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Alain Jegou

mercredi 12 juin 2013, par Cécile Guivarch

Alain Jégou, né le 7 octobre 1948 - décédé le 7 mai 2013.

Ses amis, ses lecteurs, poètes, éditeurs, revuistes ont choisi chacun un poème...
Olivier Hobé nous a transmis des extraits d’un entretien mené en 1997.

pour Alain Jégou

On va tous se casser
parfois au changement d’heure
pas si simple, un peu d’ennui
de quitter, de quitter, de quitter,
de laisser s’éloigner la jupe de l’envie d’où
s’égarent les chants des douleurs
bien trop vieilles, tant à force de mourir
vivons au creux des rocailles que la nuit
à force, à force de nos envies, à force fuit.

(Jean-Pierre Nedelec, inédit, juin 2012)

Choix de Jean-Pierre Nedelec, extrait de MAY DAY (co-édition Comme ça et Autrement, et Gros Textes )

troublant silence
autour le recueillement
des corps et leurs croyances
des siècles de foutre
et de sang mêlés
perlant en mémoire
d’humanité minable
que la pudibonderie
soudainement affole
regain d’hypocrisie
parcelles des chairs
maintenues en souffrance
tenues sous silence
tandis que l’âme contrite
guigne au ciel
et mea culpabilise
pour plaire
au plus grand nombre
des dévots glabres
de tous désirs oblongs
curieux cauchemars
qui convulsent les nuits
de ces pèlerins hautains
malades de leur sexe
leur turlupinent le ventre
leur focalisent l’esprit
sur l’objet trouble
de leurs pieux sacrifices



Choix de Louis Dubost, extrait de Totems d’ailleurs (le dé bleu, 1991)

Ce monde que nous chercherons à nous approprier par le regard avant tout. Ce monde qui nous agresse, actionne nos pas, régit nos actes et nos pensées secrètes, ordonne et suggère, sang, vie, souffle de vie, apostrophe et houspille nos sens, ponctue chaque seconde notre bref passage ici, sur cette terre où nous devons nous dépêcher de jouir de tout.



Choix de Claude Vercey, extrait de Totems d’ailleurs (Le Dé bleu, 1991)

A Jean-Marie Flemal,

Il m’a semblé voir l’autre nuit
dans les feux des projecteurs
un goéland qui ressemblait à Zappa
fiente de mémoire
où les reflets du texte
s’en viennent déchoir
les quelques bribes dodécaphoniques
l’éveil du pire
capable de vomir à tous les vents
l’emporte-vie sous des néons d’absence
le goéland avait un bec morose
dire qu’il en faut si peu pour naufrager
et le diesel de marque Baudoin
6 D 106 désorganise le silence
sur l’onde condamnée à béer
lorsque comme sexe pénètre l’étrave en elle
le chuint d’eau, à la minute où Zappa le goéland
entame « More Trouble Every Day »
un hasard poignant pour celui qui sait
mais était-ce bien le hasard
en cette fraîcheur passive d’une nuit tendre
comme un solo de mots meurtris
par un médiator aigu comme un bec de goéland
Frank Zappa – lead guitar, vocals
(où des marins s’arrachent le cœur
à coups de seringuées rauques
désemparés.)



Choix de Francis Krembel, extrait paru dans la revue L’établi

Bleu dans l’affranchi lisse et terne
Bleu dans l’irrigable obtus des fièvres
Et des rêves refoulés
Le verbe gominé
Bleu sur fond triste
Sur névrose de cœur
Et nécrose de pensées panées
A la neige d’âmes
Les mots beaux oubliés
Bric-à-brac pulpeux
Éparpillés dans l’éther faste relooké
Bleu chabraque et charnu
Dégluti par les nues éperdues
Franchit les étapes et émeut
Les filles dans leurs yeux bleu
Sapés de lumière et d’envies



Choix de Guénane, extrait de Boucaille (Gros Textes, 2012)

ACUPAN 5A 1244. 200m/h.

Comme les veines
Où circule le flux factice
Des errances veloutées
Piètre sommeil consenti
A petites doses poussives
Injecté goutte à goutte
Dans le flux infecté
D’un corps pourtant
Toujours grouillant
De multiples envies
Et désirs de survie



Choix de Daniel Biga, extrait de Totems d’ailleurs (le dé bleu, 1991)

sourdement sous la vague
et l’écho diluvien
comme la peur ancestrale
le naufrage d’un monde
qui nous glaviote sur la toile
quelques ris dans le cœur
sous les grains la tourmente
le dépit de gerber au gré des entourloupes
à la cape au bord du vide
que l’accalmie revienne



Choix de Christian Degoutte, extrait de IKARIA LO686070

LES RECIFS

Ne pas se laisser surprendre, grignoter, bouffer par la pétoche. Jamais.
Fi du doute de soi et de la désespérance à surmonter. Toujours braque et buté. Toujours poursuivre sans pleurnicher ni s’appesantir sur son sort, ni spolier d’un ou deux degrés le cap qu’on s’est fixé. Plus sûr d’étaler l’adversité bout à la lame qu’en fuite ou à la chole. Quoi qu’il arrive, toujours poursuivre et sans se retourner sur quelque souvenance de bien être terrien qui ferait ployer la ténacité, s’étioler les forces rageuses et le furieux désir de s’en tirer.



Choix d’Eve Lerner, Extrait de Cash. Dérives. Ombres Furtives (éditions L’Autre Rive collection La Frange Atlantique, version bilingue français-anglais, traduction Eve Lerner)

La mer est pleine de nos désirs inassouvis
nos aventures manquées
nos rêves d’enfance victimes
de la frilosité et du bon sens
nos chimères légères broyées par le temps
la raison assommante
et l’attrait du bonheur
confortable rassurant
payable à tempérament
en plusieurs traites
ou discrets versements

vivre
se mouvoir
avec la frustration au cœur
millions de regards
fascinés et envieux
assoiffés d’embruns
aujourd’hui égarés
loin les grèves et les quais
dans le smog et l’ennui
de petites vies passives
chétives et résignées

combien d’états primesautiers
réprimés dans l’œuf
évanouis engloutis
en les fonds rocheux ou vaseux
échoués sur l’onde rétive
usés oubliés blanchis par les vents
les houles et les marées



Choix de Jean-Pierre Espil, extrait in BUNKER N° 2 “ou le Refus de l’espèce humaine...” (1979)

les traits sous ce fichu de houille
l’occase à défricher des résurgences défensives
l’angoisse du reflet froid
la légende perturbée embourbée
sous la poussée d’une réalité corrosive
une missive rapide l’image décryptée du néant
face aux commodités larvaires
l’éponge du hasard sur l’encre prétentieuse d’un horoscope formel

la gueule en proie aux rongeurs
tout juste reconnaissable dans la décomposition
dégoulinant sur la face immuable des miroirs
le poids du vide
et le jour s’estompe criard aux sourcils de regrets
en un désert interne
le chant salé du terme
et la voix des étoiles dans la confidence de l’Ankou
comme en chute le bris des miroirs



Choix de Lambert Schlechter, extrait de Chair de Sienne (Cadex Éditions, 2002)

Dans son cœur frissonne la délicate beauté de l’univers
Toutes les couleurs éparses et les sons remixés
Par la nature en liesse et tous les êtres bruyants
Qui claquent dans l’ivresse leur matière éphémère
La douce rumeur des anges leurs flûtiaux freluquets
Lui farfadant le fade et ravissant ses sens
De leurs refrains badins
Profusion de gloussements et de trilles trifouilleuses
Humectant sa charmille sous son voile de nuit
Toutes les phrases charnues et les poèmes en crue
Débridant ras les bords de sa source lippue
Toute l’éphémère hardiesse de ses postures loquaces
Sa panoplie pin-up et tous ses feux de brande
Allumés pour la joie et le bonheur des glandes
Effusions belles et perfusions de caresses
Charroi d’émois dans sa rigole riflée
Par l’insolente tendresse des hommes
Le désir ronflant des êtres envapés
Subjugués par sa narquoise beauté
En toutes lignes et points pareillement épanouie
Que celle universelle qui fait frémir
Jaillir et déborder la vie



Choix de Jacques Josse, extrait de La suie-robe des sentiers suicidaires (éditions Samipec)

gagner d’autres espaces
illisibles
entre les champs de herses et de couchant entre les étoiles fatales et de mémoire sanguinolente gagner d’autres accents qui déchirent les chairs cette flamme-fièvre en plein cœur fichée hurlant avec elle l’ombre évasion des nuages gagner à d’autres galbes ce cri dégoulinant du silence le soir fuyant et mal en chaque peau le noir gagner d’autres sanglots gagner d’autres néants



Choix de Yves Artufel, extrait de Une meurtrière pour l’éternité (éditions Gros textes)

Caillante d’espoirs
Et piètre devenir
En souffrance
Qu’est-ce qu’une vie
Sinon gagner du temps
Juste un soupçon de temps
Comme on souffle sur ses doigts
Pour les garder du froid
Quérir un peu de chaleur
Pour se préserver du pire
Et poursuivre vaille que vaille
L’ineffable combat



Choix de Pierre Godo, extrait de Juste passage, (Citadel Road Editions, 2005)

Trop éprouvé
Éreinté
Abattu
Pour se défendre
Se colleter avec le flux
De la marée montante
Silhouette prostrée
Dans la sinistre
Réalité d’une aube
Étrangement hésitante
Frêle petit bout de flamme
Estampé par la nuit
Cherchant à se frayer
Une impulsion nouvelle
Dans la noirceur ambiante
Neufs murmures
Et friselis d’ondes positives
Attifés comme des nazies de pic
Soucieux de s’immiscer
Dans l’air exubérant
Se fondre dans la masse
Du paysage mutant
Aux mortelles fragrances
Et curieuses apparences.



Choix de Jean-Christophe Belleveaux, extrait in BUNKER

c’est trop vioque dans le phrasé
presque édulcoré
emmitouflé
comme autour des couilles
une belle paire de parenthèses
avec quels vocables frimer
qu’il faut le dire de toute urgence
qu’atteindre ce niveau
et ne rien établir d’autre
que dans la définition du définitif
certains ont des mots plein les fouilles
qui sempiternellent la façon
et c’est bien mis
d’entre eux que le verbe bien ajusté
c’est essentiel
puisqu’il existe une règle à respecter
la poésie a ses ourses
c’est pourquoi la plupart des poètes
écrivent avec un tampax
j’ai pas mal d’écume dans le cigare
c’est pas normal
d’où les mots qui gerbent parfois
ça peut se comprendre lorsque le temps est dur
plutôt qu’aligner des mots qui mollusquent
tellement souvent
j’ai quelques écarts de langage
comme de cracher au vent
c’est un peu bravache mais tellement lénifiant
et puis par bribes de lancinances
ébahi dans la tourmente
comme une chanson d’abysses qui rôde
autour de moi
c’est trop grand
trop important
toute cette flotte
j’arrive pas à toujours raidir de mon ventre
c’est épuisant
j’arrive jamais à balancer toutes
mes fusées dans le bon ordre
j’arrive pas à pinailler ma vie
comme je le devrais
c’est con
trop entier
avec cette montée de moi
qui remonte encore plus
comme mortalité
presque futuriste pour le causer
m’établir fixe
rêve calibré à outrance
comme dans les revues
« j’arrive » disait Brel
aussi vioque dans ma peau
que sous les lèvres sensuelles
des sangsues
c’est bandant
de sentir et savoir toute cette ferveur
amoureuse autour du gland
mais ça ne lessive que la chair
et la chair c’est tellement triste après
quand le cerveau reprend son lest
c’est peut-être mal aussi
que de fournir à la postérité
de tels états d’esprit
avec tous ces gravats dans l’âme
c’est presque pardonnable
cependant
mal jugé
qu’il faut être louffe pour insister
qui persiste et vit
malgré ce qu’ils en pensent
faudrait pourtant pas croire
qu’il suffit de dire certaines choses
pour faire preuve du plus parfait
équilibre
comme dans la force des mots
qu’il y a tellement de nébuleux
qui fait naître la nausée



Choix de Valérie Canat de Chizy, extrait de Juste de passage (Citadel Road Editions, 2005)

Voyage d’un chagrin l’autre
Chaotique et tragique
Semé de mille embûches
D’agressions perpétuelles
Blessures et offenses
À colmater sans trêve
La vie comme une carène
Bouffée par les tarets
Et les tarés chroniques
Corrompue érodée
Par les coupeurs de tifs
Les sabreurs de passions
Les drivers les prêcheurs
Et les comptables obtus
Fourrée en mille pétrins
La fiole enfarinée
Bâillonnée assommée
Enculée par le destin
Et ses suppôts chafouins



Choix de Roland Nadaus, extrait de Chair de sienne, (Cadex Éditions, 2002)

Rituel des chairs
Qui se collent et s’évadent
Dans l’ombre et la moiteur fortuites
Des enclaves hasardeuses
Exhumées exaltées
Excitées jusqu’à l’os
S’épellent et débarbellent
Dans le silence ludique
De leur couche excentrique




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