Bonjour cher Karim Karkeni, vous m’avez transmis il y a quelque temps, quelques livres de la collection de poésie Marge blanche, de la maison d’édition de Suisse romande Les éditions du Griffon. En feuilletant ces livres, j’ai entendu de suite beaucoup d’oralité, quelque chose proche du théâtre. C’est très intéressant. Comment est née cette collection, de quelle nécessité ?
Cette collection est l’initiative du directeur des Editions du Griffon, Julien Gonzalez Alonso, en 2023. Il avait repris la Maison depuis une dizaine d’années, en provenance du monde de l’art, quand il a ressenti le besoin de proposer des ouvrages qui ne relèvent pas de son domaine ou du patrimoine, les deux axes principaux jusque-là.
Comme il lit surtout de la poésie, parce qu’il lui semble davantage possible d’y « picorer » que dans des romans ou des essais, il a décidé de se lancer dans une petite aventure éditoriale poétique. C’est à la parution du troisième recueil (Pulp vendange, d’Alexandre Caldara, qui est un ami très proche) que j’ai rencontré Julien. Il m’a demandé, trois mois plus tard, si je voulais bien reprendre l’animation de cette collection qui n’en était qu’à ses balbutiements.
Il y a en effet une forme d’oralité dans les derniers recueils publiés, parce que je suis sensible à la lecture à voix haute et que je trouve fantastique comme cela (lire ou déclamer, notamment dans la rue) peut « attraper » des oreilles de passage, mais ce n’est pas un critère à part entière de la collection.
Pourquoi lui avoir donné ce nom, Marge Blanche ? A quoi cela fait-il référence ?
Il s’agit d’une référence à Paul Eluard, qui avait déclaré, en 1936 lors de l’Exposition surréaliste de Londres : « Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé. Leur principale qualité est non pas d’invoquer, mais d’inspirer. »
Quelle poésie souhaitez-vous défendre via cette collection ?
Je ne souhaite pas porter un type de poésie en particulier, mais j’aimerais que cette collection soit l’occasion de rencontres, entre des styles, des élans, des sensibilités, des rapports au quotidien et des générations. J’ai besoin d’accompagner des personnes chez lesquelles je sens une curiosité de l’autre, des autres.
Manuel Antonio Pina (1943 – 2012), un poète et chroniqueur portugais que j’aime énormément, disait qu’il y a beaucoup de bons poètes, mais que les bonnes personnes le touchent davantage. Cela peut paraître candide, mais c’est également fondamental pour moi. J’insiste, avec le sourire, sur « bonne personne », pas « bon élève ». Je trouve qu’on a, en Suisse romande, beaucoup de premiers et de premières de classe qui écrivent ; cela m’agace un peu.
Mes choix de vie, depuis une vingtaine d’années, ont été relationnelles, jamais professionnelles, j’ai donc besoin que Marge blanche devienne une petite équipe contente de voguer ensemble et de partager toutes sortes de moments, autour de mots, de tables ou de paysages.
Vous éditez entre trois et six recueils par an. Comment choisissez-vous les livres que vous publiez ?
Ce que je peux dire, c’est que je suis avant tout lecteur, un lecteur curieux et un peu boulimique ; c’est donc mon émotion de lecture qui prime, avec ensuite l’envie, comme je l’ai mentionné précédemment, de permettre à des voix de dialoguer. J’aime donc bien proposer en même temps deux écritures qui, je l’espère, sauront se titiller et titiller l’écoute et le regard des personnes leur prêtant attention.
Maintenant que j’ai pris mes marques, le rythme de croisière souhaité, dans la mesure du possible, est de six recueils par année.
Si vous deviez conseiller une de vos publications, laquelle ce serait et pour quelle raison ?
J’ai une tendresse particulière pour Mots et cailloux – Sept lunes après, de Carla Fragnière Filliger. L’autrice a travaillé toute sa vie en Suisse romande, venant du Tessin, donc de langue maternelle italienne, donnant notamment des ateliers d’écriture à des personnes allophones. Son texte, dédié à sa maman et à sa petite fille, est une fable poétique, celle d’une voix de femme se cherchant à travers les âges, malgré les secrets qui restent muets, entre le français et l’italien. Il y a une certaine dureté dans le propos, dans certaines images, mais ce qui domine, c’est la tendresse d’une main tendue entre les époques et tous les possibles d’une expression de soi qui s’affirme, entre le conte et la poésie.
Quels sont vos projets à venir ?
Nous publierons cet automne Hôtel du lac, de Patrice Duret, un poète merveilleux qui a créé une très jolie petite maison d’édition poétique : Le miel de l’ours, entre 2004 et 2018. Fidèle à sa joueuse habitude, l’auteur brosse dans son recueil, en quatre parties, un tableau tendre et facétieux de ce qui l’entoure et parfois le déroute. Sa voix et son regard s’accrochent au lac, à sa douceur comme à ses sautes d’humeur, invitant à s’éloigner du brouhaha généralisé. C’est très beau, très subtil, et cela saura j’en suis certain fureter aux côtés des mots de Louis Schneider, alias Vieux Loup d’Mer (Gentiane et gens d’ailleurs sera son premier ouvrage publié alors qu’il slame depuis une vingtaine d’années) et de Heike Fiedler, dont fréquence des fleurs sauvages est un journal ellip(oé)tique tenu de l’été 2021 à l’été 2024 ; anecdotique ou très politique, chaque brindille résonne selon l’état de corps et d’esprit de la plume qui les a mis en forme, trouvant toujours une résonnance forte dans nos poitrines.