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Isabelle Damotte

mercredi 6 avril 2016, par Cécile Guivarch

Née en 1962, une enfance jamais loin de la mer Méditerranée, une adolescence traversant Saint-Denis, où j’ai laissé mon bel accent, et me menant pour quelques années à Lyon... Je vis aujourd’hui dans un petit village drômois. Depuis 2008, date de publication de mon premier recueil On ne sait pas si ça existe les histoires vraies (éd. Cheyne), le meilleur est à venir, et penche du côté de l’écriture... J’ai d’abord suivi un master à l’Université du Mans sur la littérature jeunesse, puis j’ai quitté l’enseignement, mais je garde le goût de la transmission et de la médiation culturelle. Écrire et transmettre, une vie d’auteur !


Extraits de On ne sait pas si ça existe les histoires vraies

La forêt ouvre son manteau
Nous y enfouissons nos bras nus
Les chemins repoussent
des deux mains
le monde
Nous entrons

Frères et sœurs nous accomplissons
la haine
Nous détruisons les murs
de cabanes ennemies

Sous les fusils de lumière
nous faisons des réserves
de pommes de pin
A genoux
nous dénudons
les racines des arbres

Je m’appelle Adrien, j’ai six ans.
Maman m’oblige à me réveiller le matin.
Le mur exsude
je presse entre mes doigts le pus.

Maman a dit :
là-bas
ils limeront les jointures
désangleront l’ordre des pierres.
Le mur s’effondrera dans leur bras.

Je ne m’effondre pas.
Les autres viennent frotter leur dos contre moi.
Je râpe leur peau et je les tiens dans ma chaleur.
Les autres viennent coller leur joue le soir.

Je tourne la langue du silence sept fois
dans nos bouches.
Les autres viennent se replier à mes genoux.
J’étends les bras sur le vide au-dessus.

Je m’appelle Adrien, j’ai six ans.
Les dames m’obligent à me réveiller le matin.
La pierre est chaude encore, contre ma joue.

Ma main n’est pas sage.
Elle ne tient pas en place.
Elle arrache les cheveux
tout en haut de ma tête.
Je la gronde.
J’inspecte la petite rondelle blanche
où pousse le lierre.

Au réfectoire
Philémon mange le pain beurré saupoudré de sucre.
Il essuie sa bouche
il oublie les grains restés collés
sur sa main.

Je le sais. Ce soir il me rejoindra et pénétrera avec ses doigts entre les pierres du mur. Lentement nous marcherons vers la forêt, nous laisserons nos pas dans la neige, nous bâtirons notre cabane de pierre et de lierre.

Je m’appelle Adrien, j’ai six ans.
Les dames m’obligent à me réveiller le matin.
Je tiens la pierre dans ma main.

*

Je m’appelle Philémon, j’ai sept ans.
La reine a oublié mon nom.
Le roi a refermé la porte du château.

A la fin du repas, il faut laver ses couverts au lavabo.
C’est le silence qui est important, sinon la main surgit
et la bague des chevaliers rentre dans ta peau. On se
lave les dents. Ensemble, on baisse les yeux en crachant
sur la pierre grise. On laisse couler l’eau. Vaincus.

Le lit saisit nos pieds froids.
La nuit scelle les draps
sur nos paupières.
Nous retournons les sabliers

Chaque nuit dans le rêve
la reine pose sa main sur son ventre.

*

J’ai ramassé les pinces à linges
doigts multicolores
blanchis aux jointures
de leurs mâchoires

Je les ai accrochées
au bas de ta robe
aux lanières de tes chaussures

Tu as détaché une à une les pinces à linges

*
….
Je m’appelle Pierre, j’ai dix ans.
Ma mère danse.
Mon père est marin
un marin c’est un père qui s’en va et revient.

Les mots d’autrefois ne mentaient pas.
Mon père reviendra
les mains emplies de sable.
Il nous racontera l’histoire d’un marin
qui voyage au loin.

Il retournera
contre l’oreiller
nos fronts
car
chacun le soir
protège un marin
qui sans lui se perdrait.



Extraits de Frère

Souffle faufilé
dans le chas de l’aiguille
tu marches pieds nus
sur le fil

Léopold

Le bleu
s’étend
sur la feuille mouillée

Le dessin de l’aile
transparaît
à peine

« Le petit frère est mort »

Les syllabes prononcées
se referment

*

Papa
sait ton visage

Il a traversé seul
les couloirs
de l’hôpital

Il a emporté
pour toi

le drap brodé
au point de croix

*

Pierre feuille ciseaux
Je dis feuille
tu dis pierre

Mes deux mains
une pour chacun
mon anniversaire et puis le tien

Pierre feuille ciseaux
Je dis pierre
tu dis feuille

Poing sur main retournée
je te laisse gagner
pourvu que tu écoutes
comment
sans toi
je dois écrire
les jours de la semaine

sans qu’un ne manque


Extraits de Le livre de Timothé

Lui
il frotte tout doux ma colère
dans sa fourrure
la serre à l’étouffer
et secoue sa crinière
pour me faire rire

*

Elle, le soir
glisse des histoires
sous les draps
range mes chagrins
juste à côté des siens
qui sont guéris

*

Elle dit
il ne faut pas perdre ses chagrins
il faut leur parler
les aimer bien

*

Les jours de visites
papa sent bon
Il est presque le papa d’avant
à la maison

Les jours de visites
parfois c’est pas le bon
c’est un jour sans queue ni tête

Vaut mieux le repousser
d’un coup de pied
comme un ballon


Extraits de travaux en cours sur son site : http://idamotte.com/

Rien n’était pesé soupesé
à nos débuts
pas même les presque trois kilos
annoncés

J’ai tenté toute cruche et honte bue
la main de ma mère sur moi pas décollée pas décolérée
de faire
ce qu’il faut
sans modèle
sans maux d’elle
et moi

J’ai porté chaque jour une robe légère
par dessus le manteau gris
comme si tu ne me voyais pas me cacher pour pleurer
dans le four
tarte aux pommes gâteau au chocolat cuit trop cuit

J’aurais dû te dire
ma vie est ma vie
regarde comme toute recousue dedans je consolide les fils

Tu es partie les yeux grands ouverts

Mais je n’aurais pas du en douter
tu as gardé chaque
bâton cierge étincelle magique
donné

Et
nous sommes là
toutes les deux
ce matin
tranquilles
autour d’un bol de thé

*

Les petites
prénoms soulevés les jambes nues
Elle
Fernande
un coin de tablier et le cordon derrière qui se défait
menton tenu pour dire oui
gagner sa vie
console
prend le temps
entre les chemises et les robes pliées
de jouer
Fernande
prénom
lancé tant de fois passé de main en main
l’aînée l’attrape dit encore encore
La balle passe par-dessus le mur
disparaît
Les trois sœurs s’endorment main glissée entre la taie et l’oreiller
toute une vie
cherchent
le cordon qui se défait


Entretien avec Isabelle Damotte par Roland Cornthwaite

Depuis quand écris-tu ?

J’ai l’impression d’écrire depuis toujours, et en même temps je dirais que, durant une partie de ma vie, écrire n’était pas de mise, je vivais avec les mots des autres, il m’a fallu traverser une frontière en me disant « Pour qui te prends-tu ? »

Pourquoi plutôt le thème de l’enfance ?

Ah, j’aimerais bien le choisir, ce fameux thème de l’enfance, mais c’est lui qui ne me lâche pas. Sans doute le fait d’avoir dû prendre soin de l’enfant qui était en moi a forcé une part de moi à grandir très vite et une autre à ne pouvoir le faire. Depuis ça discute sec entre les deux.

Quels sont les textes qui t’ont marquée ? (ou les rencontres ?)

Citer les auteurs qui m’accompagnent serait trop long. La première poète que j’ai entendue de vive voix, c’était Valérie Rouzeau au Salon de la Petite édition à Crest, un événement marquant pour moi. Et de belles discussions avec Jean-Marie Barnaud, c’est l’auteur que je relis quand je manque de courage.
Je dois ajouter que je suis une grande lectrice de littérature jeunesse, la poésie que l’on a voulu faire taire y est entrée par la petite porte, je ne sais pas résister devant un bel album.

Cette question d’un ami : « Pourquoi y a-t-il autant de poètes chez les enseignants / instituteurs ? »

Oh je suis à peu près certaine qu’il y en aura de moins en moins, las de passer leur temps à de pseudos évaluations, ils s’apercevront que les portes sont ouvertes... et ne rentreront plus à l’école qu’à leur guise, par la fenêtre.

Trois mots qui, pour toi, participeraient d’une définition de la poésie.

Ne / pas / tricher

Page élaborée avec la complicité de Roland Cornthwaite


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