Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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La Rumeur libre

mercredi 30 décembre 2015, par Roselyne Sibille

La Rumeur libre Éditions est née en mai 2007, à Sainte Colombe sur Gand dans le département de la Loire, avec l’ambition de constituer une bibliothèque proposant des parcours de lecture où le livre reste le support privilégié pour nous civiliser en commun. Nous entendons rassembler dans nos collections les vents levés par les écritures de création de ces cinquante dernières années qui furent celles de notre temps et de notre engagement, entre poésie, prose, théâtre, art et essai.

Ce projet de corpus se décline en plusieurs collections :
* La Bibliothèque : poésie, essais, romans, narration
* Œuvres Poétiques : rassemble les textes d’un auteur en plusieurs volumes, de manière ouverte, la reconstitution du parcours inclut les textes épuisés, introuvables et inédits
* Plupart du Temps : recueils de poésie et textes poétiques inédits
* Z ?graphia : rencontre arts et écriture
* Sciences et Humanités : des essais et des travaux de recherche, écrits par des scientifiques.

Le catalogue compte à ce jour une cinquantaine d’auteurs pour environ cent dix ouvrages.

Notre meilleur souvenir d’édition ? L’obtention du premier prix dès 2009, avec Travaux de lumière d’Annie Salager, récompensé par le Prix de l’Académie Mallarmé.
Le pire souvenir d’édition ? La réception du volume Les Visages et les Voix, qui présentait des défauts rédhibitoires et que l’imprimeur a dû retirer ; fort heureusement c’est le seul cas en huit ans.

En 2016 les nouveautés seront :
- une collection jeunesse ;
- une revue de poésie, intitulée « rumeurs actualité des écritures » dont la direction du comité de rédaction est confiée à Thierry Renard ;
- 1er Festival de poésie de La rumeur libre, qui se tiendra du 1er au 3 juillet 2016 à Sainte Colombe sur Gand (42). Il a pour but de se transformer en un rendez-vous annuel et de favoriser la rencontre avec les acteurs de la maison d’édition. L’organisation favorisera la découverte du territoire rural, la rencontre des auteurs et des festivaliers avec un public de curieux, d’amateurs et de professionnels de la poésie, du livre et de la lecture.

Extraits

VIVRE LE TEMPS

Pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.
(Albert Camus, La Peste)

Un vol d’adolescents souffle sur la planète / peuplés de folie au désert de leur cœur /une nuit de sanglots dans le vide laissé / par la haine au milieu des maisons détruites / des cris rendus muets des douleurs mortes / … et le poème m’a échappé, je voulais dire / les forêts bleuies d’une musique de silence / au loin sur les collines où l’on croise des biches, / et le ciel qui verse avec largesse sur elles / ses coupes d’harmonie dont on aime / boire le champagne au bouquet de sagesse et / de fruit, le poème qui cherchait l’âme claire / d’un vin de vie qu’en toutes terres / on voudrait élever, le poème m’a échappé, / mais dans la fleur du silence plus féconde / que la haine le chant était resté…

Annie Salager, Des Mondes en Naissance

Le poème anonyme
Un poète n’est rien, a choisi / de n’être rien, d’être rien / a choisi les commencements / de mondes qu’il veut inventer / dans l’exil avec vous

Les liens
Cette nuit dans mon rêve
était-ce un cri d’alerte
ces forêts humaines habitées de
chaleur et d’invisibles incendies
qui brutalement les enflammaient ?
On aurait dit qu’elles cherchaient
en elles un chant nu qui les dise,
ces forêts de vies pressées
minuscules vies dès l’enfance oubliées
vies animales par
le grand récit mythique captées
les forêts de vies solitaires
Je te poserais ces questions à l’oreille
nous serions assis au pied de dunes
à la saison où les lis y fleurissent
tu me parlerais des hauts-fonds
moirés de lumière en faisant couler
lentement entre tes doigts
un sable fin comme de sablier, et
différant le plaisir espéré de la nage,
nous parlerions du lien qui nous crée
insoumis et nous lie aux forêts
comme à l’imperfection de nos chants
à l’inquiétude et au plaisir de notre souffle

Annie Salager, La Mémoire et l’archet

Dans une contrée discrète, on signalait
les choses non pas par leur contraire
mais par métonymie. Ainsi, on deman-
dait de faire attention à la nuit par un
panneau noir, de prendre garde au vent
par un panneau transparent et pour
que les enfants aient peur de la forêt,
on posait sur leur chemin une branche
morte depuis longtemps.

Un homme affirmait qu’il marchait pendant son sommeil, alors, il retira les pieds de son lit.
Il affirma ensuite qu’il rêvait pendant son sommeil, alors, il retira sa tête de lit.
Ça n’allait toujours pas. Maintenant ses draps étaient mouillés, alors, il retira le lit de la rivière.

Une jeune femme sans le sou qui avait perdu
son mari à la guerre, vendit son lot de mou-
choirs à de riches veuves en pleurs : tant pis
si ses larmes n’avaient plus d’habits.

David Dumortier, Vous êtes peut-être dans ce livre

Ce qui attend sous les nuages bas
l’automne le sait il est au travail
dans le flair des grands chiens à l’arrêt
comptant les oiseaux en allés
vers des cieux partis sans laisser de trace

Désormais il y aura place
pour des couleurs à échanger longtemps
avec le silence à l’œuvre au jardin
et la solitude enfin sans mouvement
autre que celui des fruits dans le sang

Voici venu le temps de demander
à ceux qui ne sont plus parmi nous
jusqu’où le cri du dedans peut aller
quand la route au lointain disparaît
devant la perspective éternelle
de ce qui n’aura plus de futur

François Montmaneix, « Patience » extrait de Saisons Profondes

Dans ce regard
d’eau
et d’algues
tu cherches
au-delà
des horizons froids
des pâles reliefs
courroies de vie
sépales
étamines
et pollen

Tu habites
l’incarnat
de cette fleur rouge
en attente
des dieux

Jeanine Baude, Incarnat désir (Le volume d’Œuvres Poétiques a reçu le Prix du livre insulaire Ouessant 2015)

Soudain ô solitude le poète lisant
Soudain des pages et des pages
Soudain sur la ronde des nuits sur l’écume
Soudain dans le creux de la vague son épuisette
allant et revenant
Soudain de mots en mots de blessures
en blessures
Soudain ravaudant l’abat-jour qui le tient éveillé
Soudain et sur l’écran d’Icare la femme
aux cuisses entr’ouvertes
Soudain caressant sa toison et l’appelant
Soudain se dénouant du fauteuil qui l’accable
Soudain surgit ruisselant de sa cage de fer
et de la multitude
Soudain si la forêt le serre à chaque étage
d’une bibliothèque à la houle vissée

Jeanine Baude, Soudain

Je rêve que je n’ai plus faim. Je rêve d’un vide
qui ne soit pas rempli.
Mon cœur rêve des autres, des autres, des
autres et encore des autres. Alors je m’assois sur
un banc, dans un train ou dans un parc et, toujours
à proximité d’un autre, j’enclenche la machine.
La machine de la parole de l’autre. Et je le laisse
parler et je m’enivre de ses mots, de sa colère, de
son histoire et je le laisse parler encore, encore et je
respire enfin et je me remplis. Je me remplis de ses
mots et mon petit corps se gonfle et devient grand.
Il peut tout contenir, il peut contenir le monde.

Julie Villeneuve, Histoire du creux et du plein

J’essaye d’écrire une chanson où débarquer — une terre —
comme s’il s’agissait de faire revenir le soleil d’entre
les nuages, les perles rares et les poèmes, le mystère de leurs
conversations éternelles.

Un jour, j’oublierai mon nom, ma ville et ma
vie, sans façons et sans style, où ne sont passés
que les mots dans le tamis des vents.
Et les cargos de larmes vides où l’enfant sans
cartable n’aurait rien appris.
On a dans ces maisons le cœur à changer de
vie et dans les antres de la nuit, on s’adonne à
la musique, elle fera le reste et les rêves.
J’avais accumulé du vide, des toits sans raison
de vivre, le temps d’un enfant qui naît.
Lui aussi sans façons et sans style, habillé du
limpide de la lumière des journées.
Il n’en faudra pas plus
que cette simple caresse
Ça ira

Marie-Christine Gordien, La Monnaie des Songes

Écrire avec la neige
pour un lecteur aveugle.
Elle est l’encre,
la plume,
et le papier.
Elle est
le texte,
et ce qu’il ne dit pas.
Elle écrit sur l’océan
un étrange récit
qui s’efface aussitôt.

On écrit toujours à partir d’une trace laissée en nous par un événement, une émotion, comme le savent bien les archéologues, les paléontologues, les traces sont pleines d’un savoir secret. Et comme nous le savons tous, les traces des émotions sont porteuses d’un savoir sensible plus fort et plus durable que les événements eux-mêmes, somme toute volatils. Aussi, en cet instant, ce livre ne sait pas encore où il va, mais il sait bien d’où il vient.

Michel Thion, L’Enneigement (Prix Révélation de Poésie SGDL 2015)

J’aimerais donner un nom à ces portes sans contact. A ces beautés de visage à demi-falaise. Tonnerre étonné farouche de respirer. Mourrai-je lucide à demi enseveli dans la pénombre lascive des yeux qui aiment Complice et amant. Irai-je me noyer dans la continuité rêvée des langues Maritime Auroral Me jeter dans la mer lavée de la souillure du crime Me perdre dans la liesse chaude des ravins noirs où tout s’efface Aurai-je le courage de divulguer le mal mot de ma vie La pauvreté de l’Ami parti Comment trouver un lieu, un abri, comment lutter contre l’indifférence et la dérision ? Seuls les mots donnés en ami, en frère, sont précieux Écrire c’est tendre une main miroir d’âme L’essentiel n’arrête pas de se perdre Mais rien de ce qui est vrai ne peut jamais disparaître.

Patrick Laupin, Le Dernier Avenir (Prix Kowalski 2015)

PERITO MORENO

écoute je te lis une phrase de Jim Harrison :
« Il n’y a aucune nature à New York,
la chose qui s’en approche le plus
c’est l’orgasme. »
depuis qu’on se connaît et qu’ensemble on s’assemble
je pense tout le temps à la nature
rien ne m’empêche
j’y vais franco
tu voyages ?
moi je voyage sur ton corps
dans ton corps
c’est un voyage dont je ne reviens toujours pas
des fois je me retrouve au sud de l’Argentine
le Perito Moreno est un glacier immense
la montagne lâche de petites pierres brunes
sur la glace les jours de tempête
je m’appelle pierre
et tu es chaud et mat
et je suis froide et pâle

Pierre Tilman, L’amour moderne

Cette intelligence aime à l’infini la création et la défection des mouvements, des rapprochements, leur respiration, leur jeu et si je ne suis le jeu, suis-je la respiration !?
Ici en mon ordre est la respiration, son ampleur, ses reprises, sa joie.

Ayant saisi dans la nuit confuse le fil reconduisant au jour et dévidant la pensée (ou la mémoire ?) qui se croit fidèle, elle trouve enfin une lumière fade mais pas la lumière qui règne seule et qui choisit son heure et d’embraser la terre.
Ou :
Ayant pris dans la nuit profonde le chemin reconduisant au jour et orientant la pensée (ou la mémoire ?) qui se veut fidèle, elle trouve enfin une lumière si seule et exilée qu’aucun temps n’en est la conséquence ni le voisinage.
Être au départ, y aller par la posture et la vue, s’orienter, ou se saisir, de confiance, d’un viatique, en toucher la certitude ?
Cela, justement, ne se décide pas encore. Sûr et certain sont partagés.

Roger Dextre, Entendements et autres poèmes

Un jour je partirai
vers des contrées altières
des civilisations nouvelles
des forêts vierges
des déserts inhabités
Je prendrai mon bâton de mots
mes sandales de vent
mon sac à dos de désirs
ma gourde d’espérance
Je partirai vers des lointains
des hollandes
vers des rivages
des terres promises
J’emprunterai des chemins de traverse
des sentiers zigzaguant
des drailles très anciennes
des canaux incandescents
Je partirai sans me retourner
vers les écrans
& la Ville
laissant les hordes de sauvages

Vincent Calvet, De cendre et d’écume, une ville

Et maintenant les roses se sont rejointes, s’appuyant
l’une à l’autre, se touchant délicatement, le visage chif-
fonné au sortir d’un rêve avec les cheveux défaits, elles
émergent encore un peu plissées, elles sourient, esquis-
sent un bâillement jusqu’au fond de leur bouche où la
lumière se perd au milieu de leurs dents...

Une rose rose à la bouche de poisson, babines vers
le bas qui s’ouvrent davantage et tout au fond au cœur,
un amas d’étamines qui dessinent le cercle d’un trou
devant lequel se croisent deux pétales très fins à la
ligne du bord fugace et pleine de grâce tandis qu’au-
dessus d’eux, ce sont d’autres pétales mais larges et
si épanouis qu’ils semblent s’être figés en des poses
drapées dans un marbre délicat qui ne parle pas et ne
dit rien, qui étale ses surfaces comme on présente un
symbole : ecce petalium... ; mais ils sont comme nom-
breux, tous ensemble ils se serrent pour esquisser une
offre, un arrangement précieux par la douceur de leur
peau par endroit froissée et sur les bords déjà fendillée
et ternie.

Joël Roussiez, Roses

La Rumeur libre publie largement Patrick Dubost : voir aussi la page sur Patrick Dubost
Lien vers l’interview de David Dumortier

(Page élaborée avec la complicité de Roselyne Sibille)


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