Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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La revue Haies Vives

lundi 25 octobre 2021, par Cécile Guivarch

 

Entretien avec Sébastien Robert, par Cécile Guivarch

Bonjour cher Sébastien Robert. J’ai découvert la revue que vous dirigez, Haies Vives au Salon de la Revue il y a déjà quelques temps, et nous nous étions promis alors de la présenter dans un numéro de Terre à ciel. Les méandres d’internet nous ont un peu éloignés et nous voici de nouveau en contact et le plaisir est là de vous poser quelques questions pour en savoir un peu plus.

Si je me souviens bien Haies Vives est née de rencontres, d’un désir, de moments particuliers, nous avions échangé autour de cela. Peut-être me remettre en mémoire la naissance d’Haies Vives ?

L’idée de la revue est née fin 2012. Trois raisons sont à l’origine de sa création : la gratitude envers ma grand-mère maternelle, Aimée, qui venait de mourir et dont le regard « poétique » a déterminé mon existence ; la volonté d’ancrer la poésie dans un lieu qui m’est cher, l’Indre, département du Bas-Berry ; la nécessité de soutenir et d’affirmer une poésie définie.

Ainsi, dans chaque numéro, poésie classique côtoie poésie contemporaine, pourquoi avez-vous opté pour cette sorte d’échange entre poètes d’aujourd’hui et d’hier ?

Poésie patrimoniale plus que classique. La poésie, comme tout art, universel singulier, ne mérite son nom que si ses racines plongent dans le passé afin de produire de nouvelles fleurs : la tradition, bien comprise, n’a rien à voir avec le passéisme. Si vous voulez, la poésie est toujours un héritage neuf, « toujours identique et toujours nouveau » selon la belle formule de Lavelle. Un poème n’est jamais cause de soi car un poète ne cesse jamais d’emprunter aux autres. Faire dialoguer les poètes du passé avec ceux du présent consiste à rappeler cette idée essentielle. Il me semble qu’il existe une continuité secrète et constitutive de la poésie : il s’agit de reconnaître que la poésie n’est rien d’autre qu’une parole primitive, fondatrice. Sans doute Vico avait-il raison en affirmant que la poésie s’est toujours déjà mêlée à la métaphysique ; dans le temps des premiers hommes, comme il l’écrit, il se peut que cette métaphysique et cette poésie confondues constituèrent un savoir intuitif de l’âme et du monde. En cela, les poètes du passé ne sont pas différents de ceux du présents : leur poésie, au-delà de ses formes multiples, est toujours une tentative de retrouver ce langage si spécial, immémorial et secret.

 

Rollinat (1846-1903), assis danns son bureau de La Pouge, Fresselines (1899)

 

Avez-vous envie par ailleurs de défendre une poésie particulière ? Quels sont les poètes fondateurs selon vous ?

Oui, une poésie dans ses formes lyriques et contemplatives contemporaines, contraire à tout engagement social ou politique que nous bannissons absolument. Une poésie qui déplie l’âme et la nature en révélant ce qui, d’ordinaire, se dérobe au regard. Mais révéler peut s’avérer une opération difficile qui pourrait conduire à une poésie compliquée, or les textes que nous publions refusent l’hermétisme : nous voulons des chants simples et clairs qui vont au cœur avec un grand dépouillement ; il me semble que cela est d’ailleurs particulièrement difficile. Les poètes fondateurs ? Je ne sais s’ils existent mais quelques ombres planent sur la revue : celles de Rollinat, de Supervielle, de Claudel, de Jaccottet, de Rognet. Boncœur, le grand poète patoisant, n’est jamais très loin : c’est à lui, d’ailleurs, que nous devons le titre de la revue. Dans un ses monologues tiré du Berger m’a dit… (1955-1978), intitulé « Su’ les traînes », il évoque ces chemins creux, encaissés, appelés « traînes » en Bas-Berry, et bordés de haies vives qui les recouvrent parfois entièrement pour former un dôme de feuillage : le narrateur, un vieux berger, raconte qu’il a vu le monde défilé sur ces traînes, du matin au soir, mais qu’il a aussi pensé, rêvé et contemplé le long de ces chemins…

 

Jean-Louis Boncœur (1911-1997) dans les années 60

 

Comment fonctionnez-vous pour construire un numéro ? Je crois que vous avez un président d’honneur, un comité de lecture. Vous nous en parlez ? Sur quel schéma chaque numéro se construit-il ?

  • Selon une formule identique : une grande figure contemporaine, invitée, ouvre la voie aux autres poètes. Le volume se referme toujours sur une œuvre patrimoniale ou moins récente : cette année, par exemple, nous avons souhaité célébrer le centenaire de la naissance de Pierre Torreilles, un poète ami de René Char. A la fin de chaque volume, nous laissons toujours quelques pages à notre ami Gérard Paris afin de présenter deux ou trois recueils récents.
  • En effet, nous avons un président d’honneur, Richard Rognet : j’aime beaucoup sa poésie, à la fois lyrique et retenue. En 2018, Il nous a donné de magnifiques élégies. La poésie de Richard Rognet, qui sonde l’âme et la nature, incarne l’esprit de notre revue.
  • Le comité de lecture, lui, n’a plus changé depuis trois ou quatre ans : lectrices attentives et exigeantes, les amies et collègues qui composent avec moi ce jury – dont certaines sont poétesses – rendent chaque année leur verdict afin de constituer le numéro.

 

 

Consacrez-vous chaque numéro à un poète en particulier ? Le dernier numéro Pierre Dhainaut... Le précédent Jean-Pierre Barnaud... Pourquoi avoir choisi ces poètes ?

Je ne peux pas dire que chaque numéro est consacré à un auteur mais il met en avant un grand poète contemporain : ce sont ses mots qui ouvrent le volume. Les poètes que vous citez, auxquels vous pouvez ajouter Siméon, Maulpoix, Rognet, Lemaire, Riou, Ancet ou Grasset, sont des noms dont l’œuvre participe de la poésie que nous aimons et que j’ai évoquée tout à l’heure.

Pouvez-vous nous partager de bons moments, des souvenirs autour de la revue, d’un dossier en particulier ?

Le travail que nous menons est encore discret mais je m’efforce d’en parler davantage. Au fond, après avoir goûté de beaux textes, commence un travail long et austère. Mais c’est une joie toujours renouvelée de publier des poètes que j’aime, parfois que j’admire profondément. Il est aussi très émouvant, très agréable, de publier pour la première fois ou presque, un jeune poète comme, cette année, Sidali Taleb.

Quels sont vos moyens de diffusion ? De vous faire connaître ? Quelles difficultés rencontrez-vous en tant que revuiste ?

Les moyens de diffusion sont peu nombreux : une ou deux librairies et principalement les commandes. Je peux aussi évoquer de rares adhésions de bienfaiteurs. Pour faire connaître la revue, nous comptons sur notre site et nos pages Facebook ou Twitter. Le bouche à oreilles, les sites poétiques sont aussi, évidemment, d’excellents moyens de signaler l’existence de Haies Vives. S’il est difficile de se faire connaître, il est d’abord difficile d’exister : chaque numéro est le résultat d’un long travail. Totalement autonome, ne bénéficiant d’aucune aide, la revue ne peut compter que sur ses ventes : si nous continuons ainsi, il faudra encore du temps pour espérer élargir notre diffusion.

Vous avez sûrement des projets pour vos prochains numéro, et si vous nous en disiez quelques mots ?

Oui, l’année prochaine, nous fêterons les dix ans de la revue. Pour faire suite à Torreilles, je pensais célébrer, dans la dernière partie du volume, un auteur important qui a considérablement renouvelé la poésie et la musique : Guillaume de Machaut. Cependant, il me semble que laisser la place à Jean-Louis Boncœur serait un meilleur choix. La revue elle-même, le Bas-Berry où se trouvent ses racines, l’incroyable attention à la nature, la tradition vivante, la solitude immédiate nécessaire à la poésie : tout cela se concentre dans l’œuvre du vieux poète berrichon disparu en 1997, dont le patois, par chez nous, chante encore dans bien des mémoires. Ce serait aussi l’occasion de faire connaître, à un plus large public, sa poésie et sa langue.

Selon vous est-ce que la revue influence votre travail de poète et vice versa ? Et en quoi ?

Oui, il est certain que mon modeste travail de poète influence la revue puisque c’est lui, en partie, qui a fait naître Haies Vives : elle est aussi le fruit d’une certaine vision de la poésie. En sens contraire, peut-être la revue influence-t-elle mon écriture, mais davantage grâce aux poètes du passé. Rollinat et Claudel, pourtant si différents, restent pour moi – surtout le premier – des compagnons fidèles. Rollinat m’est proche, me console toujours et je ne me suis jamais trop éloigné de ses traces : je le devine souvent, canne à pêche en main, en train de parler seul ou de « calepiner » au bord de l’eau… Quand nous avons fait redécouvrir Mérat ou Silvestre, deux poètes importants de la fin du XIXe siècle, j’ai lu et interrogé ces textes : Mérat m’a permis de conserver voire d’approfondir l’attachement que j’ai à l’idée de « mesure » en poésie ; Silvestre, lui, est étonnant dans les formes qu’il emploie. Depuis, je me sens un peu plus libre d’utiliser ou de réformer, à ma manière, des formes poétiques anciennes. Pour le reste, je veux dire le style – l’essentiel – c’est en moi-même que je puise. Mais « en moi-même » ne veut pas dire que je sois seul : l’autonomie radicale de la création est une fable. Qui me guide ? Qui modifie ou réforme mon expression, dans le moment où je compose ? Je n’en sais rien. Mes influences – littéraires ou non – sont là qui travaillent en moi, le spectacle des choses est là qui imprime sa singularité dans mes poèmes. A chaque fois que j’écris, c’est-à-dire rarement, j’espère ne pas trahir ce que je contemple et tente de donner à voir.

Je vous remercie beaucoup cher Sébastien Robert pour le temps consacré à cet entretien. Et à une prochaine fois, à un salon de la revue !


La revue Haies Vives ne bénéficie d’aucun soutien financier et n’existe que par ses ventes et adhésions. Aussi, vous pouvez participer à la vie de la revue :
En adhérant à l’Association Haies Vives qui soutient notre revue : 25 euros (numéro de l’année compris).
En commandant un exemplaire de la revue : 15 euros (frais d’envoi inclus).

Si vous souhaitez nous aider, en commandant un numéro ou en adhérant comme bienfaiteur, merci de nous écrire à cette adresse : haiesvives@hotmail.fr
Nous vous communiquerons l’adresse postale de la revue.

Poèmes de Sébastien Robert

D’ici nous la voyons qui monte
Dessous les blés or et frais
Comme avant le soir.

La terre, dos rond et nue pourtant,
Se donne aux yeux ardents,
Convertis à la mémoire.

Et le chemin stridule, lance
Des trilles infinis et noirs,
Mauves et moirés

Jusqu’au soleil, là-bas, étouffant.

 

**

 

Sous la neige et les ombres
La solitude se love,
Immobile,
Petite et roide.

Et jusqu’au chêne dépouillé
De cette plaine immense,
La tristesse n’a pas
Déployé son étendard.

Puis le geai matinal
Cajole un jour nouveau.

 

**

 

Sur les grands champs,
Rabattant
La terre
Et les pluies,
De hauts cieux resserrent
En leurs bras ardents
Des sols d’Evangiles.

Petites et farouches,
Couvertes
De pierres
Et de branches,
Nos mains pleines d’hiver,
Maintenant livrées,
Se joignent.

 

**

 

De hauts rayons
    Où se déplie l’éloge
            De ton visage
Décrivent ensemble
La lumière.

Bruissant,
Mouillé et vibratile,
L’autel vert
Dit ta jeunesse.

Chemins et lignes profanes,
Gris couchant,
Septembre et mai :

Tout parle ta langue,
Répandue dans la fêlure
Du meuble, de ma poitrine
Vivante
        Sous tes paupières.

Epiphanies © Le petit pois, 2014.

 

**

 

Nuit profonde.

Tu respires les heures

et le noir, dans la chambre,
dessine le lilas mauve
en grappes odorantes.

Des chants de merles
au-dessus de l’armoire,
ton linge jamais déplié
débordent.

Sur ton front    des fleurs
Du seringas vivant
L’impatiens multipliée
Où le jour ne cesse pas.

 

**

 

La maison veille
Sous le catalpa de miel

ta jupe noire en médailles,
la pauvre chaise cloutée

disent le chien qui passe
et le pic-vert inventé.

Le moineau sur la gouttière
épèle nos heures.

 

**

 

Pieds nus, libre sur l’autel
des bocages trempés,

une bergère se couche
sans coiffe ni ceinture.

Très haut, le ciel profond
Forme un troupeau.

Au front des matinaux,
un sourire aux yeux clos

Devise avec du bleu
et le chant d’une sitelle :

une bergère se couche
sans coiffe ni ceinture.

 

**

 

Comme des veilleurs attentifs
Dans l’ornière du temps

On entend, caché,
Le roitelet dans l’arbre
Où le soir s’épuise.

J’ai vu le lilas dans l’ombre,
Tes yeux le devinent aussi
Comme une promesse.

Le Monde diaphane © Alcyone, 2018.

 

Nous n’étions plus ensemble
le long des nuits claires

quand de grands éclats    blancs
indiquaient d’autres ciels.

Nous cherchions toujours
dans la paille des moissons

des images antiques et brunes
et vives en deçà du visage.

© Haies Vives, 2017.

 

**

 

Sous l’épine, dans la ramure
où le temps dépose son visage,

D’autres ont montré leur figure,
posé leurs mains sur les fruits mauves.

Tu portais, au bleu du ciel,
le voile défait de la campagne

Brodé de berces, d’aigremoines
jaunes sous le printemps.

© Haies Vives, 2018.

 

**

 

Là-bas, tu sais, l’aubépine est blanche
Car l’effraie mystique l’a veillée toute la nuit.

Elle frôlera le silence, tes prières d’oubli,
Même au jour de soleil, descendu dans la Creuse.

Pulmonaires cachées comme des promises
Au ciel fragile encore, aux nuages demeurés.

Contre un mur lézardé, la jonquille se ravise,
La fauvette affairée l’a sans doute aperçue.

Nos réveils sont longs et les rayons chantés,
Après la porte de bois, sommeillant dans l’hiver.

© Haies Vives, 2020.

 

 

Sébastien Robert

Né à Châteauroux en 1983, professeur de lettres, il a participé à plusieurs revues comme Décharge, Littérales, Bleu d’encre, POESIEDirecte. Il dirige la revue de poésie contemporaine Haies Vives depuis 2013. Attentif aux écrivains comme aux philosophes, il est notamment l’auteur de La philosophie de Louis Lavelle : liberté et participation (L’Harmattan, 2007), Montherlant (Pardès, 2016) et Sartre (Pardès, 2020). Très attaché à l’Indre, marqué par les paysages du Boischaut et de la vallée de la Creuse, il est l’auteur de deux recueils de poésie, Epiphanies (Le Petit pois, 2014) et Le Monde diaphane (Alcyone, 2018). Il a reçu le prix Rollinat en 2016.


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1 Message

  • Entretien instructif ! Le 2 novembre 2021 à 22:48, par Guy Rancourt

    J’ai adoré l’entrevue avec Sébastien Robert et l’échantillon de quelques-uns de ses nombreux poèmes.
    J’ai découvert cette revue en consultant le numéro 5 (2017) où l’on pouvait y lire une courte sélection des poèmes de Sabine Sicaud, une jeune poétesse française décédée trop tôt à l’âge de 15 ans seulement en 1928.
    J’ai créé avec l’aide de quelques collaborateurs/trices un site entièrement dédié à son œuvre poétique en décembre 2008.
    http://www.sabine-sicaud.com
    Merci encore pour cet entretien fort instructif !

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