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la tête à l’envers

mercredi 30 décembre 2015, par Roselyne Sibille

Mini-entretien de Roselyne Sibille avec Dominique Sierra, éditrice

Comment est née votre maison d’édition ?

C’est à la retraite que j’ai créé la tête à l’envers (après avoir passé deux ans à lire, lire et lire encore, écrire et écrire encore, ce qui fut une passion dès ma petite enfance, passion plus ou moins malmenée par la vie professionnelle)
« Passeurs de rives » dit Cécile Oumhani dans le titre du recueil de poésie que j’ai eu le bonheur d’éditer cette année, « passeuse de livres » se définit une de ses amies : l’expression me convient, je l’adopte. Car enfin, j’ai toujours aimé prêter et offrir les livres – pas n’importe quels livres, justement ceux que j’aime…
Désormais, je ne me contente plus de les prêter, j’en édite et je connais peu de bonheur aussi grand que celui-ci : faire vivre un texte qu’on aime et qu’on a envie de défendre. Et cela malgré les mille et une difficultés et la fatigue qui en découle…
Pour en revenir au concret, je précise que la tête à l’envers a d’abord été une édition généraliste, mais depuis cette année, je publie uniquement de la poésie – en grande partie parce que j’aime sa concision, cet art délicat de traduire au plus près la respiration de l’auteur (plus ou moins consciente) par des images, des associations de mots, un rythme, mouvements intérieurs qui nous agitent et qui, bien souvent, nous échappent. « Qui est donc assis là, au tréfonds de notre âme, à diriger les mots ? » demande J.K. Stefansson dans Entre ciel et terre.

Quelles sont ses particularités ?

J’ai à cœur d’apporter un soin particulier au livre lui-même : beau papier, couvertures souvent accompagnées d’œuvres picturales, textes dialoguant avec peintures ou gravures (par exemple, le texte du poète Michel Bourçon répondant aux peintures de Jean Rustin, mais aussi d’autres recueils ? feux nomades, Pollens, Passeurs de rives, Le nid… ? accompagnés de peintures ou d’encres, même s’il ne s’agit pas là d’un dialogue aussi précis que dans le Jean Rustin, la vie échouée.

Quelle idée de l’écriture défendez-vous ?

Déjà, donner la parole à des auteurs aux styles différents, c’est là un de mes souhaits – partagé par beaucoup d’éditeurs, mais je le précise car certains ont une « ligne éditoriale » très définie, un goût pour tel ou tel style d’écriture… Pour ma part, j’aime la diversité ; elle me donne la sensation physique d’être devant une fresque coloriée, vivante et somptueuse par sa pluralité.
Quel que soit leur degré de modernité ou de classicisme, j’aime les écritures qui creusent dans les mots, comme le poète creuse en lui à la recherche de ce qui le constitue (et qui, par là même, rejoint l’universel). Il y a là un travail sur les mots, pour dire au plus juste, y compris ce que l’on ne sait pas.

Avez-vous plusieurs collections ?

Pas pour l’instant, mais je vais bientôt créer une collection « gourmandise » pour des livres que je sortirai pour le plaisir même s’il ne s’agit pas de poésie. Mais qu’est-ce que la poésie ?

Comment choisissez-vous les textes que vous publiez ?

Ce sont des manuscrits qui me parviennent par la poste ou donnés directement par les auteurs lorsque je les connais.
Mais ce sont toujours ce que l’on appelle des « coups de cœur » et ils peuvent être divers. Leur unité, si l’on veut en trouver une, c’est qu’ils correspondent tous à quelque chose qui est essentiel à l’auteur, même si cet essentiel n’est pas d’emblée évident. Cela peut être quelque chose d’intérieur, une vision de la vie, de la condition humaine, de quelque grand problème. Mais aussi une passion, un rêve qui dépasse la réalité de notre moi – un jeu même, ou qui pourrait sembler tel et qui, pourtant, est nécessaire à son auteur…
En tout cas, cette nécessité se ressent à travers la qualité de l’écriture, son authenticité immédiate.
L’écriture, une parole.

Quel est votre meilleur souvenir d’édition ?

C’est une question bien difficile tant il y a de merveilleux souvenirs !
D’une façon générale, une sorte de « fraternité » avec les auteurs, le bonheur de travailler avec eux, de voir le livre advenir peu à peu, à travers les tâtonnements, les questionnements partagés…

Et le pire ?

L’inquiétude avant la sortie définitive des presses de l’imprimerie, la peur que le livre ne soit pas tout à fait celui dont on a rêvé, la crainte d’avoir laissé passer des coquilles malgré les relectures nombreuses et variées : le trac, en somme avant l’ouverture du rideau !

Des projets, des publications à venir ?

Ils foisonnent ! La sortie de nouveaux recueils de poètes qui m’ont déjà fait confiance, Michel Bourçon, fin janvier, par exemple. Et je l’espère, d’autres auteurs ensuite que j’aimerais de nouveau publier s’ils continuent de me faire confiance…
Une édition bilingue de vingt poèmes de Georges Séféris, le poète grec, prix Nobel de littérature. Le livre sera accompagné de peintures de Harris Xenos, peintre athénien qui a reçu le Grand Prix des Beaux Arts de Paris.
D’autres projets encore, d’autres poètes, Patrick Le divenah, Noée Maire, Jean Christophe Belleveaux, Jean-Marc Undriener, Serge Airoldi, Philippe Leucks…
Et parallèlement, pour le plaisir et pour que ceux qui ne la connaissent pas puissent l’apprivoiser, des lectures en médiathèques, librairies, ou autres lieux culturels ? lectures souvent accompagnées de musique (musique, peinture, poésie, trois expressions artistiques qui se répondent).

la tête à l’envers
Ménetreuil
58330 Crux la Ville
ed.latetalenvers@gmail.com
www.editions-latetalenvers.com

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Extraits

Elle et lui, dans un pré.

Un pré, peut-être.
Un pré sur les ruines, à la lisière du bois.
La lumière est pâle. Une lumière de lune.
Et le grondement, sourd, au loin, telle ni grave ni aiguë
une voix, immergée en elle-même.
Une voix pourtant. Sinon quoi ?
Les vagues ?
Quelles vagues ?
L’algue ou le corail ?
Quelle algue, quel corail ?

Ô eau immobile de la rivière ou l’étang
quand le vent n’est pas là

Comme dans un rassemblement de force avant les tout derniers mots, elle demanda :
 ? Était-ce un rêve ?

 ? Appelons ça un rêve, oui.

Puis, elle resta sans voix.
Elle resta sans voix.

Un long temps sans voix elle resta. (Toutefois :
« Je ne peux plus parler », dit-elle.)
Alors elle s’assit.

Lui, ne sachant quoi dire ; ne sachant que faire de ses jambes ? elles chancelaient ? ni de son corps ? il tremblait ?, il s’assit à son côté.
Et,
tous deux,
le dos brisé.

Ô voix
Ô dos brisés
Ô fils des souvenirs cousus dans la reliure

et les mots creusés sur le vide

Julien Bosc, De la poussière sur vos cils

Dernières lumières


si haut à la branche tenu
ramures tordues
enlacées serrées menues

Attente ou résignation
il hésite

Il se fait la demeure
palpite

Ombre noire déchiquetée
transpercée d’étoiles

elles y sombrent
une à une

un chant
à gorge de plumes
s’élève
nous poursuit

Trace de rouilles
en bordure des feuilles
trace d’amertume

comment inscrire
la douleur
comment poursuivre

Sabine Péglion, Le nid, accompagné d’encres de l’auteur

Un bruit sourd traverse la nuit
jusqu’au fond de ton sommeil
curieuse antichambre
où tu cherches à quitter tes gonds
– en vain

une porte de placard claque à l’heure des loups
et nargue ton impatience

chaussons de laine claire
carrelages incrustés de mica
et ces livres d’enfants
des pages à n’en plus finir

comme ce placard gronde
rempli jusqu’à n’en peut mais
de toutes ces vies en mal de leurs acteurs

comme elles trébuchent
empêtrées d’objets et de souvenirs
tu ne savais pas qu’elles étaient encore là
les ogres les ont épargnées
faute de mieux

et toi tu t’obstines
secoué de vent et de songes
vers ce que tu ne vois pas
et qui claque là-bas
au bout de la nuit

Tu cherches ton passé
au creux des nids que l’hiver
accroche haut dans les peupliers
les oiseaux
fervents de rives et de voyage
y ont laissé
leurs songes en obole
avant l’errance du ciel

Cécile Oumhani, Passeurs de rives, accompagné d’encres de Chine de Myoung-Nam Kim

Depuis quel enfer psychique nous regardent-ils, eux,
que nous regardons comme si nous plongions dans
notre propre regard ?
Avec des dominantes de gris et de roses pâles, leur corps
s’exhibe, vidé, passé par la broyeuse du temps, met sous
nos yeux ce que nous sommes, misère de la condition
humaine, plutôt que pornographie.
Si nous pouvons encaisser le choc, peut-être pourrons-nous
voir alors de la peinture, comprendre ce que ces figures
ont à nous transmettre.

Leurs yeux n’attendent aucune pitié, sont baignés
d’une lumière dans laquelle nous voyons comment nous considérer,
lumière qui éclaire les gouffres.

Nos yeux touchent là aux confins de ce qu’ils se risquent
à voir, sans fard, exposé parfois à même le sol : nous devons
nous débrouiller avec ce que nous avons vu.

Pas de beauté exhibée ici, mais tout ce que nous partageons
avec ces figures désolées, dans des lieux hors du temps,
où vie et mort se confondent.

Le peu de vie qui reste, quand tout l’a dévastée.

À bien les regarder, chacune de ces toiles contient un monde,
toujours le même, où ce qui se joue dans le cadre, se joue
en nous, au même moment, une lente dérive vers la nuit,
vers ce qui aura lieu, au terme de notre condition.

Michel Bourçon, Jean Rustin, la vie échouée, accompagné de 14 peintures de Jean Rustin

AUTOPORTRAIT A L’EPAULE NUE

Là j’avois mis le but de ma douleur…
Louise Labé

Ce ne sont pas les ronces,
Ni la mort, ni les sables brûlants,

Ni la vitre brisée, ni la pierre frêle
Dont vous fûtes blessée. Mais c’est vous qui parlez.

Le visage n’est plus que souffrance inhumaine,
Déchirure d’une valse inconnue.

Au-delà de toute douleur, vengeance nue,
Magique, de ce regard sans faille.

Rien ne fait plus défaut
Aux ailes invisibles du goéland des îles,

Aux lèvres sans savoir qu’un murmure de feu
N’est qu’une éternelle musique.

Le vent déchire son errance, m’emporte malgré moi
Aux orties, aux pierres, aux branches.

Et cette bouche qui hurlait,
Des mots aux terribles silences,

Aux feuilles de l’automne
Patientes, profondes, partout.

Bernard Sesé, L’autre et la nuit, avec une reproduction de Egon Schiele, "Autoportrait à l’épaule nue"

Tout était là ? tu ne le savais pas :
le chant le murmure le silence
]le ressac de la joie après la douleur
la parole rampant sous le vacarme

La vie frappait aux portes de ta clôture
Pourquoi n’ouvrais-tu pas ?

Tu pensais : demain je sortirai
 ? je découvrirai le chemin des rivières
je parlerai au vent aux hommes aux oiseaux

Demain n’existe pas
pour qui dialogue avec les ombres

Naviguer sans voilure ni escale
sourd aux tempêtes
délaissé par l’éclair
sans souvenirs ou promesses d’astres

Porteur d’un soleil
familier de la nuit
qui brûle et défait mes empires

Barque livrée à sa flamme

Rames de douleur et de joie
souquez ? sans relâche

Le voyage est à lui seul
le port et la demeure

Jacques Robinet, feux nomades, accompagné d’encres de Chine de Renaud Allirand

Nuit d’hiver
Il y eut d’abord la lumière
Délébile
La séquence pâle d’une blancheur étourdie
Une brûlure pourtant
Touchée de l’œil dans l’origine du voir
Tous l’ont su tous l’ont oublié
Mais toucher de l’œil la lumière glacée
Une brûlure
Pour mieux se souvenir

Alors vint le mouvement
Comme un clignement de pierre
Une rumeur pénétrante sous le poing du roulage
Un frisson aussi
Par quoi s’ébroue la note blanche
Dans le souvenir d’être
Dans le souvenir d’avoir été
Une nuit d’hiver en un autre voyage
Le long des plaines lointaines où s’efforce le givre

Césures
De ceci dériver
Le possible empêchement des choses
Le monde ne nous a pas été refusé
Il s’est coupé de nous
Voilà la sanction des herbes vacantes
Et leur désordre de silence

Florent Papin, Pollens, accompagné de gravures de Renaud Allirand

Le vent traque sous l’herbe les marques
de ton passage
invisible un oiseau chante sous la futaie
la rivière emporte sa collecte de regards

Ne rien faire pour te retenir
ce qui est arraché rend lisible la trame l’épure
la source sous l’argile
la nuit s’éclaire de ton départ
mais l’aurore est glaciale où je pénètre
sans toi

Je t’ai cherché parmi les ombres et les jours
ciel vide que traverse un oiseau

J’ai suivi la trace de l’aile du vent et du nuage
pour apaiser parfois ma course sans repos

Je sais de toi la longue attente – la raison
qui s’affole aux signes trompeurs de ta venue
l’insomnie qui guette des lueurs d’incendie
les rêves aux odeurs de mousse et de fougères
qui signalent l’approche d’une source perdue

J’ai marché longtemps dans la forêt de ton absence
sans étancher ma soif ni réchauffer mes mains
qui tâtonnent dans la nuit

Jacques Robinet, Frontières de sable, accompagné d’encres de Chine de Renaud Allirand

PAYSAGE

Ma vie ne commençait qu’au-delà de moi-même…
René Guy Cadou

Vous me disiez. J’ai retenu les mots.
C’est dans l’éternité que semble se noyer

Ce pays où se mêle le sillage
Des astres mourants et les pas sur le sol

De quelques personnages et le cri des oiseaux
Invisibles. Peut-être, disiez-vous

De ce fleuve éclatant de lumière,
Qu’il ne sépare pas deux rives opposées,

Mais la part d’ombre et la part de lumière
Celle de la demeure et celle de l’exil.

Ici je vis, et là je meurs.
De la rive du fleuve au sommet éperdu

Des montagnes, dans cette obscurité,
Cette clarté, c’est de vous qu’il s’agit.

Si noire ici et si haute là-bas,
La nuit parcourt tout le chemin

De l’âme. Aussi du paysage
Où se dessinent les paraboles

Du grain et de la patience.
Ce tableau de Bruegel l’Ancien

Se trouve au Museum of Arts
De San Diego, États-Unis.

Bernard Sesé, Par inadvertance

Ils recommencent à chanter
mais ce ne sont plus les mêmes.
Je veux dire :
Les chants,
les oiseaux,
les enfants.
Ce ne sont plus les mêmes
et pourtant,
la même voix claire
vient s’asseoir près du ruisseau.

Tu peux encore entendre
dans le fier matin
le rossignol chanter.

Et voir
les premiers bourgeons
des arbres fruitiers s’étirer à midi.

Tu dois être là,
veillant sur ce printemps,

– un peu en retrait –
pour ne rien déranger.

Tu te tiens
devant moi.

Aucune ombre pourtant.

Mais une étrange lumière,
intense,
presque visible,
vient réchauffer mon front.

Gérard Roussel, Gitta

Tu vis toujours dans tes actes.
De la pointe des doigts
tu fais vibrer le monde, tu lui arraches
aurores, triomphes, couleurs,
joies ; c’est ta musique.
C’est la vie que tu joues.

De tes yeux, seulement de tes yeux,
jaillit la lumière qui guide
tes pas. Tu marches
par ce que tu vois. Voilà tout.

Et si un doute te fait signe
à dix mille kilomètres,
tu laisses tout, tu t’élances
sur des proues, sur des ailes,
te voici ; de tes baisers,
de tes dents tu le déchires :
ce n’est plus un doute.
Toi tu ne peux jamais douter.

Parce que tu as retourné les mystères
à l’envers. Et tes énigmes,
ce que jamais tu ne comprendras,
ce sont ces choses si claires :
le sable où tu t’étends,
le tic-tac de ta montre
et le tendre corps rose
que tu trouves dans ton miroir
chaque jour au réveil,
et qui est le tien. Les prodiges
qui sont déchiffrés désormais.

Et jamais tu ne t’es trompée,
qu’une fois, une nuit
où une ombre un instant t’attira
la seule qui t’ait plu ? .
On aurait dit une ombre.
Et tu voulus l’embrasser.
Et c’était moi.

Pedro Salinas, La voix qui t’est due

(Page élaborée avec la complicité de Roselyne Sibille)


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