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Elvira HERNÁNDEZ : « Tout ce qui vole n’est pas oiseau » Poèmes choisis et traduits de l’espagnol (Chili) par Stéphanie Decante, PO&PSY princeps

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 

Un poema siempre debiera tener pájaros
Dans un poème il devrait toujours y avoir des oiseaux
       Mary Oliver

Largement reconnue en Amérique latine, Elvira Hernández (nom de plume de Rosa María Teresa Adriasola Olave) s’est vu décerner dans son pays, le Chili, le Prix national de poésie 2024. C’est la deuxième poète à recevoir ce couronnement, après Gabriela Mistral en 1951.

Née en 1951 à Lebú (province d’Arauco) dans le sud du Chili, Elvira Hernández a une trajectoire poétique qui remonte aux années de la Dictature. Son écriture est traversée de courants contraires : l’un, effréné, est le fruit d’un arpentage lucide et têtu qui fait émerger des décombres la mémoire de Santiago, sous les feux de la répression ou de la révolte ; l’autre, plus apaisé, est marqué par la concision et une attention méditative aux menus détails du quotidien. Dans les deux cas, son style malmène et déplace subtilement les images rebattues du discours politique, médiatique ou commercial. Ce qui frappe et touche dans cette écriture est le mélange de légèreté et de précision, toujours au service d’un regard acerbe sur les dérives du monde actuel.

Son recueil le plus célèbre, La bandera de Chile, est une variation caustique autour du drapeau et des symboles nationaux. Inaugurant le pseudonyme de la poète après sa détention en 1979, il a longtemps circulé en version miméographiée pendant les années de plomb.
En 1992 paraît au Chili Santiago Waria, un abécédaire de la capitale, sous un titre qui dialogue avec le mapundungun, langue des Indiens du sud du Chili.

Dans Pájaros desde mi ventana (2018), Elvira Hernández déploie une minutieuse observation des oiseaux à travers le prisme de la fenêtre, espace à la fois ouvert et limité, qui cadre notre regard sur le monde. Dans cette méditation poétique sur la fragilité de la nature et de l’existence, se mêlent l’intime et le politique, le microcosme du jardin et les enjeux écologiques globaux, ainsi que des variations autour de la voix, du chant et de la matérialité des noms d’oiseaux.

Nombre de ses ouvrages ont été publiés en Argentine, en Colombie, au Pérou et au Mexique. En 2016, paraît en Espagne, aux Éditions Lumen, Los trabajos y los días qui regroupe trente-cinq années de trajectoire poétique, donnant à apprécier ses différentes inflexions.

Parallèlement à ses écrits poétiques, Elvira Hernández a développé une pratique de livres-objets (fascicules sous enveloppe kraft, faux journaux littéraires facsimilés, boîte de jeu de cartes contenant des poèmes, catalogue d’exposition) et d’essais, essentiellement sur des poètes de la néo-avant-garde chilienne (Enrique Lihn, Rodrigo Lira et Juan Luis Martínez).

Elle a été invitée à la 7ème Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne en octobre 2003. Un hommage lui a été rendu en 2023 à la Villa Gillet. Sa poésie figure dans les archives du Centre International de la Poésie de Marseille (http://www.cipmarseille.fr/auteurs/1056 ).

Elvira Hernández sera l’invitée d’honneur du colloque inter-universitaire et international en hommage à Gabriela Mistral (Prix Nobel 1945) qui se tiendra à Paris les 20 et 21 novembre 2025. Dans ce cadre, trois soirées de lecture sont prévues fin novembre 2025 : Ambassade du Chili, Maison de l’Amérique latine, Université Paris Sorbonne ; et une à Arles (librairie l’Archa) le 18 novembre.

VILLA BRASILIA

Son muchos los años de la defunción
de este paraíso de pájaros.
Volaron junto a ellos
los mil y un árboles distintos
que le daban vida.

Le sucede en el tiempo
un bosque habitacional sin gorjeos
una trápala fónica mecánica
un frontis vehicular
baldosas removidas por raíces ocultas
sobrevuelo de aves en desbandada
un árbol solitario que perdió su nombre.
 
*
 
AVES DE PASO

Sí. Eso somos.
Pero nos hemos acostumbrado
a comportarnos como monumentos.
Y así nos va.
 
*
 
HERMANDAD DE LA TÓRTOLA

Es el tiempo actual.
No comer ni dejar comer.
Perseguir por sobre todo perseguir.
Abrir las alas para ocupar espacio.
Que todo sucumba
ante sus bellos ojos.
 
*
 
NO TODO LO QUE VUELA

No todo lo que vuela
es pájaro.
A veces lo que piensas
alcanza una pequeña altura.
 
*
 
PÁJARO NO IDENTIFICADO

Es el mediodía.
Despejado total.
De pronto vuela una flecha.
Una sombra que raya el espacio.
Un murciélago tal vez de la luminosidad

 
*
 
EN UNA GOTA DE AGUA

En una gota de agua
los pájaros se sacian
se refrescan
se miran.

Debemos transformarnos
se dicen.
Alguna vez fuimos dinosaurios.

VILLA BRASILIA

Il remonte à loin le trépas
de ce paradis d’oiseaux.
Avec eux se sont envolés
les mille et un arbres
qui lui donnaient vie.

Lui ont succédé avec le temps
une forêt immobilière sans gazouillis
un caquetage cacophonique mécanique
une barrière véhiculaire
pavés soulevés par des racines ensevelies
survol de volatiles à la débandade
un arbre solitaire qui a perdu son nom.
 
*
 
DES OISEAUX DE PASSAGE

Oui. C’est ce que nous sommes.
Mais nous avons pris l’habitude
de nous comporter en monuments.
Et voilà le résultat.
 
*
 
FRATERNITÉ DE LA TOURTERELLE

C’est dans l’air du temps.
Ne pas manger ni laisser manger.
Pourchasser avant tout pourchasser.
Ouvrir les ailes pour occuper l’espace.
Que tout succombe
sous ses beaux yeux.
 
*
 
TOUT CE QUI VOLE N’EST PAS

Tout ce qui vole n’est pas
oiseau.
Parfois ta pensée
atteint un peu de hauteur.
 
*
 
OISEAU NON IDENTIFIÉ

Midi.
Grand bleu.
Soudain une flèche.
Une ombre qui raye l’espace.
Une chauve-souris peut-être de la luminosité.
 
*
 

DANS UNE GOUTTE D’EAU

Dans une goutte d’eau
les oiseaux se rassasient
se rafraîchissent
s’examinent.

Il est temps de nous transformer
se disent-ils.
Jadis nous fumes dinosaures.

 
Elvira HERNÁNDEZ
Tout ce qui vole n’est pas oiseau
Poèmes choisis et traduits de l’espagnol (Chili) par Stéphanie Decante
Avec une gravure de Guadalupe Santa Cruz
PO&PSY princeps octobre 2005


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