Tous les premiers mercredis du mois, le café « La Planque », à Strasbourg, voit sa grande salle se remplir à grande vitesse. Une affluence joyeuse et effervescente : chacune et chacun viennent au rendez-vous des Haut Parleurs !
Entretien avec Elias Levi Toledo, fondateur des Haut Parleurs !
FSR : Elias, comment vous est venue l’idée de cette initiative en faveur de la poésie vivante ? Comment êtes-vous organisé ?
ELT : Haut Parleurs ! est né d’un double constat. À la fois celui de la profusion de poètes dans mon entourage, à Strasbourg, et celui de l’absence d’un rendez-vous régulier et ouvert pour partager son écriture. Alors que les scènes ouvertes de poésie abondent dans d’autres grandes villes françaises - Paris, Lyon ou Marseille -, rien de tel n’existait dans le quartier de vie de Strasbourg. À titre personnel, j’avais besoin d’un espace pour rencontrer d’autres poètes, pour nous écouter, pour nous rencontrer. La question pour moi était alors soit de partir, soit de fonder quelque chose. Aujourd’hui, forte de 16 éditions en avril, la scène ouverte Haut Parleurs ! s’est véritablement implantée à Strasbourg, et fédère de plus en plus de monde.
Haut Parleurs ! organise également des performances poétiques en collaboration avec d’autres institutions, et elle abrite une maison d’édition de poésie : Sur Paroles.
FSR : Comment se déroulent les soirées ? Comment choisissez-vous les poètes/lecteurs ? Quels sont les retours du public ?
ELT : La scène ouverte de poésie dure une heure : assez long pour justifier le déplacement du public, assez court pour retenir son attention. Une fois par mois, tous les premiers mercredis du mois : assez rapproché pour sentir une régularité, assez éloigné dans le temps pour nourrir le désir de revenir. 10 lectrices ou lecteurs par séance, avec un temps de parole maximum de 5 minutes.
Pendant les lectures, le silence est total. Avant et après, l’ambiance est festive, électrique. Il y a un miracle à voir un bar rempli jusqu’au dernier coin, avec un public de tout âge, de tout parcours de vie, en silence total, pris dans l’écoute d’un poème. Mais la force de la scène ouverte est peut-être dans l’énergie générale de la soirée que le public décrit volontiers comme un « cirque poétique », voire comme un « match de catch ». Nous sommes loin de l’idée que l’on se fait souvent d’une lecture poétique. Même lorsque les textes sont graves, voire tragiques, la joie et la vitalité sont les mots d’ordre de Haut Parleurs !
Le public vient soit pour écouter de la poésie, soit pour écouter un poète (un ami, un parent, un collègue). Le second groupe vient sans être pour autant amant de littérature. L’un des retours qu’on a le plus souvent est le suivant : « je n’aime pas la poésie, mais j’ai adoré », car sans doute a-t-on un fantasme de ce qu’un poète ou un poème, plutôt un fantôme, qui hante avec de mauvais souvenirs de l’école, qui fait peur à l’idée de devoir commenter ou apprendre par cœur des poésies ou des récitations. La vérité de parole, le cœur battant d’un langage vivant, finit par convaincre les plus réticents.
Côté lecteurs, et dans l’esprit d’une véritable ouverture, nous ne faisons pas de tri parmi les textes reçus. Si les lecteurs soumettent leurs poèmes pour s’inscrire et lire sur la scène, cette lecture vise plutôt à créer une suite cohérente entre les textes présentés. Nous ne faisons pas de jugements de valeur. Tout parcours, tout type d’écriture est accueilli. Du poème le plus maîtrisé, à l’expression la plus spontanée du langage : nous croyons que tout geste d’écoute et de partage participe à la force de la poésie.
FSR : Quels sont vos projets, vos désirs, vos souhaits ?
ELT : Au-delà d’une projection d’évolution, je suis avant tout pris par une forte reconnaissance vis-à-vis de l’accueil du public. De nouveaux projets, nous en avons des tas, le dernier étant la naissance des Éditions Sur Paroles et sa première publication, B. assis sur sa mort, par Ann Loubert. Mais comment oser désirer plus quand on met la poésie à la portée de tous ? Comment se vouloir ambitieux lorsque nous n’arrivons plus à accueillir plus de 100 personnes par soirée ?
Ce qu’il faudrait dire - puisqu’il en va d’une question politique - c’est que pour que cela puisse durer, il faudra pouvoir engager un salarié. Pour cela, il faut que des financements publics pour la culture soient débloqués. La poésie est l’un des derniers remparts de la démocratie, de l’expression subjective et politique de soi. Et les manifestations qui défendent la poésie défendent aussi ses valeurs : des valeurs d’inclusion, d’écoute, de compréhension de l’autre. Mon souhait serait de pouvoir me consacrer à temps plein à Haut Parleurs !
En attendant, nous continuons.
Apolline Fontaine, poète qui assidûment participe aux soirées des Haut Parleurs, a accepté, lors d’un échange in situ, d’exprimer son intérêt pour ces temps de poésie partagée. Je retranscris ici ses propos :
J’aime la convivialité, le fait que l’on puisse parler avec tout le monde. Élias a une énergie folle, il est capable de présenter chaque poète de façon singulière. Il invite à une grande écoute pendant les lectures, et encourage le bruit après.
Lors de ces soirées se rencontrent des gens qui écrivent et des gens qui n’écrivent pas. Pas mal de poètes sont présents, sans qu’ils lisent forcément. C’est l’occasion pour eux de se retrouver. Les lieux où cela est permis ne sont pas si nombreux hors de Paris. Ici, cela rassemble tellement de monde. Le café est plein, beaucoup de gens restent debout pour entendre de la poésie. Lors de certaines soirées, il y a des invités plus connus que d’autres, comme Jean D’Amérique, par exemple. Des profs de la fac viennent aussi régulièrement.
Lorsque j’ai lu certains de mes poèmes en public, cela m’a permis d’en mesurer la réception, par des poètes eux-mêmes, et par d’autres qui sont des lecteurs. De bonnes discussions s’en sont suivies, avec les habitués surtout.






