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Serge Ritman

samedi 2 avril 2016, par Cécile Guivarch

Né Serge Martin en 1954. Il enseigne la littérature contemporaine de langue française à l’université Sorbonne nouvelle Paris 3. Il anime la revue Résonance générale aux éditions l’atelier du grand tétras et est membre du comité d’entretien de la revue Triages aux éditions Tarabuste.

Écrivain sous le nom de Serge Ritman, il a publié dans de nombreuse revues (AKA, Contre-Allées, Décharge, Diérèse, Europe, Filigranes, Iciélà, La Polygraphe, Le Bout des Bordes, Le Lumen, L’Etrangère, N47, Nu(e), Poésie & Art, Rehauts, Résonance générale, Sapriphage, Serta, Sezim, Triages, etc.) et, chez plusieurs éditeurs, quinze livres de poèmes. Le dernier : Tu pars, je vacille aux éditions Tarabuste en 2015. Il a réalisé une quarantaine de livres d’artistes avec Danielle Androff, Georges Badin, Aaron Clarke, Caroline Dayot, Colette Deblé, Eric Demelis, Solange Knopf, Laurence Maurel, Max Partezana et Gérard Seree.


Extraits de Rossignols & Rouges-gorges

(défaites avec coupures de courant)

« Plus que la poésie que je ne trouve pas
je te cherche ton ombre dans ce pli
de l’air une voix dans cet arbre qui
rentre sa lumière dans la cuisine »

« La radio marche et ton pas rythme
mon écoute demain raconte
ton histoire je
ne t’attends pas tu viens »

« D’Aubigné combattait je pars défaire
la poésie aux pieds de Carcassonne
ils l’enseignent à ceux qui lui font barrage
dans le ciel les vitesses ont des limites
que les portables communiquent le fascisme
est cravaté les procès énervent les gens
pressés la vie attend à côté ils la passent
la frontière sous le bras les tragiques »

« Je pars dans ton fou rire
et tes yeux se ferment
on ne comprendra pas
ce manque d’unité »

« Je cherche ce qui continue
dans ce poème l’inconnu
n’a pas le temps »


Extrait de À Jour

Tu dis la pluie ne s’arrête pas encore
Et je réapprends à te faire fort l’amour
C’est l’automne et les enfants dehors
Crient ont-ils vieilli eux une année passe
Jusqu’à ne plus entendre les oiseaux
Qui se chamaillent au loin les bouleaux
Et tout près je t’aime endormie en boule
Au bord de l’autoroute sortie 12 je vois
Que campent les romanichels du poème
Ou sont-ils de Van Gogh en noir et blanc
Au McDrive trop propre du rond-point
Suivant je tourne autour de la réciprocité
Et ne mange pas mon obole parce que
Les jours sont devenus sombres allume

Fermé la porte du commissariat a brûlé
Le pain est seulement chaud je sors et
La table est mise il est partagé émietté
Saucé même dans la soupe à petit feu
Du soir chaque soir les légumes verts
Du marché la police ne circule pas sans
Son mot à dire les gens l’ouvrent grande
Deux fois de suite la voiture dans la nuit
L’espace se privatise agora en désuétude
Les pauvres peuvent se servir des restes
Mais la démocratie est surveillée partout
Sur le pavé luisant sur les murs nettoyés
Des publicités scintillent à l’arrêt un tag
Seul l’argent circule au fond des poches

Une batterie coûte environ quatre ou
Cinq cents francs et un démarrage
Fait autant de pollution que cinq tags
Les crépis sont comme des peaux lisses
Les tatouages n’identifient rien brûlent
L’illisibilité de ce jour et la nudité va
Depuis l’éternité qui vit à l’air libre
Les arbres se dépouillent et habillé je
Me couche sous les draps pour te sentir
Toucher c’est comme guérir un peu
L’amour je ne sais plus comment mais je
T’appelle et tu parles à la nuit qui te
Couvre à mon geste qui te cherche avec
Les caresses qui refusent les habitudes

Le train passe et l’air tremble comme
La lumière des feuilles qui restent
Ils les poussent avec de grands bruits
Les mangent pour des humus silencieux
Où pousseront les printemps et
Les étés et l’hiver vient tu as froid
Je mets le chauffage faute de quoi
Les livres à lire m’évitent les lectures
Et les écritures font croire aux restes
Des lectures mais les livres jaunissent
Ils apparaissent parfois dans un geste
Hier tu coupais ton doigt au long pli
D’un roman il me faudra attendre
Les prochaines vacances pour en lire

On rentre au cinéma silence religieux
On en sort sans rien voir et on entend
Le générique et les remerciements
Et les subventions ce qu’on voit des yeux
Alors est encore plus rapide vingt-quatre
Images seconde ou le réel me file entre
Les doigts tu m’as serré dans le noir
Comme le poème ces lignes le temps
Change les prévisions la météorologie
N’est pas une science exacte sauf quand
Les feuilles feu de ces jours les dernières
Font flammes de tout le vent aux volets
Je n’aime pas et j’aime le bruit craquent
Des métaphores sous la porte d’entrée

Il ne faudrait pas prendre le temps long
D’écrire ça ne se prévoit pas d’avance
Sur l’agenda je ne veux plus espérer
Attendre les vacances ou les beaux jours
Creux parmi les autres occupations et
Le poème qui se fait comme bientôt
Le reste de la vie en passant lentement
Le soleil éclaire le nord le noir au loin
Des nuages bas qui toujours encore
S’en vont reviennent sans nous sans toi
Et la porte claque comme les cris les jeux
Des enfants qui courent au bois sombre
Dans la cour de récréation tous au cœur
La peur aux trousses dans la lumière vive

Extrait de Illyriques

(Panurge compte les rayons cathodiques)

ils disent quarantième jour de guerre
ils disent que ce n’est pas une guerre
ils disent réfugiés déplacés déportés

la sémantique est-elle une arme de guerre
la linguistique est depuis longtemps une discipline universitaire mise au pas
la sémiotique décline les rhétoriques

ne voit pas le langage
les yeux qui pleurent
les dents qui grincent

les paroles
gelées

les psychologues les politologues les balkanologues les islamologues
les stratèges les slavologues les salvologues
les théologiens
écoutent une femme ne pas dire

un enfant ne pas pleurer
parce que ça ne se dit pas
parce que je veux grandir

les paroles
celées

on le voyait alors agiter la main devant son visage de plus en plus vite
comme pour rattraper l’expression perdue la main s’agitant
et personne n’aurait pu le contraindre à poursuivre

avant qu’il l’eût retrouvée
quelle guerre c’est
il y a mille guerres

les paroles
mêlées

des guerres et des guerres à écouter
d’ici je n’entends rien que la guerre
la radio les journaux brouillent les guerres

les cartes sont levées je joue mon dernier atout illyrique
contre le lyrisme du tube cathodique


Extraits de Scènes de boucherie (livre dédié à Gherasim Luca)

1
Il était une fois, deux fois, trois fois, un miroir riait de ta bouche sage et tu entendais des voix philanthropiques.
L’ogre te disait : ouvre la bouche, dispense ton organe, gonfle la panse du dialogue dénoué.
Le griot te chantait : ouvre l’oreille, triture ton oralité, hante le dialogue des sourds-muets.
Le poète te récitait : ouvre ton poème, précipite ton rythme, prostitue le dialogue désarrimé.
Depuis ce temps, la triade dialogique allogamise mes tropismes dans ton giron. Tes girations allergisantes me plient sous le poids polyphonique de tes rigoureux rires.
Je te dis, te chante et te récite. Tu me trucides, m’étanches et me cries tes sites. Nos bouches rient des bouffées de froideur qui sentent le roussi, des ouvertures mal embouchées. Tu m’emboutis sans fin la bouche en feu.
, suis-je débiteur de ton étal ?

2
Tu ne vas pas commencer à l’ouvrir ! si tu veux l’ouvrir vraiment, commence par la fermer ! oui, la fermer, si tu vois ce que je veux dire ! j’ai bien dit : commence par la fermer et après on verra !

3
Ta bouche chevaline rit de toutes ses danses. Tu arraches mes sens dessus et dessous. Tes descentes rythment ma débauche valide.
Notre boucherie à cheval sur l’embouchure échoue à cheviller nos babouches.
Mon babillage te déshabille et bafouille. Je chérie ton évasive bouille et ta bave bavasse. Je débouche tes débats et tabasse tes basses chevilles.
Notre boucherie rougeoie nos âmes chevillées au crocs de nos bagouts.
Elle va bientôt chevaucher les rochers de notre temporalité .
, goûtes-tu l’entrain de mes entrailles ?

4
Oh ! on a décidé aujourd’hui de ne pas la fermer ! on a décidément envie de l’ouvrir ! c’est ce qu’on va voir ! ouvre-la et ouvre-la en grand ! tu vas me l’ouvrir jusqu’au fond ! allez, ouvre, ouvre-la !


Extraits de Eclairs d’œil

aucun vêtement ne peut enlever
leur nudité

ils sont toujours saisis les premiers
tu le sais

on image vient avec

impossible de la défaire
ton image vient avec

leur nudité est sombre

les yeux nus

crève-les pour que je
te vois

§§§

Tu as deux yeux dans les poches ils ne sont pas des pierres comme les autres Tu ne les confonds pas Tu ne les laisses pas rouler dans le tas Tu les roules sous tes doigts et des fourmis remontent le long de tes bras jusqu’à ton cerveau une immense roulerie T’ouvre à la nuit des douleurs infimes alors Tu les ouvres le plus grand possible en appuyant fort sur les rétines pour que l’humeur vitrée se répande le plus vite possible ils peuvent Te tordre Te percer Te clouer Te traiter de tous les noms Tu les dévisages de tous les côtés ils retrouvent des yeux sans grosseur haineuse Tu sors les mains de tes poches.

§§§

Tu ne cherches pas à décrire les horreurs que leurs yeux ont vues seulement Tu voudrais que tes yeux crèvent pour qu’ils survivent alors Tu prends un instrument de propagande et Tu le mets en plein dans ta prunelle pour qu’elle s’agrandisse autant qu’il le faut jusqu’à ce que Tu entendes leurs cris leurs pleurs et même leurs silences dans l’épuisement Tu ne cherches pas à T’émouvoir Tu cherches seulement à jeter la pierre au fond du trou de l’humanité pour voir si les ronds dans les yeux vont jusqu’aux animaux leurs yeux brillent parfois de l’humanité qu’ils n’ont pas trouvée voici enfin que ta prunelle brait qu’elle soit têtue avec ton instrument et Tu augmenteras l’humanité.

§§§

Tu roules entre tes doigts l’œil de ce gredin qui n’a vu que l’horizon d’une fin de mois Tu en extraies les expressions les plus visibles pour les retourner comme un œil dans l’orbite il ose Te les réclamer à la première personne Tu lui montres les chiffres qu’il exhibait pour T’assommer sans Te nommer Tu lui répètes son nom à la deuxième personne du pluriel pour l’aveugler de respect il reconnaît dans son faible extérieur qu’il finit comme un zéro Tu roules longuement entre tes doigts l’œil de ce gredin qui vient gagner sa vie en tuméfiant chaque nuit toutes les arcades de ton langage.


Extrait de Claire la nuit

l’invisible

la photographie fuit quand elle est prise

il prend les corps dans son objectif
la révélation vient toujours après
alors que l’œil les a déjà pénétrés

son appareil fait une prothèse réglable
ses objectifs réglés le cadrage capte
l’invisible comme un déshabillage met à nu

le bruit volcanique des feuillages d’un parc
couvre les froufroutements des ébats amoureux
et les déclics photographiques et meurtriers

oui on ne voit que ce qu’on nous montre
à moins d’aiguiser la vue jusqu’à voir
ce qui ne peut être montré mais deviné

non on ne capte pas l’instant autrement
qu’en l’inventant dans son érotique furtive
et en l’approchant jusqu’à la stupeur

le bruit volcanique des grandes feuilles froissées
où roulent les corps jeunes qui se dénudent
en hurlant de plaisir peureux avant de fuir

le photographe est pris quand il croyait prendre
la fête recommence dans un décor immobile
tout fait blow up dès qu’on écoute ce qui vit

sa femme jouit quand il la voit avec un autre
sait-on par quoi on est pris quand on part loin


Extraits de Tu pars, je vacille

personne
n’y pourra
rien ici comme en ciel
j’écris t’écrire
mes indices terrestres pas des livraisons
mais des liaisons

ruptures de souhaiter le vital l’impossible
pas l’urgence oui l’impardonnable
mon nom n’est pas moi il ou tu elle
ce qui vient vers
toi le tien
me traverse encore voix mille et une

mercis tu connais la belle dame
Keats écrit and no birds sing et celle
d’Alain Chartier suis pas libre ne se décrète
te suis en suivre totalement en rimes
abandonnées ne se contredit
reste à trouver s’écrire le silence

tu deviens encore plus nos secrets en voix
l’une l’autre dans par toutes les conjonctions de relation
sens dessus dessous la liste ad libitum murmures rouges
écrasés en bouche derrière les lèvres s’évanouissent
au ciel et je dis doigts avec terre graines
oui en toutes lettres t’écrire ça pousse

l’éternité de ta rime et nous rimons encore
plus tout contre nos indices terrestres
quelque part c’est toujours ton
poème le mien glissé
et perdu en corps entre tes consonnes
le con c’est mon doigt qui change

chaque fois ta queue
les initiales claquent je suis
face à la mer c’est soleil t’embrasse, t’embrasse
ta répétition par pour la voix et tu souffles
du par cœur sur ma récitation
là pour qui veut pas posséder

nous ne connaissons que
l’abandon
et je n’ai rien
réclamé exigé discuté
arraché trompé jugé
cogné arrêté tu me connais

dernière pause on a oublié Maurice Bouchor pas
les écoliers des petites classes des générations
ses marionnettes le mariage de papillonne
au théâtre pour les jeunes filles et les vivants
son temps des lilas Chausson la voix de Jaroussky
théâtre de la monnaie le 15 avril et la chanson triste

Debussy mais les poëmes de l’amour et de la mer
c’est rimes jusqu’aux bords de la dernière note
les lilas en fleurs et les belles roses et toi que fais-tu
entendre la brutalité qui vient d’où jamais l’été
claquemuré nous la douceur forcenée se bat
violemment je ne sais pas grand chose

seule défaite de liberté ce n’est pas
moi mais je-tu
ce n’est pas
toi que je veux
c’est nous
en je-tu

comme un chien qui pisse je ferai
ne regrette que ce ton c’est mon
je pleure une pluie en corps et poèmes
défaits sans jamais séparer écrire
vivre j’essaie le continu au risque
de payer le prix fort tu sais partir

l’immense reste entre peines
et pleurs rires et jubilations
j’écris pas un jour sans tu
rimes claires les tristesses
et arrange tu pars, je vacille
en lettres sans retour j’écris

tu sais ce que tu m’as fait
ne cesse te faire l’immense
est entré et s’infinit en jour
l’été partout toute chaque nuit
et larmes nous écrivent d’en
bas au plus haut sans rien dire

d’autre qu’une source
intarissable où je me
noie en murmures
et silences tu connais
nos rires et chansons
maintenant je te connais


Ouvrages sous le pseudonyme de Serge Ritman :

  • Lavis l’infini(e) avec des lavis or et argent de Colette Deblé (éd. De, 1996)
  • En Herbe avec des lavis de Maria Desmée (éd. Le Dé bleu, 1997)
  • Rossignols & Rouges-gorges (éd. Tarabuste, 1999)
  • À Jour avec des lavis de Ben-Ami Koller (éd. L’Amourier, 2000)
  • Illyriques (éd. Voix-Richard Meier, 2000)
  • Scènes de boucherie (éd. Rafael de Surtis, 2001)
  • Ta Résonance avec des lavis de Colette Deblé (éd. Océanes, 2003)
  • De l’air (éd. l’épi de seigle, 2003)
  • Ta Manière noire avec des lavis de Laurence Maurel (éd. L’Attentive, 2004)
  • Non mais ! avec des collages de Danielle Avezard (éd. Tarabuste, 2004)
  • Ma Retenue, petits contes en rêve avec des peintures de Ben-Ami Koller (éd. Comp’Act, 2005)
  • « Correspondances et circonstances, Trois petits contes en lettres  » dans Ciel nocturne, Douze poètes et nouvellistes bulgares et français (Paris/Caen, L’Inventaire, Association « Balkans-Transit », 2006) – ouvrage bilingue bulgare/français.
  • Éclairs d’œil, avec des lavis de Laurence Maurel (éd. Tarabuste, 2007)
  • À l’heure de tes naissances, avec des lavis de Laurence Maurel (éd. L’atelier du grand tétras, 2007)
  • Claire la nuit (éd. L’atelier du grand tétras, 2011)
  • Avec des yeux de bête énormes, avec des peintures de Georges Badin (éd. Centrifuges, 2012)
  • Des Visages dans ta voix sortie d’usine (éditions Contre-allées, collection « Poètes au potager », 2013)
  • Tu pars, je vacille (éd. Tarabuste, 2015)

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(page élaborée avec la complicité de Cécile Guivarch)


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