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Ariane Dreyfus

mercredi 30 septembre 2015, par Cécile Guivarch

Ariane Dreyfus est née en 1958. Elle vit et enseigne en région parisienne.


Extrait de La Terre voudrait recommencer, Flammarion, 2010

LE CHEVAL

Nous voudrions être debout
Pour enfin croiser ses yeux
D’absolue incertitude

Tant pis pour le poème
Aux fausses majuscules


Extrait de Une Histoire passera ici, Flammarion, 1999

La foudre qui tombe est plus douce
Qu’un soldat sur une femme qui trébuche

Les bras écartés bleuissent.

Dans le village muet un chien va boitant
Mange peut-être
Lève la tête

Si je regarde longtemps ce chien
Plus personne ne mordra sur mon âme

Devenue impossible.

Il tire la langue, aveuglé
Puis repart
Pour faire voyager le malheur.


Extrait de Iris, c’est votre bleu, Le Castor Astral, 2008

Atefah Rajabi Sahhaleh
Etre Iranienne. Avoir seize ans.

Pas eu le temps, sauf quelques pas,
Une porte qu’elle voulait ouvrir.

Pour vivre, quelques pas.
Le regard échangé serait la première clef qui tourne,
L’ouverture d’un baiser,
Une chambre amoureusement.

Le juge a rugi.

Sera pendue et très haut, d’une grue pour bien détacher de la terre. C’est parfait.
C’est quelque chose qu’on voudrait montrer à Dieu.

Dieu n’est jamais là. Pas besoin.
Il ne dit rien à une fille qui se débat
_- si furieuse qu’elle crie, criant aussi.

Calmement bougent une corde, une grue, un ciel s’écartant toujours plus.
Qu’ils le fassent,
Un baiser est d’une lenteur plus haute.
Plus la mort commence, plus c’est la vérité seulement
Qui caresse le cœur.

Une jeune fille qui se balance,
La mort a lieu en-dessous.


Extrait de L’Inhabitable, Flammarion, 2006


LE PRÉSENT DES PHRASES

I

Me passe la main sur le visage.
C’est toi et c’est très beau.

Vous vous imaginez perdue.
Mais vous entrez quand même.
Et direz oui sans rien voir.

La main que je voulais,
C’est dans la tienne.

Rouge très profondément sans cerises,
Que de oui avec la bouche.

Avant et après,
Mes seins te font crier. Me font.

La main que je voulais,
C’est se tenir.

Les adieux ? Apparences.

Je tutoie qui m’embrasse.
Dire adieu à tous les assassins.

___

II

___

Qu’il fasse noir, rentrer éclaire.
___

Continuant nous sommes nus.
(Déballer le cadeau de la confiance)

Ce mystère entre tes jambes,
Ce mystère que ce soit beau.

*

Accepte la vie et l’innocence,
Accepte-la vivante.


Extrait de Le dernier livre des enfants, Flammarion, 2016

UN SOIR D’ÉTÉ

Le temps d’ouvrir, de refermer la porte de l’armoire
Une fine brûlure me passe entre les cuisses, et s’en va

C’est vrai,
On aurait pu

De tout son poids
Transpirant de me tenir
Une femme aurait pu m’écarter les jambes
Chercher à m’écarter les jambes

Même si les cris ne sortent pas de là
Tout ce que le couteau prend hurle

___
___
___

Les jambes tenues, une petite fille gémit encore
Le récipient se repose

Deux mains appuient sur sa tête
C’est le moment d’enfoncer
Des épines et de coudre

Alors le gémissement sort de plus bas
Toujours de plus bas

Femme titube tout au long de sa vie
Voilà comment la crainte devient une plante féminine
Et comment

J’ouvre encore l’armoire
Pas pour regarder dedans
Mais pour ne plus bouger

Ou bouger

Puisque c’est comme je veux,
Même nue, c’est comme je veux


Extrait de Le dernier livre des enfants, Flammarion, 2016

SUR L’OREILLER

Ne la voulant pas si près, ni qu’elle se blesse,
Je fais glisser une feuille sous ses pattes
Et vite, fenêtre ouverte,
Je lance l’araignée

Plutôt que mon visage, qu’elle aille saisir l’herbe

S’y accrochant, grimpant vite :
Il faut agir avant de s’étoiler

Et moi, si je ferme les yeux, si j’attends vraiment
Une main me versera-t-elle dans la prairie des endormis ?

J’ouvrirais mes mains et ma bouche bien mieux qu’en le voulant

Tant de petites blessures qui n’empêchent pas de vivre
Circuleraient toutes seules

Loin je n’en sais rien

Elles iraient


Extrait de Nous nous attendons, Le Castor Astral, 2012

« Je l’aimais bien »

Il ne veut pas faire tout le visage
Le souvenir est trop sensible

Pour le chien il n’hésite pas
N’ayant pas oublié les gémissements
Il les retenait

C’était important de se reposer ensemble
Le museau tout frais, les yeux brillants


.


Extrait de La Bouche de quelqu’un, Tarabuste, 2003

______DÉFINITIONS
______(réponse à ceux qui trouvent
______que j’en parle trop)

à Paul Eluard

Sexe : cœur du corps de ceux qui aiment. A partir d’un certain âge. Égare la mort.

Espoir : sens figuré, plus léger, de « désir ». Tous deux
font trembler le présent, du dedans.

Les seins sont tous différents et toujours différents.

Cinéma : un geste continué ensemble, c’est devenu une scène d’amour. Nous revoir en pensée. T’en parler.

La musique écoutée.

Le sexe : s’emploie aussi bien pour l’homme que pour la femme. Point de rencontre et universelle émotion.

Les mains : en parler prendrait des heures. On les leur donne.

Lèvres : plus puissantes encore. Il n’y a pas d’amant sans l’embrasser.

Poils : parfois oubliés. Offrent pourtant des chemins à celles qui n’arrivent plus à partir, et restent dans les caresses.

Mon amour : jusqu’où ira-t-il ? Ce mot qui s’envole ne sait jamais s’il trouvera à se poser.

Toi : là où il aime se poser, en présence ou absence. Mais transforme celle-ci.

Écrire : étreindre et jamais. Remuer librement à l’intérieur.

Poésie : t’écrire c’est le jour.


Extraits de La belle Vitesse, éditions Cadex, coll. « Le Farfadet bleu », 2002

(Paul et Anne sont les prénoms de mes enfants. A l’époque où j’ai écrit ce livre, ils étaient encore petits)

Un coussin devant,
Un oreiller derrière,
Paul grossit.

*

C’est rare de voir Anne marcher. Parce qu’elle gambade.

*

La fourchette au-dessus des pâtes.
Mais lui, ailleurs, Paul bavarde.

*

Pour Paul, les plus grands projets, c’est cinq minutes avant de se coucher.

*

Il n’y aura pas d’autre enfant mais pourtant je l’aime aussi.

*

Oui je donne ma main à Anne. Oui je m’agenouille devant le château.

« On ne devrait pas vivre moins longtemps que la mort qui dure toujours. » Paul

*

Retenir ? Ces mains-là n’existent pas. Cette douleur.

*

Conversation dans l’escalier :
____- T’as pas vu le shériff ?
____- Non, mais j’ai vu Maman.

*

Dans son mensonge, assis même, Paul apprend la solitude.

*

Anne fait la roue.
Paul fait la roue.
Pas deux pareilles.

*

« Madame, je vous aime. Voulez-vous être ma maman ? » Anne

Chanter, je n’oserais pas.


Extrait de Le dernier livre des enfants, Flammarion, 2016

J’écris parce que je vais disparaître

C’était là,
Ma fille assise dans l’escalier, je la regarde entre les barreaux
Ne bouge pas
J’aime continuer

L’importance de se regarder
Sans doute
Le visage en veut un autre

Les tout petits, ne plus rien dire

Ainsi la nuit si j’entends le chat manger enfin,
Lui si maigre, je sais qu’il bouge son menton aux os fins
Il a besoin de manger, nous oubliant
Pendant que la nourriture craque entre ses dents

Les craquements, si on voulait, on saurait où c’est
Passer entre les barreaux, les frôler
Sans se faire peur
Surtout quand un animal tourne sa tête, hésite,
Puis retourne à son bol où il reste de la solitude

BIBLIOGRAPHIE

RECUEILS DE POESIE :

  • L’amour I, aux Editions De, 1993, puis repris dans Ariane Dreyfus par Matthieu Gosztola pour la collection « Présence de la poésie » aux Éditions des Vanneaux, 2012.
  • Un visage effacé, aux Editions Tarabuste, 1995.
  • Les miettes de Décembre, au Dé Bleu, 1997.
  • La durée des plantes, aux Editions Tarabuste, 1998, et 2007 pour l’édition revue et corrigée
  • Une histoire passera ici, aux Editions Flammarion, 1999.
  • Quelques branches vivantes, aux Editions Flammarion, 2001.
  • Les compagnies silencieuses, aux Editions Flammarion, 2001.
  • La belle vitesse, avec Valérie Linder, collection "Le Farfadet bleu", Le Dé bleu / Éditions Cadex, 2002.
  • La bouche de quelqu’un, aux Editions Tarabuste, 2003.
  • L’inhabitable, aux Editions Flammarion, 2006 (Prix des découvreurs 2007).
  • Iris, c’est votre bleu, aux Editions Le Castor Astral, 2008
  • La terre voudrait recommencer, aux Editions Flammarion, 2010.
  • Nous nous attendons (reconnaissance à Gérard Schlosser), aux Editions Le Castor Astral, 2012.
  • Moi aussi, anthologie réalisée par l’auteur, aux Editions Les Découvreurs, 2015
  • Le dernier livre des enfants, aux Editions Flammarion, 2016.

OUVRAGE CRITIQUE :

  • La lampe allumée si souvent dans l’ombre, José Corti, collection « en lisant en écrivant », 2013.

OUVRAGE QUI LUI EST CONSACRÉ :

  • Ariane Dreyfus de Matthieu Gosztola, collection « Présence de la poésie », éditions des Vanneaux, 2012.

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