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Pierre Dhainaut

mercredi 30 septembre 2015, par Cécile Guivarch

Pierre Dhainaut, né à Lille le 13 octobre 1935, vit à Dunkerque, la ville des dunes et des vents. Il découvre très tôt la poésie, en particulier celle de Victor Hugo (en classe de cinquième) à qui il consacrera un livre. Plus tard, il rencontre André Breton et se lie aux poètes surréalistes, dont il ne tardera pas à s’éloigner.
Une autre rencontre marquante sera celle de Jean Malrieu. Grande amitié, profonde et durable. Pierre Dhainaut a dirigé l’édition de nombreux textes posthumes, ainsi que celle des œuvres poétiques publiées complètes de son ami Jean Malrieu.
D’autres poètes l’ont accompagné dans son œuvre et sa quête, comme Bernard Noël.
Une anthologie rappelle quel fut, de 1961 à 1991, son parcours, Dans la lumière inachevée (Mercure de France).
En 2009, il reçoit le Prix de Littérature Francophone Jean Arp pour Plus loin dans l’inachevé (Arfuyen) et en 2013 le Prix de la SGDL pour l’ensemble de son œuvre.


Extrait de Le poème commencé

SEUIL APRÈS SEUIL

Amour à l’orée du poème
où se baigne l’oiseau l’étoile brille orée du monde
et la parole désormais
jaillit s’ébroue ruisselle
femme forêt déjà si dense
haleine immaculée toute lumière en la lumière
un regard doit s’unir à un autre regard
un corps découvrir devenir un autre corps
ici.

Ô chair ô souffle miens forêt d’alliance
en moi en elle j’apparais je suis
l’eau cette femme
au soleil son visage un long fracas de soie brûlante
un murmure bientôt ses mains sans cesse offertes
offrant dispersant la rosée
je respire elle m’inonde en mon visage en mes mains
la calme la profonde
respiration des sources.


Extrait de Introduction au large

L’âge d’avril

La prudence , le cœur sec, le seul souci de soi,
nous avons cru tenir ferme, nous suffire,
nous ne fixerons rien de nous, pas plus sur cette page
qu’à travers l’espace. Par exemple arbre ou sable,
une main n’écrivant ces noms que pour eux-mêmes
ne craindra ni le froid ni la blessure
là-bas comme en profondeur sous l’écorce et parviendra
à réunir la sève au souffle. Un seuil,
partout, le seuil d’avril, la grande force est libre
de s’engendrer , de nous conduire.


Extrait de Plus loin dans l’inachevé

Le bienvenu

Très loin d’abord, de temps à autre, à peine
est-ce un frisson, et puis cela ressemble à de l’écume
crépitant sur la plage, s’y ramifiant, et puis cela
s’amplifie jusqu’à devenir presque une voix
dans la chambre voisine, avant nous
un enfant reconstitue le monde : lui qui ne sait parler,
invariablement depuis qu’il est là,
recrée pour nous le rite immémorial
qui salue le soleil, pour nous il lève les paupières
bien que les rideaux soient tirés, toute l’aube sonore,
tout un rivage sous le flux, cœur qui palpite,
mains qui acclament, il incarne la joie,
la pleine joie du souffle. Quand nous le rejoignons,
nous veillons à ne pas le décevoir.


Extrait de La nuit, la nuit entière

Revient-on en arrière ?
c’était autrefois un rivage,
on décelait parmi nos traces
des traces de mouettes,
depuis longtemps elles ont disparu :
la nuit vraie, la nuit lente,
celle où l’on rêve de la neige
et la neige descend
sur les vagues, sur les toits,
on la laissera nous franchir.


Extrait de Rudiments de lumière

Tu te crois seul, tu ne crois qu’en la mort,
toi-même affaiblissant les souffles.

Ils avoueront, ici, ce qui sépare
l’effroi de la confiance.

Y a-t-il pour le poing une mémoire ?
Laisse-toi saisir, de toutes tes forces,
et les vents reviendront en cette chambre
comme en haut des falaises
te dénouer, dénouer l’invisible.


Extrait de De jour comme de nuit, entretien avec Mathieu Hilfiger

Ces mots qui frémissent dans les poèmes, les reconnaissons-nous ? Ils appartiennent, Proust l’avait remarqué, à une langue étrangère. Écrire, en fait, leur offre une patrie. Que cherchent les poèmes, sinon l’inconnu ? Mais l’inconnu ne se trouve pas hors de l’espace et du temps : notre ici, notre maintenant, un mauvais usage de la langue nous les dérobe, les voici restitués à leur plénitude offerte. Au bord de la route, sur le chemin du sens, nous n’avons pas sursauté en heurtant une pierre, par exemple, ni écouté les arbres tressaillir au moindre vent. La vertu de patience aurait permis le saisissement, la rencontre, mais nous ne sommes que trop les proies de ces conduites fuyantes qui ne font que redoubler notre continuel bavardage. Et si nous disons pierres, arbres, nous nous contentons le plus souvent d’identifier ce que ces mots désignent, nous n’avons rien dit. Or les mots des poèmes ne définissent pas. De la discordance à l’accord, grâce au rythme ils prennent chair et ils s’aèrent, ils résonnent et ils rayonnent, et nous entrons dans l’espace et dans le temps où les choses, les êtres, nous apparaissent en leur aura initiale, nous ne sommes plus devant eux, mais avec eux, tels que nous étions, enfants, quand nous touchions une pierre, quand nous levions les yeux vers la cime d’un arbre. Ces mots-là sont libres et légitimes. Les poèmes n’ont pas, comme je l’ai cru après bien d’autres, à saccager la langue, ils la réinventent en la déliant.


Extrait de L’autre nom du vent

Les mains sont-elles vides, quand personne
n’est plus là pour les guider ? Elles se tendent,
se tordent, se cassent, vouées à l’impuissance.
Nous regrettons les beaux hivers que la neige attise
entre deux tempêtes, les nuits nous semblent identiques,
qui s’accumulent. Nous appelons « les morts »
ceux qui nous ont aimés dès qu’ils échappent à la vue,
nous les mettons un peu plus à l’écart.
Pourquoi nous auraient-ils abandonnés ?
Nous seuls les trahissons, aucun langage
n’évite de mentir, aucun ne nous permet de dire
« amour ». Quels gestes, puis à leurs confins
quelles phrases libres, puis quel silence sans frontière
certifieraient que nous appartenons au même espace ?


Extrait de Progrès d’une éclaircie, suivi de Largesses de l’air

Sentiers bruissants de frênes,
nous ne quittons pas le sol,
nous respirons à l’aise.

Rien ne tombe en poussière,
nous n’avons besoin que d’être
de connivence.

Pluie et soleil sur le gravier,
« pluie » et « soleil » ne se disent
qu’en se multipliant.


Extrait de Voix entre voix

Décembre, un soir, au bord d’une terrasse,
feuilles lourdes, piétinées, nuages
interminablement poussés par le noroît,
en bas, bruyante, une rivière en crue,
nous ne la voyons pas, mais peu à peu,
sans avoir à nous souvenir, apparaissent,
en désordre, obscures, quelques syllabes,
nous les reprenons à voix haute,
elles raniment, de plus en plus intenses,
elles ramifient un poème : aucun
ne dit la perte, nous y entendons les enfants
qui jouent par tous les temps, qui reconnaissent
sous les arbres, dans la neige, les paroles en fête,
toutes leur sont dédiées.


Extrait de Voix entre voix

Comme les enfants, les poèmes sont des juges sévères, ils espèrent en nous, ne les décevons pas.

Le premier mot, si nous pouvions le dire, ce serait « oui ». Un enfant vient au monde, il n’en perçoit que ces visages qui s’inclinent vers lui, ces souffles qui l’effleurent, ces mains qui le caressent, ces voix, ces voix surtout qui lui sont vite chaleureuses, qui l’enchantent. Ensuite, plus ou moins tôt, il le constatera, trop de mensonges gangrènent la plupart de nos conduites, il cessera d’approuver sans réserve. Que vaut pourtant la négation si nous oublions ce qui l’a dictée, la confiance trahie ? Il faut beaucoup de temps pour nous en aviser, le non nous laisse inassouvis, le plus rude n’a pas réprimé le oui profond. Et les poèmes, par exemple, exprimeraient-ils l’angoisse de vieillir, restituent les voix de l’enfance. La nostalgie ne l’explique pas. Quand tout se réduit, avec le temps les corps, une pensée demeure, qui s’affranchit de nos pauvres frontières. Ce oui qui nous remet au monde, vers après vers, plus encore que le langage, ce sont nos vies qui se desserrent, s’éclaircissent. Ce que nous disons et faisons, nous n’en sommes pas les propriétaires, nous en sommes responsables : le monde n’est présent que si nous transmettons le premier mot.

Une annonciation, le poème, il dirait de quel dieu, ce ne serait plus un poème.


Bibliographie de Pierre Dhainaut

  • Le poème commencé, Mercure de France, 1969
  • Bulletin d’enneigement, Sud,1974
  • Efface, éveille, Seghers, collection froide, 1974
  • Jour contre jour, Oswald, collection J’exige la parole, 1975
  • Bernard Noël, Ubacs, 1977
  • Coupes claires, Le Verbe et l’Empreinte, 1979
  • Au plus bas mot, J.-M. Laffont, collection Poésie / Le grand écart, 1980
  • Le retour et le chant, Thierry Bouchard, Collection Terre, 1980
  • Pierre Encise, Le Regard, la nuit blanche, dessins de Jacques Hérold, Vrac, 1981 (et EST, 2006)
  • L’âge du temps, Sud, 1984
  • Terre des voix, Rougerie,1985
  • Pages d’écoute, Dessins de J.-M. Staive, Dominique Bedou, 1986
  • Chemins d’Aubrac, photographies de Brigitte Julien, éditions du Rouergue,1987
  • Fragments d’espace ou de matin, illustrations de Pierre Souchaud, Hautécriture, 1988
  • Un livre d’air et de mémoire, Sud,1990
  • Prières errantes, Arfuyen,1990
  • Le don des souffles, Rougerie, 1990
  • Mise en arbre d’échos, MØtus, 1991
  • Fragments et louanges, Arfuyen,1993
  • Dans la lumière inachevée, Mercure de France,1996
  • Passage par le chœur, La Bartavelle, collection Le Manteau du berger, 1996
  • Paroles dans l’approche, L’Arrière-Pays,1997
  • À travers les commencements, entretien avec Patricia Castex Menier, Paroles d’Aube,1999
  • Introduction au large, Arfuyen,2001
  • Relèves de veilles, peintures de Jacques Clauzel, Alain Lucien Benoît, 2001
  • Entrées en échanges, Arfuyen, 2005
  • Au-dehors, le secret, aquarelles de Marie Alloy, Voix d’encre, 2005
  • Pluriel d’alliance, L’Arrière-Pays,2005
  • Dans la main du poème, Écrits du Nord, Éditions Henry, 2007
  • Jean Malrieu, Éditions des Vanneaux, collection Présence de la poésie, 2007
  • Levées d’empreintes, Arfuyen,2008
  • Sur le vif prodigue, dessins de Gregory Masurovsky, Éditions des Vanneaux, collection l’Abreuvoir,2008
  • Plus loin dans l’inachevé, Éditions Arfuyen, 2010
  • Le poème des blés, Alfred Manessier, Blés après l’averse, Éditions Invenit, collection Ekphrasis, 2010
  • La Nuit, la nuit entière, dessins de Nicolas Rozier, Æncrages& Co,2011
  • Vocation de l’esquisse, encres d’Isabelle Raviolo, La Dame d’Onze Heures,2011
  • Rudiments de lumière, Arfuyen, 2013
  • La parole qui vient en nos paroles, illustrations de Marie Alloy, L’herbe qui tremble,2013
  • L’autre nom du vent, photographies de Manuela Böhme, L’herbe qui tremble, 2014
  • De jour comme de nuit, avec Mathieu Hilfiger, Le Bateau Fantôme, collection Vita poetica, 2014
  • Progrès d’une éclaircie, suivi de Largesses de l’air, Faïfioc, 2014
  • Gratitude augurale, Le Loup dans la véranda, 2015

À paraître, en octobre, pour le quatre-vingtième anniversaire de l’auteur :
Voix entre voix, peintures d’Anne Slacik, L’herbe qui tremble, 2015

Nombreux livres illustrés à tirages limité

Sur Pierre Dhainaut

  • Sabine Dewulf, Pierre Dhainaut, Éditions des Vanneaux, collection Présence de la poésie, 2008
  • Revue Nu(e), Numéro 45, Pierre Dhainaut, 2010

Choix de textes et bibliographie établis par Isabelle Lévesque


À l’occasion de la publication de

Voix entre voix

aux Éditions L’herbe qui tremble

Pierre Dhainaut
lira ses poèmes et s’entretiendra
avec Isabelle Lévesque

Samedi 28 novembre à 15 heures
Halle Saint Pierre, à Paris
http://www.hallesaintpierre.org/

2, rue Ronsard – 75018 Paris
Tél. : 33 (0) 1 42 58 72 89

Métro : Anvers, Abbesses
Velib’ :
– Station N° 18006, place Saint Pierre
– Station N° 18002, 25 rue de Clignancourt
– Station N° 18005, 8 rue Tardieu

Photographie : Pierre Dhainaut à Dunkerque, le 10 août 2015
photographie d’Isabelle Lévesque


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