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Entretien croisé entre Cécile Guivarch et Pierre Kobel

dimanche 12 janvier 2020, par Cécile Guivarch

les animaux courent devant
pour ne pas être tués
aussi des hommes
courent devant
ils restent chauds
après leur dernier souffle

In S’il existe des fleurs, © l’Arbre à paroles, 2015
(photo : Michel Durigneux)

La Pierre et le Sel : Quel est l’itinéraire personnel qui t’a conduit à la poésie ? Culture familiale ? Rencontres personnelles ? Études ?

Cécile Guivarch : Il n’y a pas eu d’itinéraire mais bien une rencontre avec la poésie. Rien ne m’y prédisposait vraiment si ce n’est les récits de mes parents sur la famille, sur leurs rapports aux gens, aux personnes âgées – ils travaillaient dans une maison de retraite. J’ai donc grandi parmi de vieilles personnes, mes parents avaient un logement de fonction, et petite je me souviens que je m’interrogeais beaucoup sur la vie et la mort, le vieillissement, etc. Des questions qui sont souvent abordées en poésie. Donc peut-être finalement, oui, mon itinéraire est particulier, car ce n’est pas avec la lecture de livres de poésie que j’ai grandi mais avec des interrogations de petite fille que je retrouve aujourd’hui dans les livres de poésie. Je me souviens m’être posé beaucoup de questions, sur notre place dans le monde, sur le monde lui-même. La poésie en elle-même est arrivée tard. J’ai dévoré beaucoup de livres dès que j’ai su lire, mais c’était des romans. Il y avait bien ces poèmes récités par cœur pour l’école, mais c’était une corvée et toujours dans la peur de mal réciter et d’être humiliée devant les autres enfants. Il y a eu Rimbaud, Le bateau ivre étudié en classe de première. Je sentais l’émotion m’atteindre, mais j’ai cru être ridicule quand l’enseignant nous a déballé son cours, son analyse de texte : rien ne correspondait à ce que je ressentais. Mais c’est plus tard, vers l’âge de 25 ans que j’ai lu les poèmes de Roberto Juarroz, la poésie verticale. C’est là que je situe le point de départ pour la suite.

Quand il pleut, je regarde par la fenêtre la pluie. Je reste oisive. Je contemple les gouttes tomber une à une, rebondir contre le rebord de la fenêtre. Je pense alors à Renée, la tête rentrée pour que la pluie ne délave pas le bleu de ses yeux. Cette pluie sur sa tête serait comme un don pour les cultures, pour la vie. Les petites graines se gorgent alors d’eau et reprennent ensuite leur croissance au soleil. Elle restait dehors, car il fallait poursuivre le labeur. Peut-être parfois aurait-elle préféré être près du feu et regarder par la fenêtre le ciel qui pleure ?

In Renée, en elle , © Henry, 2015


Je suis dans une solitude
de cris d’oiseaux

Et tandis que certains dorment
que certains ouvrent les bras au soleil
je réside au regard des arbres

in Le poids des ailes © Hélices, 2008

Terre à ciel : Et toi cher Pierre, quel est ton itinéraire ? Est-ce que l’enfance a été pour toi une source de questionnement sur la vie, la mort, le monde ? Aimais-tu les cours de poésie à l’école ?

Pierre Kobel : J’ai découvert la poésie à l’école par la récitation, mais contrairement à toi ce n’était pas une corvée, c’était un plaisir. Cependant j’en restais à des classiques. C’est au lycée que je suis passé du plaisir à l’addiction avec Prévert, mais surtout Éluard qui reste encore aujourd’hui dans mon panthéon personnel. Je n’ai pas cherché de réponses dans la poésie, j’ai trouvé un moyen d’expression qui me convenait, une façon d’aller au-delà du discours quotidien, du réel. Tu connais la phrase de Pessoa : « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas ». L’école n’a été qu’un intercesseur qui m’a donné accès à des auteurs, mon goût s’est développé surtout grâce à des amitiés, à des lectures personnelles. Plus tard j’ai pris contact avec la revue Résurrection et ce fut une aventure qui a duré trente ans, qui m’a permis de publier pour la première fois. Dès mon arrivée à Champigny-sur-Marne, en 1994, j’ai fait partie du groupe de lecteurs de poésie qui se retrouvait à la médiathèque municipale. J’ai ensuite présidé aux destinées de ce Club Poésie jusqu’à son extinction, faute de combattants et de relais public. Dans les années 2000, j’ai accompagné les activités de l’association Hélices de Nogent-sur-Marne jusqu’à sa fin en 2011. J’ai ainsi publié mon premier recueil en 2008. Tout cela fut des histoires d’amitié et de relations personnelles. C’est ce qui donne de la chaleur à ces cénacles, mais qui en fait aussi la faiblesse, tant il suffit d’un départ, d’un changement de responsable pour que tout s’évapore.

La Pierre et le Sel : Quelle place occupe aujourd’hui la poésie dans ton existence ? As-tu une écriture personnelle en dehors de ton travail d’éditeur ? D’autres activités de création artistique ? Si oui quelles sont les interactions entre ces créations et l’édition ?

La poésie occupe une grande place dans mon existence. Elle m’aide à tolérer le monde. Elle m’aide à mieux supporter les douleurs mais aussi à trouver le bonheur dans chaque petite chose.
Je lis beaucoup de livres de poésie et de différents auteurs, différents pays, différentes voix. Ces lectures me sont indispensables, j’y trouve beaucoup de réponses, ou pas, aux questions que je me pose. Ces lectures nourrissent aussi ma propre écriture, car oui, j’écris. Et je ne pourrais pas écrire sans toutes ces voix qui m’accompagnent : celles des poètes, mais aussi celles de ma famille, des personnes âgées de mon enfance, des personnes que je rencontre, que j’entends à la radio. Des interactions entre ce que j’écris et ces activités d’édition ? Oui, bien sûr et forcément. Car éditer c’est rencontrer et rencontrer c’est écrire. Et inversement.

Terre à ciel : Je sais que tu publies, aux éditions de L’herbe qui tremble, par exemple. Je sais que tu collabores aux éditions Bruno Doucey aussi, des éditions aux textes souvent engagés. Quelles sont les questions qui t’habitent en poésie ? Pourquoi as-tu choisi de collaborer aux éditions Bruno Doucey ? Est-ce que tu sens que ta poésie est habitée par tout ce que tu lis ?

J’aime beaucoup le travail de Thierry et Lydie, mais je n’ai jamais publié à L’herbe qui tremble. Quant à Bruno c’est une histoire qui dure depuis plus de dix ans maintenant. Une rencontre en 2008, une amitié qui s’est développée au fil des rencontres et de mon intérêt pour son aventure éditoriale et depuis 2014, sur sa proposition, des collaborations. Trois titres dans une collection d’anthologies thématiques, le suivi éditorial des recueils du concours Poésie en liberté. Je lui suis fidèle parce que j’apprécie l’homme évidemment, mais parce que je partage les valeurs du poète et de l’éditeur. Aujourd’hui, lui et Murielle Szac m’ont fait le plaisir de me demander de succéder à cette dernière à la présidence de La Presqu’île, l’association des amis des éditions Bruno Doucey. L’engagement est au cœur des valeurs de la maison et je partage cela, car j’ai la conviction que la poésie participe du monde, de sa construction au sens le plus large de l’engagement, pas au sens partisan, porte-drapeau.

La Pierre et le Sel : Quels sont les poètes, contemporains ou du patrimoine, qui te sont proches par leur écriture ?

Je ne sais pas s’ils me sont proches, mais les poètes qui me nourrissent sont Françoise Ascal, James Sacré, Pascal Commère, Antoine Emaz, Fabienne Courtade, Éric Sautou, Michel Bourçon… et il y en d’autres, car finalement chaque lecture me nourrit.

Terre à ciel : Je te retourne la question, et suis bien curieuse d’en connaître la réponse !

Vaste question ! Je suis un peu une éponge, ce qui parfois conduit à l’overdose. Je connais peu ou prou les poètes que tu cites, mais au premier plan Françoise Ascal qui est une amie dont l’écriture mériterait plus d’échos. Je connais mal Émaz, mais je le découvre plus avant en ce moment. J’ai plus haut évoqué Éluard que je mets très haut, Char que je lis depuis le début. Desnos à qui je ne cesse de revenir tant il m’est nécessaire par son dynamisme, son humour, son avidité de la vie et du monde. Je l’ai découvert comme beaucoup par l’école quand j’étais gamin et c’est quand je suis devenu instituteur que j’ai connu un autre poète qui m’est indispensable, une sorte de modèle que je n’atteindrai jamais, il s’agit de Claude Roy. Mais comment énoncer tous ceux qui me passionnent ? Deux noms importants encore, ceux d’André Laude que j’ai croisé et dont la fièvre révoltée me touche toujours et me porte parfois et de Thierry Metz que j’ai découvert quand il a contacté Résurrection. Il reste un de mes auteurs essentiels, une des voix majeures de la poésie contemporaine. Je lui dois l’amitié de Daniel Martinez et d’Isabelle Lévesque que j’ai rencontrés pour partager notre intérêt commun pour Thierry. J’ai aussi la chance de rencontrer beaucoup d’auteurs par l’entremise de Bruno Doucey et des éditions et d’entrer là directement dans la création, au plus près de l’écriture. Je suis comme toi, tout me nourrit, je suis très ouvert à plein de voix, de voies, même si je reste à l’écart de ce qui est trop formaliste, une forme de sécheresse éloignée du monde, un quant-à-soi savant qui est loin d’un lyrisme auquel je reviens parfois même à mon insu.

La Pierre et le Sel : As-tu personnellement déjà publié ? Dans des revues ? Lesquelles ? Des recueils ? As-tu des activités de traduction ? Si oui dans quelle(s) langues (s) ?

Oui j’ai publié, une bonne dizaine de recueils aux éditions Les Carnets du dessert de Lune, L’arbre à parole, La porte, Henry, Le Petit Flou, Contre-allées. Le prochain ce sera à La tête à l’envers, un livre sur les correspondances début des années 1900 en comparaison avec nos échanges mails et SMS d’aujourd’hui. J’ai publié dans diverses revues, dont N47, Contre-allées, Décharge, etc., et bientôt dans la revue Place de la Sorbonne. Je ne traduis pas, par contre il m’arrive d’écrire en introduisant d’autres langues. Le recueil Sans Abuelo Petite, aux éditions Les Carnets du dessert de Lune, en donne la raison.

Que cueilleront les femmes s’il ne reste plus personne ?
Les mères ne savaient pas leurs enfants disparus.
Elles continuaient de les chercher les nuits de pleine lune.
Elles attendaient des années après.
Les lettres s’égaraient, personne ne les écrivait.
Les mères pleuraient avec autant de larmes.
La tienne te savait où, dans un pays où elle n’était pas.
Tu n’es jamais revenu.

Il pleuvait des lettres et l’océan les amenait

In Sans Abuelo Petite, © Les Carnets du Dessert de Lune, 2017

****

On me dit de te taire.
Comment puis-je te faire cesser de me parler,
tu me montes sur la langue et y viens en entier.
Te taire pour m’éloigner de toi.
Qu’en savons-nous du silence quand tout nous relie ?
Je suis issue de toi et je te poursuis.

Tu me coulais dans le corps avant même ma naissance.

Ibid, © Les Carnets du Dessert de Lune, 2017

Terre à ciel : Et toi ? Ton activité d’édition t’empêche-t-elle de publier ? Je présume que non, et donc quelles sont tes dernières publications ?

J’ai peu publié. Deux recueils en dix ans pour répondre à des sollicitations amicales, des textes en revue épisodiquement, dans des anthologies publiées par les éditions Bruno Doucey. Longtemps j’ai peu écrit tant je me sentais incapable de rivaliser avec ce que je lisais. C’est idiot, je le sais, et aujourd’hui je n’ai plus ce problème. Alors j’écris plus, mais dans la lenteur, sans objectif déterminé, même si je projette des ensembles qui se rapportent à un sujet précis. Et puis je voudrais rapprocher l’écriture de la poésie de cette autre pratique que j’ai, celle du journal personnel que je tiens depuis presque cinquante ans. Pas question de me mettre en avant, juste essayer de faire le lien entre les deux écritures en ce qu’elles ont de potentiellement universel.

POUR FAIRE UN MUR

Pour faire un mur
il me faut la patience
la longue durée de l’anticipation
un jour durable et ancien

Il me faut la vie tout entière
les pierres plates de la main
les gestes mesurés
pour faire un mur

Et j’adosse le vivant à la terre
Je m’installe dans la nudité du mot
Je n’ai de regard que celui du silence

De quelle étoile sommes-nous l’infime part ?
À quelle unité du vide retournerons-nous

in Dans la trace des mots © Éditions du Petit véhicule, Chiendents n° 135, 2019

La Pierre et le Sel : De quand date la création de Terre à Ciel et quel projet de longue date ou quelles circonstances t’ont conduite à créer la revue ?

Terre à ciel a commencé en 2005. Au début, mon idée était de proposer un site qui serait une sorte de catalogue ou d’encyclopédie de la poésie contemporaine. Ceci car quand j’ai commencé à lire de la poésie au début des années 2000, je ne savais pas vraiment quels auteurs lire, quels livres acheter. Alors je passais des heures sur internet à chercher, à chercher. À l’époque, il y avait Zazieweb sur lequel Florence Trocmé de Poezibao avait initié un almanach poétique, ce qui était déjà d’une grande richesse. Il y avait aussi le site Esprits Nomades de Gil Pressnitzer, Remue.net de François Bon ou encore le site de Sylvaine Arabo. Mais je ne trouvais nulle part un site qui soit représentatif de la poésie contemporaine actuelle, c’est-à-dire dans lequel je puisse lire des extraits d’un large choix de poètes. Alors je me suis mise en tête de créer un site pour recenser un maximum d’auteurs, faire lire des extraits de leurs livres. Je pensais que cela ne prendrait que quelques mois, mais nous sommes en 2020 et ce n’est pas terminé. Loin de là.

Terre à ciel : parle-nous un peu de La Pierre et le sel, comment est-ce que l’aventure a commencé ?

Ah ! Poezibao ! Quand Florence a créé son blog, je me suis dit voilà ce que je voudrais faire. J’étais loin du compte. Son aventure reste exemplaire par sa qualité et par sa durée. Pour autant quand j’ai créé La Pierre et le Sel en 2011 je n’ai pas adopté la même voie. J’ai créé le blog pour en faire une porte d’entrée vers la poésie. Mon but c’est que n’importe qui, élève, prof, ouvrier, médecin, etc. puisse trouver là l’envie d’aller plus avant dans la lecture des textes, même s’il n’y connaît rien au départ. D’où parfois, un simple texte qui m’a plu ou qui résonne avec l’actualité, le temps qu’il fait ou un texte d’un autre auteur. Durant les premières années, j’ai travaillé avec quatre de mes amis qui se sont ensuite retirés de l’aventure pour des raisons diverses. Depuis 2014 je suis à la retraite et je travaille seul ou presque, un peu épisodiquement car je ne veux pas perdre ma liberté de lire, d’écrire, d’aller au ciné ou voir des expos au seul profit du blog. Il y a parfois des échos de cela dans hamamama le blog parallèle que j’ai créé plus tard.

La Pierre et le Sel : Comment travailles-tu ? Seule ou en équipe ? Quelle place as-tu dans l’équipe si c’est le cas ? Comment sont effectués les choix de publications ? À partir de quels critères ?

Au départ, je travaillais seule. Ce n’était pas une revue, mais un site. Puis des poètes ont commencé à s’intéresser à mon travail, à m’envoyer des propositions, des livres, etc. Sophie G. Lucas et Sabine Chagnaud, qui habitaient sur Nantes toutes les deux, m’ont proposé de m’aider à alimenter Terre à ciel, c’est ainsi que Terre à ciel est devenu un travail d’équipe. Au fil du temps, cela a évolué, de site, c’est devenu une revue avec l’édition de 4 numéros par an, la constitution d’un sommaire, comité de lecture, comité de rédaction. Roselyne Sibille, Sabine Huynh ont été des membres d’importance dans le développement de Terre à ciel. Nous avons beaucoup appris ensemble. Ensuite sont venues Clara Regy, Florence Saint Roch et Françoise Delorme. À chaque fois la revue s’ouvre un peu davantage grâce à nos différentes lectures, nos regards croisés. Depuis début novembre 2019, Isabelle Lévesque nous a rejoints au comité de rédaction. Nous expérimentons aussi une nouvelle forme de comité de lecture, c’est-à-dire qu’il sera agile… Ceci car sur la durée, faire partie d’un comité de lecture cela devient trop répétitif, on ne prend plus les choses avec le même entrain. Alors, j’ai imaginé un comité de lecture agile constitué d’un noyau dur de trois personnes (Françoise Delorme, Clara Regy et moi-même) et à chaque numéro j’inviterai deux contributeurs externes (en janvier : Olivier Vossot et Isabelle Lévesque). Cela permettra d’ouvrir encore davantage Terre à ciel. Pour ce numéro de janvier 2020, Olivier Vossot et Isabelle Lévesque font preuve d’agilité !
Je suis la directrice de publication, mais les contributions sont soumises au comité et on valide à l’unanimité. En cas de désaccord à 50/50 c’est moi qui prends la décision finale. Nos critères : la qualité de l’écriture.

La Pierre et le Sel : Comment entres-tu en relation avec les auteurs qui sont publiés ? Relations personnelles ? Envoi de manuscrits ou tapuscrits ? Sollicitations de ta part ? As-tu une ligne éditoriale précise ou es-tu ouverte à une large palette d’expressions ? Comment travailles-tu avec les auteurs ?

Nous rentrons en relation par tous les moyens possibles… Rencontres sur les marchés, salons, lectures, envois spontanés via la boîte mail de Terre à ciel, sollicitations après lecture d’une anthologie, d’un livre, d’un article, qui nous a plu. Pas de ligne éditoriale précise car Terre à ciel a pour ambition de représenter l’ensemble du paysage poétique actuel (et il est vaste). On travaille avec les auteurs dans la bienveillance, la convivialité. Il m’arrive d’aider de jeunes auteurs pour lesquels je sens que la poésie est là mais pas tout à fait mûre, à travailler leurs textes, s’ils sont d’accord bien sûr.

Terre à ciel : Et bien sûr, tu dois me dire tout cela aussi… et même plus, car je sais que tu participes à des anthologies aux éditions Bruno Doucey alors me voilà doublement curieuse.

J’ai déjà répondu en bonne part à cette question. Je travaille à l’intérêt, au plaisir des rencontres livresques et humaines. Je suis moi aussi ouvert à toutes les expressions actuelles de la poésie. Je ne m’impose que quelques règles. La première est de ne parler que de ce que j’aime. Je ne fais pas ce travail pour démolir quelqu’un et je pars du principe que toute écriture est légitime. La deuxième est de ne pas mettre en ligne des textes inédits afin de conduire les lecteurs à aller vers les livres. Un blog n’est pas une maison d’édition et celui qui veut à tout prix se publier sur Internet peut le faire aujourd’hui sans difficultés. Au seul risque de sa vanité !
Pour ce qui est de ma collaboration avec Bruno, c’est autre chose. On travaille sur des anthologies thématiques de la collection Poés’idéal qui vise un public jeune, même si ce n’est pas exclusif. C’est un travail de recherche de textes, de choix, d’agencements, une sorte de cuisine en somme pour parvenir à un résultat cohérent qui prend en compte l’histoire de la poésie, la prépondérance du contemporain jusqu’aux expressions urbaines et à la chanson, la parité hommes-femmes, l’ouverture aux autres langues et cultures du monde. Les thèmes pour lesquels j’ai été coauteur avec Bruno : la liberté, le métissage, l’exil sont universels. On en retrouve une actualité partout dans le passé et dans la société d’aujourd’hui. C’est montrer là que la poésie ne peut se tenir à une petite niche élitiste et confortable, mais qu’elle a quelque chose à dire de ce qui se passe. On revient à l’engagement, à la volonté d’inscrire la parole poétique dans le quotidien, dans le politique au sens le plus large, même si cela n’empêche pas de chanter aussi la nature, l’amour, de dire les questionnements personnels, spirituels ou moraux.

La Pierre et le Sel : Quel est le fonctionnement matériel de la revue ? Le choix d’une publication en ligne tient-il à des raisons économiques ou éditoriales ?

C’est une édition numérique, nous fonctionnons avec SPIP, en mode de gestion collaboratif. Le site actuel a été mis en place par Jean-Marc Undriener en 2013. Le choix de la publication en ligne est avant tout éditorial. En effet, cela répond à la diffusion de la poésie de manière spontanée, gratuite à un maximum de lecteurs.

La Pierre et le Sel : Quel est ton fonctionnement économique ? Quel est le statut de ta structure ? Quel est ton budget de fonctionnement ? As-tu des subventions ?

Aucun. Souvent on réfléchit pour créer une association de la loi 1901, mais à quoi bon ? En effet, le CNL ne donne aucune subvention aux revues numériques (sauf pour leur création, ce qui n’est pas le cas ici), côté budget, je dépense 52 € par an pour l’hébergement et le nom de domaine, et les frais de timbre pour faire voyager les livres que je reçois en Service de Presse. Les frais sont tout de même moindres avec une revue numérique. Pas besoin de faire payer nos lecteurs. Je suis dédommagée de mes frais par tous les livres que je reçois en Service de Presse et que je n’ai pas besoin d’acheter.

Terre à ciel : Parce que tu as un statut pour la Pierre et le sel ? Et des subventions ?

Non aucunement. Je paye un abonnement annuel à la plateforme de blog pour éviter les formules chargées de pub et c’est tout. Les services de presse, j’en reçois quelques-uns et c’est toujours un plaisir, mais je ne les sollicite pas. J’ai peut-être tort ?

La Pierre et le Sel : Quelle est ton opinion quant à l’état de la poésie en France et particulièrement de la petite édition ?

Je pense que la poésie est vivante. À la fois trop et pas assez. Pas assez car la poésie n’est pas bien représentée dans les librairies, les revues ou émissions littéraires. Peu de personnes lisent de la poésie. Pourtant elle devrait occuper une place essentielle dans nos vies. Trop car je pense qu’il y a trop de petites maisons d’édition. Trop car certains textes publiés ne sont pas forcément intéressants à mon avis. On a un peu tendance à mettre de tout derrière la poésie… et je ne sais pas si cela peut la servir en réalité. Peut-être que je deviens exigeante à force d’en lire, mais j’ai besoin d’être étonnée, bousculée lorsque je lis un livre de poésie, et nombre de livres ne proposent pas cela.

Terre à ciel : Que penses-tu de ton côté de l’évolution de la poésie et de l’édition en France ?

Je partage grandement ton point de vue. On s’est enfin presque débarrassé de l’esprit de chapelle qui l’a gangrené durant les années 60 et suivantes, on revient à des expressions diversifiées, il y a le slam qui remet l’oralité en avant, mais la poésie reste en deçà de ce qu’elle devrait être, une expression culturelle de premier plan. Les médias ne font rien pour elle et tant qu’elle n’aura pas une place dans une émission de télé, une chronique régulière sur les radios grand public, un bout de page à la une des grands quotidiens, elle restera une curiosité. Évidemment dans la société d’images qui est la nôtre avec sa vitesse, le défilé sans cesse renouvelé des informations jusqu’à épuiser notre capacité d’attention, que peut la poésie qui demande de la lenteur, une plongée en profondeur en nous-mêmes et dans nos racines individuelles et collectives ? Et puis ce qui m’agace au plus haut point c’est cette propension des médias qui ignorent la poésie, à mettre du « poétique » à toutes les sauces sans savoir de quoi il retourne.
Après ça, difficile de dire qu’il y a trop de maisons de la petite édition, même si je comprends le sens de ton propos. Aujourd’hui la poésie vit parce qu’il y a un réseau de ces maisons, de revues, de festivals et autres salons en province, de café poésie qui tiennent à des initiatives de personnes. Il n’y a aucune économie de la poésie (sauf pour ceux qui se battent avec leurs deniers personnels pour la faire exister). C’est sa force et sa fragilité. Elle y trouve sa liberté, son autonomie. Elle ne peut y puiser les moyens de se développer plus. Que serait-elle s’il y avait une rentabilité financière de la poésie ? On verrait se poindre les grandes maisons qui déjà aujourd’hui viennent faire leur marché auprès des auteurs quand ils ont fait leurs preuves auprès des petites maisons.
Quant à la qualité des textes, c’est encore un autre problème. Il y a l’ego des poètes qui, dans ce temps d’individualisme, est nourri d’ambition parfois démesurée et d’impatience. Alors c’est vrai, ça donne cette édition à tout-va de textes qui n’ont pour lecteurs que le cercle des proches, qui n’ont pas de personnalité, cette profusion de recueils redondants dans laquelle on se perd à ne pas savoir trier le bon grain de l’ivraie. Mais au moins cela vaut-il mieux qu’une absence de poésie ! Il n’en reste pas moins que ce qui fait la littérature, c’est la langue et je suis persuadé que ce qui restera, c’est la poésie des inventeurs de leurs langues. Tu as raison d’être exigeante, on ne l’est jamais assez et nous n’avons pas besoin des bons sentiments ou de jeux savants, de formalisme abscons. La poésie est là pour nous conduire au-delà du réel et nous permettre de le réinventer. C’est la phrase de Claude Roy : « Il faudrait essayer de ne pas accorder trop de réalité à la réalité. Le monde a grand besoin que nous doutions un peu de son existence ».

La Pierre et le Sel : Quels sont tes projets à venir ?
C’est le prochain numéro de Terre à ciel. C’est lire. Écrire. Réécrire. Notamment un travail que j’ai commencé il y a 5 ou 6 ans sur le travail des femmes. C’est la vie aussi.

à des heures d’eux-mêmes
entre les arbres les murs un temple
entre la terre et la mer
assis sur un banc une terrasse
ne bougent pas comme cloués
quand la terre tremble

****
de nos yeux nous ne pouvons voir
tout ce que le vent emporte avec lui
seul le cœur pourrait encore souffler
ce qu’il manque aux hommes

****
tout tient dans les ruines
un vide qui ne ressemble à rien
ils ont puisé leurs forces
pour un fragment
une infime part de nudité

****
au milieu de nulle part
deux enfants l’un près de l’autre
conservent sous leurs ongles
les graines de la terre

In S’il existe des fleurs, © L’Arbre à paroles, 2015

Terre à ciel : Et les tiens de projets ?

Continuer d’écrire pour mieux vivre avec les autres. Me nourrir de livres, de films, de peintures et de photos, partager l’existence de ma compagne, de mes fils et mes petits-fils, de mes proches. Rester en veille face à ce monde qui m’inquiète et me passionne à la fois. Faire encore de belles rencontres qui me disent que l’humain n’est pas fini et que la vie vaut la peine d’être vécue.

Celui qui connaît le langage des oiseaux
sait à quel peuple appartient
      l’envers du monde
Écoute ce chant
De l’oiseau qui ne se soumet pas
De l’oiseau qui ne peut vivre ailleurs
Que dans la liberté

in Le poids des ailes © Helices, 2008

***
STATUETTE
Derrière le miroir de tes yeux
Quelle ancienne mémoire
      conserves-tu ?
Quelle traversée du temps
      porte protection
          à tes hôtes ?

Je suis le passager provisoire
      de ton infini
      de ton bois de chair
et je m’incline à la face
      sarcastique du singe

in Dans la trace des mots © Éditions du Petit véhicule, Chiendents n° 135, 2019

  • S’il existe des fleurs, © l’Arbre à paroles, 2015
  • Renée, en elle, © Henry, 2015
  • Sans Abuelo Petite, © Les Carnets du Dessert de Lune, 2017
  • Le poids des ailes © Helices, 2008
  • Dans la trace des mots © Éditions du Petit véhicule, Chiendents n° 135, 2019

Internet
Terre à ciel
La pierre et le sel
Hamamama

Contribution de Pierre Kobel et Cécile Guivarch

Article mis en ligne simultanément sur Terre à ciel et La Pierre et le Sel


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