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Lou Raoul

mercredi 14 janvier 2015, par Cécile Guivarch

Lou Raoul vit en Bretagne où elle est née en 1964. Son travail d’écriture oscille entre poésie et prose narrative.

Extrait de Else avec elle

L’or Else

la campagne parfois ne dit pas un mot
et les voitures, toutes, s’éloignent
les animaux furtivement dans les taillis, tapis
puis le sifflement des rapaces nocturnes tout près, Else, de ton sommeil
parfois la campagne ne dit pas un mot
mais le matin, Else, tu regardes l’arbre du bout du champ, il vieillit aussi
mais tu rassembles des cailloux
des tas très petits c’est pas grand-chose ça ne pèse pas lourd
ou même c’est rien
mais toi tu vois, Else, leur or
l’or des cailloux
pour que ta vie serve un peu

Extraits de Else comme absentée

c’est un sac plein de sac de grains de café
d’une cale entière de grains tout verts
et lui ce jour ses yeux sont bleus autant que son pull

c’est un p’tit chien blanc qui aboie

après brunissent tous les grains,
buis des cuillères qui sont en bois
et la cocotte à fond épais

l’odeur grillée tout aussi bien jusqu’aux chambres tourne
comme dans la cabane tu es avec lui

*

y’a une petite qui lève la main,
passe dans la cour, saute à la corde, poussent ses dents
et la fraîcheur du printemps est dans les yeux de cet enfant
dans le placard sous l’évier sont
les casseroles, les sacs divers, le vinaigre blanc,
les chiffons propres,
ici ça sent le bois brûlé
tu gardes son bras levé

Extrait de les jours où Else
Un frère

Avec ses yeux qui fouillent Else a lu des mots posés sur des feuilles, les mots d’un frère : je t’aime mon fils je t’embrasse et te prends dans mes bras comme j’aurais du le faire plus souvent Ce sont les mots qu’il a écrits à sa mère, des mots posés et qu’on peut lire encore
Depuis longtemps Else évite un frère et il lui manque elle croit ou elle imagine
Il n’y a pas de mots qu’elle puisse lui dire, vers lui venir les mains nues, le prendre dans ses bras ça elle aimerait ça mais d’incapacité elle est frappée Non plus elle jamais à sa mère ne lui a dit des mots comme ça, lui tenir la main, les mains, ça oui quand même, mais d’emblée non, après des années seulement
Un jour ou l’autre, on en est là avec des proches absents pour toujours et avec ça faudra keuz warlec’h ne servij ket, keuz a-raok n’eus ket disait le père du père, après les regrets sont inutiles, avant il n’existe pas de regrets
Else cherche trouve des lieux où déposer ses silences et un dimanche c’est la chapelle de Notre-Dame-du-Haut dans la pénombre, les couleurs du vitrail central éclatent Elle parcourt le cahier dans lequel les passants, les croyants notent quelques phrases Notre-Dame-du-Haut intercédez pour... Que nos enfants gardent la foi... Que la santé de X s’améliore... Il n’y a pas de mots qu’elle puisse ici noter
A présent pour lui parler de fleurs, de plantes, pour lui décrire par le menu un moment passé intensément dans un jardin pourtant minuscule, pour l’inviter dans ce domaine d’un jardin pourtant minuscule, pour demander ha fleur ’ zo barzh da jardin ? y’a des fleurs dans ton jardin ? A présent le silence Non plus pour dire que les cognassiers du Japon commencent à fleurir depuis sept jours


Extrait de Sven

toutes les primevères ce jaune acide

tu as, Else, le cœur dans du lierre tout vert toujours l’arbre où tu grimpes le ciel les hommes coupent les branches latérales des troncs ta mère aussi sait cela pour faire du bois dur, les chênes têtards au bord des champs tout alentour sur les talus versant soleil toutes les primevères ce jaune acide sans cesse il vient un nouveau temps


Extrait de traverses

galope le printemps dans les chants des oiseaux et puis la pluie plus loin plus tard, les lumières du vaisseau - celui-ci n’est pas en avarie au large de l’île de Sein, plus personne non plus ne vit du goémon, du varech, de la soude sur l’île de Béniguet - du vaisseau immobile, les ralingues des loisirs et du café gourmand les voilures des trois-mâts, c’est aussi sous la voûte bleutée qui fait à la mère couchée les yeux plus profonds ou plus expressifs, si dans le noir je pleure de mes mains sales défais ton pyjama vert-de-gris la toiture de la mairie trop lourde où je ne signe rien d’autre que les œufs mouchetés de la pie dans ce nid accueillant de ta peau qui me grandit qui m’allonge toi au-dessus


Extrait de exsangue

une femme aura posé un bouquet de fleurs de saison
sur le rebord de la fenêtre
et si quelqu’un ricane
elle fera de ces bruits de gorge de bouche une cordelette
(pour suspendre les fleurs sur le seuil de la maison vide)


Stolven, extrait de Friches / ensemble inédit
d’après un chant traditionnel breton intitulé Skolvan ou Stolven

luisantes sont les ardoises du toit
tombe la pluie sur la maison
tombe la pluie aux alentours
contre les jambes de celle qui vit ici
se presse un chat noir
un chat noir se presse
celle qui vit ici ses jambes fatiguées

dehors faire le tour des champs
celle qui vit ici va faire
le tour des champs le tour des semailles
son incessant travail à mains nues
et le chat et le chat noir est sur ses pas

mais d’où viens-tu chat noir, dit celle qui vit ici
ma bénédiction à toi, oui ma bénédiction à toi
de ce printemps et de l’été venant
hormis si c’est Stolven qui t’envoie
je ne veux pas de toi, je ne veux pas te voir
si c’est Stolven, mon fils, qui t’envoie
et elle se met à pleurer

taisez-vous ma mère ne pleurez pas
votre fils Stolven est venu vous voir
pour vous demander, ma mère, de me pardonner
votre fils Stolven est venu vous voir
et si vous ne le pouvez

si c’est mon fils Stolven que voilà
ma malédiction sur lui, oui ma malédiction sur lui
des couteaux de grêle et des gifles de vent
et qu’il s’en aille loin, au loin, loin
dit en traversant le pré celle qui vit ici
alors Stolven s’éloigne sur les routes,
sur les routes effaçant ses mauvais passages

s’éloignant Stolven croise son oncle
ne vous effrayez pas, mon oncle, oui c’est bien moi
je suis allé de bon cœur vers ma mère
son bon cœur qu’elle me pardonne
mais cela elle ne peut pas, elle ne peut, pas du tout

retournons ensemble, dit son oncle, toi et moi tous les deux
voyez-le sur les routes effaçant ses mauvais passages
voyez-le depuis sept ans sur les routes effaçant ses mauvais passages
trop dur est votre cœur, trop dur de refuser le pardon pour Stolven, votre fils
mais celle qui vit ici s’écrie des malheurs il m’a faits
mais celle qui vit ici s’écrie trop de malheurs il m’a faits
pour Stolven qui était mon fils, je ne peux

incendié sept meules de blé il a, et dire cela n’est rien
tuer trois de ses sœurs aussi il a, et dire cela n’est pas assez
tuer un médecin qui soignait un vieil homme et dire ceci est beaucoup
et dire et dire et dire, ce n’est pas le pire
perdu mon livre il a, mon petit livre si précieux
écrit au long des jours, écrit au long des nuits
perdre celui-ci est l’immense offense

taisez-vous ma mère ne pleurez pas
ma mère ne pleurez plus, je sais
votre livre n’est pas perdu, votre petit livre n’est pas perdu
celui-ci se trouve dans la mer profonde, à trente brasses
dans la bouche d’un petit poisson qui le garde

taisez-vous ma mère ne pleurez pas
ma mère ne pleurez plus, je sais
votre livre n’est pas perdu, votre petit livre n’est pas perdu
celui-ci se trouve dans la bouche d’un petit poisson
le poisson maintenant dans votre maison

taisez-vous ma mère ne pleurez pas
ma mère ne pleurez plus, je sais
votre livre n’est pas perdu, votre petit livre n’est pas perdu
celui-ci se trouve sur la table ronde dans votre maison
n’y manque que trois pages mouillées
l’une par l’eau, l’une par le sang, l’une par les larmes de vos yeux
oui l’une par les larmes de vos yeux

je donne ma bénédiction à Stolven, mon fils
quand je retrouve mon petit livre
quand mon petit livre est retrouvé
qui passe par là sur un cheval blanc
qui passe par là sur un cheval blanc et blanc lui-même ?
quand le coq chante à minuit les malheureux chantent sur la terre
quand le coq chante au jour venant les malheureux ne le sont plus

et Stolven chante avec eux


Bibliographie

  • Traverses, Éditions Isabelle Sauvage, 2014
  • Exsangue, Éditions Pré # Carré, 2012
  • Else avec elle, Éditions Isabelle Sauvage, 2012 (Prix Poésyvelines 2013)
  • Else comme absentée, Éditions Henry, 2011
  • Les jours où Else, Éditions Isabelle Sauvage, 2011
  • Sven, Éditions Gros Textes, 2011
  • Roche Jagu / Roc’h Ugu, Éditions Encres Vives, 2010

Des poèmes et textes parus dans diverses revues (Aka, Décharge, Gros Textes, La Canopée, N4728...) et des sites (Terre à ciel, Terre de Femmes, Voix de la Méditerranée, …)

Un prochain recueil Kim m’apprivoise à paraître aux Éditions Approches début 2015.

Son blog tente des fenêtres ouvertes sur ses friches personnelles et vers d’autres univers.


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