noués, à la fois en région et à l’étranger. Voici quelques points du programme de notre président, Sylvestre Clancier :
« D’où il ressort que notre Maison de Poésie à la différence d’autres Maisons de la Poésie créées ultérieurement en France doit ouvrir largement ses portes à celles et à ceux qui défendent et promeuvent la poésie et l’œuvre des poètes et accueillir toutes formes de manifestations (à titre d’exemple les éditeurs de poésie pourront y présenter leurs nouveautés en présence des poètes concernés etc.)
Les Associations de poètes ou d’Amis de poètes disparus pourront y tenir leurs réunions et manifestations.
Un Parloir des Poètes y sera régulièrement organisé, comme Émile Blémont le souhaitait.
Un prix de poésie destiné à impliquer de jeunes lecteurs (collégiens et lycéens) dans la lecture de manuscrits de poèmes et d’établir des sélections, comme cela se fait déjà autour du Prix des Trouvères, pourra être développé, en un premier temps, en partenariat avec ce Prix et auquel pourrait être associé un Prix Rimbaud (notre nouveau Secrétaire général, Jean Le Boël, se proposant de nous aider en cela).
Des anthologies de poèmes continueront à y être réalisées tous les deux ou trois ans afin de faire découvrir ou mieux connaître des voix nouvelles de la poésie contemporaine.
Notre Prix Paul Verlaine sera remis plus régulièrement.
Chaque année notre MDP associée à l’Association des Amis de Louis Guillaume remettra avec eux le Prix Louis Guillaume du poème en prose à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, comme cela a été fait pour la première fois l’an passé. Une lecture de poèmes en prose accompagnée d’un ou deux musiciens sera organisée.
Notre MDP tissera progressivement des liens avec d’autres Maisons de la Poésie à Paris et sur tout le territoire, voire au-delà, par exemple avec la MDP de Montréal au Québec, pour réaliser dans leurs murs des interventions poétiques à charge par la suite de réciprocité.
Des partenariats seront noués avec des professeurs de lettres en Collèges et Lycées afin de permettre des interventions de poètes en classe. »

Enfin, comment vous êtes-vous organisés, car il me semble que vous êtes un collectif de poètes à faire évoluer la maison. Qui êtes-vous ?

Le fonctionnement d’une fondation n’est pas tout à fait celui d’une association, loi de 1901. Nous sommes sept, pas plus, sans compter les membres d’honneur, et nous cooptons les nouveaux entrants, en cas de disparition ou de démission, selon la règle de l’unanimité.
Dans un souci d’efficacité, nous nous sommes dotés d’un Directeur : Franck Lebeugle nous apporte une compétence d’organisateur et de gestionnaire, dans une fonction qui fut un temps assumée par Mathilde Martineau.

Dernière question, un peu indiscrète : comment faire vivre la maison de la poésie, de quels fonds, de quelles subventions nécessite-t-elle ?

La question n’est pas indiscrète : elle est centrale. En tant que fondation, nous sommes habilités à recevoir dons et legs. Ces versements donnent droit à de substantiels dégrèvements d’impôts.
Acheter nos publications, nos anthologies constitue également un excellent moyen de soutenir notre action. Par avance, merci. Mais la faire vivre, c’est aussi l’accompagner dans ses initiatives. Nous sommes tous à l’écoute, particulièrement le secrétaire général que je suis.

http://www.lamaisondepoesie.fr/


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