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Les dernières parutions de L’herbe qui tremble

lundi 3 mai 2010, par Cécile Guivarch

 
Cristovam Pavia - 35 poèmes - traduit du portugais par Michel Dias - collection bilingue « Les traversées » - 2026

Cristovam Pavia nous a laissé un livre, 35 poemas [...] Ce livre fait entendre une voix infiniment émouvante, où se côtoient sans cesse les beautés du monde, le souvenir lumineux de l’enfance perdue, et une souffrance, un mal de vivre qui n’ont pu trouver d’apaisement que dans la mort.

Cet éloge est de la poétesse suisse Anne Perrier, qui entretint avec le jeune poète de Lisbonne une amitié épistolaire d’une très rare qualité d’âme à laquelle seule la mort du poète mit fin. Nous devons aujourd’hui la première traduction intégrale de l’unique livre publié de Cristovam Pavia à Michel Dias, qui a su dire en français la voix mélancolique du jeune poète.

source, L’herbe qui tremble

L’auteur
Cristovam Pavia est né à Lisbonne le 7 octobre 1933 et y est mort tragiquement le 13 octobre 1968.
Au début des années 1950, âgé d’à peine dix-sept ans, il figure parmi les collaborateurs de revues et journaux importants et se distingue déjà comme une des voix les plus singulières de sa génération. 35 poemas paraît en 1959. Cristovam Pavia ne publiera, de son vivant, plus aucun livre. Michel Dias en propose aujourd’hui la première traduction française complète.

Le traducteur
Michel Dias est né en 1972 dans une famille originaire du nord du Portugal (Trás-os-Montes) où l’on parlait – enracinait – la langue exilée de ses ancêtres (Marranes).
Études de philosophie. Puis, durant quelques années, traducteur et membre du comité de rédaction de la revue Chimères (fondée par Gilles Deleuze et Félix Guattari).
En marge de la traduction (non exclusive) du portugais, prépare un essai sur l’expérience de l’étranger – entre exil et (in-)hospitalité – comme éthique de l’écriture et de la traduction.
Vit en région parisienne et travaille à Paris.

Extrait

havia grandes tÍlias...

Havia grandes tílias aromáticas...
E pedrinhas brilhantes, coloridas
Conforme a luz...
E havia animais
Com rotas desconhecidas...
E folhas estranhas todas diferentes...

No jardim passado, em tardes encantadas...

E tu estavas lá :
– Menino
Das pálpebras tombadas.

il y avait de grands tilleuls...

Il y avait de grands tilleuls aromatiques...
Et de petites pierres brillantes, colorées
Selon la lumière...
Et il y avait des animaux
Aux trajets ignorés...
Et des feuilles étranges toutes différentes...

Dans le jardin passé, en soirées enchantées...

Et toi tu étais là :
– Enfant
Aux paupières tombées.

 

Fred Voss, Einstein chevauche un rayon de soleil dans notre atelier, traduit de l’anglais (É.-U.) par Estelle Gillard, collection bilingue « Les traversées » - 2026

Fred Voss, poète californien, ouvrier métallurgiste, est pour la première fois traduit en français. Estelle Gillard est « l’inconnue vivant à Paris [qui] veut de but en blanc traduire », s’étonne-t-il dans un poème. De la rencontre des deux poètes, due au hasard d’une navigation sur Internet, résulte ce livre, découverte d’un grand poète ouvrier.
« Fred Voss passe une porte, écrit Estelle Gillard, met sa carte dans la pointeuse, et nous voilà dans l’atelier d’une aciérie ou d’une usine de métallurgie (Californie, É.-U.) où les ouvriers triment quarante-deux heures par semaine au beau milieu de la canonnade abêtissante des marteaux, près des hauts-fourneaux qui les font frire sur place et des machines-outils qui tranchent sans discrimination des doigts noirs, jaunes, rouges, blancs.
Dans ses poèmes, pas question de poser son popotin dans un amphi ou dans la classe d’une école de commerce, car le principe de causalité expliquant sans doute cela, lui-même a préféré en finir avec ses études en littérature anglaise afin de se frotter au travail. À sa rudesse, aux fréquentes humiliations, à l’arbitraire, à la déshumanisation des ouvriers. »

Source L’herbe qui tremble

L’auteur
Fred Voss (1952-2025) est né à Los Angeles. En 1973, il obtient une licence en Littérature anglaise à l’université de Californie à Riverside. Après deux trimestres de doctorat, il abandonne ses études pour travailler. Pendant plus de quarante ans, il sera machiniste dans des aciéries, des usines de métallurgie, parcourant la côte ouest californienne selon les emplois qu’il décroche. Il laisse une œuvre abondante, inédite en France, composée de quelque trois mille cinq cents poèmes.

Le traducteur
Estelle Gillard a publié à L’herbe qui tremble
Bons baisers aux vivants et aux morts, dessins de Benjamin Monti, 2024
En territoire zéro avec les maudits, 2026

Extrait
 

on ne peut plus proche

Un critique anglais a déclaré que j’écrivais trop de poèmes
évoquant mon sentiment de culpabilité
pour avoir fabriqué des pièces destinées aux avions de l’Air
Force
qui larguaient des bombes
au-dessus de l’Irak
mais même lorsque je collecte les pièces que j’ai découpées
dévolues aux avions de combat quand j’essuie les
coulures visqueuses du liquide de refroidissement et
qu’ensuite je stocke ces pièces
j’essaie de me figurer
à quelle distance vit la petite fille qui sera tuée
par une
de ces bombes
deux continents un océan gigantesque
ainsi qu’un vaste monde que je n’ai pas créés et sur lesquels
je n’ai aucun contrôle s’interposent
entre nous
cependant
je ne peux m’empêcher de voir derrière la porte de l’usine
la lumière du soleil qui lape le mur de briques rouges
le même soleil
qui pour l’heure fait chatoyer les cheveux de cette petite fille
sautillant sur un trottoir
elle n’est pas du tout à mille lieues d’ici
elle est aussi tangible
que l’air que l’on respire tous les deux
que l’étoile
que nous observons
que la rose qu’on cueille
pour réaliser à quel point cet univers
est en réalité immensément beau
elle est aussi familière
que la goutte de pluie donnant naissance au brin d’herbe
que mon père qui lorsque j’avais trois ans me prenait sur ses
épaules
pour que je puisse voir
le feux d’artifice
que chaque cri de joie que pousse un enfant qui a déjà frappé
dans un ballon au beau milieu d’une rue
que chaque battement de mon cœur qui refuse de vivre
sans amour
que chaque coup
de langue que donnent les chats errants dans les bols de
soupe
qu’un vieil homme travaillant dans l’usine d’à côté
leur apporte
et tandis que j’essuie le liquide de refroidissement sur
d’autres pièces d’un avion de combat
et que je range le chiffon
tout ce que je trouve à dire à ce critique c’est que
j’ai essayé
j’ai essayé de mettre de la distance entre cette petite fille et
moi
mais il n’empêche que j’ai compris
qu’elle faisait partie de moi

 

Béatrice Marchal - Le possible et l’inconnu

Comment désensabler la parole, libérer ce qui ne survient qu’à travers les mots du poème et permet de renouer avec soi ? Dans la quête des « terres de l’enfance » se dessine, au cœur d’une vision élargie, par-delà un horizon que Michèle Iznardo déplace à sa guise, de l’extérieur à l’intérieur, un chemin singulier où se conjuguent le possible et l’inconnu.

Source L’herbe qui tremble

L’auteur
Béatrice Marchal a publié cinq recueils à L’herbe qui tremble, dont Un jour enfin l’accès suivi de Progression jusqu’au cœur, prix Louise-Labbé 2019. Elle a également consacré des essais au peintre Christian Gardair et aux poètes Richard Rognet et Cécile Sauvage.

Extrait

Quand de toutes mes forces j’accélère,
loin d’avancer, je recule très loin, très vite
dans le passé, je perds le contrôle et dépasse
le centre du village,

je reprends mon calme, décidée à
revenir vers la maison où trouver
pour l’enfant de quoi boire et se détendre,

elle est depuis longtemps fermée,
des travaux m’immobilisent devant,

ô ma vie faite d’une
matière noire invisible, hors d’atteinte
que révèle, sous forme d’étoiles brillant
à plus ou moins de distance au travers
de ses fils emmêlés,
tout mouvement intérieur !Y

 

Sylvie Fabre G. Le vent qui souffle sous le vent

Dans ce livre, écrit sur plusieurs années, Sylvie Fabre G. a fait le choix de dire « je » en se servant de faits autobiographiques. Ainsi, elle entrelace le paysage, la Chartreuse où elle vit, et la maison et les personnes qui y vivent et y viennent comme s’ils appartenaient véritablement à la maison et au paysage. Comme s’il lui fallait créer un Univers à partir d’un univers qui existe déjà. Se rapprocher de « quelque chose d’autobiographique ».

Source L’herbe qui tremble->https://lherbequitremble.fr/livres/le-vent.html]

Extrait

Vivant si près de la vie, nous croyons parfois la toucher, et nous nous infligeons la douleur à l’état pur. Désorientés, nous recouvrons de cendres ses prodiges pour mieux endosser le deuil. La mémoire nous ramène à des histoires d’ailes brûlées, de pierre qui n’en finisse pas de rouler, de lyre brisée. Elle fait tourner des ombres, les êtres deviennent tels des mythes que l’on poursuit. Il est terriblement facile de se déshabiller dans l’absence, le cœur se vêt d’autres habits, les mots ne lui parviennent plus, ou si mal qu’il n’entend plus l’appel des bonheurs. Comment reprendre le fil des jours sans sombrer, comment retrouver à hauteur de soi ce dont on est privé et qu’on pense à jamais hors d’atteinte ?
Il est bon que, femme soumise à la fatalité, je puisse buissonner dans les intervalles ou les marges. Il ne sert pas à
rien d’y croiser un ange, d’y chercher un perdu ou d’y parler à une âme-fantôme. Sur la part enténébrée du chemin,
leur venue libère des regrets et chagrins. Le sentiment du néant recule. La revenance cicatrise les plaies à vif, et l’on
se souvient tout à coup d’avoir un jour été aimé – et de l’être encore. Choisir la joie malgré le temps compté, le monde et ses noirceurs, le lien défait, demande courage. En retournant vers les demeures de l’amour et de la poésie, des visages, des gestes et des mots surgissent à notre rencontre, et ils renouvellent le désir d’exister en ce monde et d’aimer.
Le paysage en montagne est une aide. Sa verticalité illumine, elle redéfinit la pensée qui gagne en espoir, et ma
nostalgie de la mer trouve large horizon. Au Col m’ont été octroyés tous les dons, et une donation : la maison. J’ai épousé son héritage unique qui rassemble des destins d’ici et d’ailleurs, aux histoires migrantes. Comme celle des hirondelles dans le bleu-soir de l’air, comme celle de la vague qui brasse l’eau et le sel, la mienne est heureuse et malheureuse.
Toutes parenthèses ôtées, tout trait d’union tiré, j’écris patiemment l’alphabet de ma vie. Elle y trouve l’extension, et
ma langue l’expansion. En ses proses du vent qui souffle sous le vent, le je me mène. La pauvreté est telle que je ne possède qu’un pronom, comme Antonella le dit. Qui pourrait nous en défaire ? Caché parfois sous le tu ou le vous, aspirant au nous, je reste le colporteur idéal. Il se marie à l’autre pour emprunter en Chartreuse la via aux perspectives d’Italie et de Chine.
Paysages et poèmes habités, le retour à la vieille maison accompli, la vie n’en demeure pas moins un tremblé quand
bégaie en moi le passé ou que trébuche le présent dans l’inquiétude de l’avenir. Sur le Plateau et dans le Col ou la
vallée, j’essaie chaque jour d’accueillir la part du réel et du rêve. Je prête aux mots attention pour écrire en vérité.
Il y a des voix dans ma voix qui demandent de l’aide pour simplement exister, ou pour conjurer la peine, éviter la ruine.
Dans le vent soulevant, la tâche n’est-elle pas de répondre à la question du cri, et d’entretenir les braises de l’amour et de la poésie.


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