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Odile Caradec

dimanche 15 janvier 2017, par Cécile Guivarch

Odile Caradec est née à Brest en 1925. Après les bombardements de 1939, elle passe son enfance à Camaret dans le Finistère où elle côtoie le poète Saint-Pol-Roux.
Après la guerre, elle vit en Allemagne pendant cinq ans.
Elle devient ensuite documentaliste au lycée Camille-Guérin à Poitiers. À la retraite en 1984, elle se consacre entièrement à la poésie en pratiquant également, dans différents ensembles de musique de chambre, le violoncelle.
Sa poésie est volontiers pleine d’humour, primesautière, concrète, charnelle, fantaisiste. Elle sait aussi être grave et parler de la mort, mais son humour n’est jamais désabusé et son monde, plein d’une généreuse vitalité. Elle nous aide à « désapprendre le monotone », elle écrit pour « éprouver notre verticalité » et pour produire des « livres de peu de bruit ». Mais qui enchantent ses lecteurs. Elle est presque davantage reconnue en Allemagne où plusieurs recueils bilingues ont été publiés, magnifiquement traduits en allemand par Rüdiger Fischer. Ses recueils sont illustrés par l’artiste française Claudine Goux et par Pierre De Chevilly.
Au printemps 2017 paraîtra « tout un monde fluide » aux éditions Océanes.


Extraits de Tout un monde fluide

Il faut bien manger, préparer à manger
pour que nos yeux s’ouvrent au paysage
et dévorent ces arbres, ces oiseaux, ces fromages
Il faut absolument s’écarteler pour butiner plus large

*******

Je suis heureuse de vivre ce soir en compagnie
de quelques dahlias sombres
de me frayer un chemin toujours plus étroit
dans les sentes du monde
j’en ai appris les raccourcis
Mes bras mes nerfs vont craquer dans le feu
aussi bien que le bois le plus sec

*******

J’allume une bougie pour bien voir ce que je mange
il me faut de la couleur jusque dans l’estomac
Vibrer avec les mandarines
étinceler tout en mangeant
étinceler et vivre
même étant plus que vieille


Extrait de le sang, cavalier rouge

Le fil de la vie est conduit par la main
qu’irrigue le sang
Le fil de la vie va de cœur en cœur
il les attache les uns aux autres
Et si l’un de nous vient à manquer
il reste ses paroles dans l’ombre du cœur
Il reste toujours quelque chose du son proféré
si loin dans le temps
et la merveilleuse tête des arbres en automne
fixe les cœurs dans la brume et le sang


Extraits de République Terre

Je n’ai jamais entendu le bruit que fait la peau en poussant
mon cœur est peu à peu devenu un gros oignon
ma patrie est de plus en plus circonscrite
la société m’a fait cadeau d’un ciré hermétique

_________ et pourtant

je voudrais entendre le bruit que fait la peau en
poussant

Celui qui frappe la peau du tambour le sait-il ?

*******

Que faire pour occuper des mains
pendant toute une vie ?
Sinon modeler de la terre
des poèmes, des notes
et du charnel aussi

C’est pourquoi il faut les garder
de toutes les atteintes
et la nuit les cacher
au plus profond du lit

Préserver à tout prix
l’extrême pointe de nos doigts
là où est le toucher
ce Finistère de nos corps

*******

Modestie ! Modestie !

N’oublions pas ceci :
nous sommes tous éminemment comestibles
sauf les vieillards très durs à longue barbe blanche
(que ferait-on de cette barbe en un banquet ?
la griller ?)
Et il y a les pieds qui tous sentent des pieds

Les yeux verts, les yeux bleus ont le goût
d’eau profonde
et que dire de la croustillance des oreilles
cartilages, osselets ?

Ô têtes d’hommes sur plat à barbe
bien présentées
pour être dégustées, fin festin d’araignées !

Ô beaux cerveaux pensifs sinuant de circonvolution
en circonvolution
pour produire belle, sublime poésie !

Et vous, cerveaux de musiciens aux ondes scintillantes
et vous, pinceaux, palettes, brosses,
encore très noire des calligraphes
Ô vous, peintres fouillant dans les couleurs,
le noir profond,
pour parapher le monde !

*******

La nuit j’entends craquer ma colonne vertébrale
il semblerait que mes muscles défaillent
aurais-je par hasard des os à croissance continue ?
J’entends ma colonne vertébrale que dépècent mes muscles
et quelques petits nerfs lancent leur cri de guerre
dans mes nuits presque blanches
Je n’oublie pas que j’ai toute une armée dans le corps
qui ronge et qui piaffe
Je n’oublie pas la chute sourde des années
un tremble au bord de la rivière n’est pas plus effrayé

*******

Livres de poésie
livres de peu de bruit

Il n’est que de tourner les pages
d’absorber tous les blancs
d’engranger le silence

Les mots écrits en noir
ne font pas plus de bruit que les plumes de paon

Qui les lira dans les files d’attente
qui les pressera sur son cœur
sinon la femme au manteau blanc
qui se faufile entre les signes noirs
de la vie quotidienne

*******

Feux et miroirs

Réduit à cette merveilleuse chose qu’est un squelette
tu vis enfin ta vie de minéral
tu es désormais et propre et net et filiforme
Dans la somptueuse argile de la planète Terre
tes viscères se sont dissous

Plus de cœur en proie à l’infarctus
plus d’humeurs, plus de douleurs intercostales

Pour toi le paradis, l’extension totale
le grand Bond en avant

Pour moi l’amour loufoque
l’amour qui porte fleurs, fruits et astéroïdes
Feux et miroirs


Extraits de Chats, Dames, Étincelles

Est-il vrai que nous ne savons le fin du fin
qu’à l’ultime seconde ?

Moi qui adore les arbres noirs la nuit
la brume entre leurs branches
je suis née pour élucider ce mystère total
et l’immense couverture de mohair jaune
qui me recouvre quand il gèle
appartient elle aussi au monde étoilé
au monde en extension perpétuelle

Je suis une taupe dans la nuit
je dors en attendant le rossignol

*******

C’est en épluchant les pommes de terre
que j’échafaude mes poèmes
Je cherche à les faire nourrissants
bonne nourriture de bonne femme

Accompagnés de la salade la plus frisée possible
c’est un délice
pour peu qu’on se les mette en bouche
et laisse négligemment tomber dans la poubelle
les belles boucles rondes des épluchures verbales
et reprenne en salive les mots les plus goûteux
les plus porteurs de feu
les plus sapides


Extraits de L’âge phosphorescent

Vieillir

à l’heure où la brume ferme les portes
où les cœurs battent plus lents
comme un gros chat, je me replie
dans le velours de mon fauteuil

Je suis en attente d’un frisson insolite
toute ma peau crépite
toute ma peau interroge le monde

*******

Vœux pour une mise en bière

Je veux des musiciens
je veux des poètes
beaucoup de bruit et de fureur
des clowns sur les tombes ouvertes
des alléluias, des trompettes

Item je veux que l’on me mette
en violoncelle
ma bière aux hanches fines
qui tant chanta contre mon ventre
ensuite en bonne douce terre

Item je veux des papillons
un cortège de potirons
avec des lumières dedans

Item afin que nul n’oublie
les joyeusetés de la vie
fifres, tambours
et le bruit sourd
que fait la terre
en digérant un corps fidèle


Bibliographie

  • Tout un monde fluide - à paraître aux éditions Océanes au printemps 2017
  • Le ciel, le cœur, réédition aux éditions Odile Verlag, nouvelles ill. de Claudine Goux, bilingue, 2015
  • République Terre - Republik Erde, bilingue français-allemand, ill. de Claudine Goux, Odile Verlag, 2013
  • Le ciel, le cœur, bilingue français-allemand, illustrations Claudine Goux, éditions en Forêt, 2011
  • Le sang, cavalier rouge, Sac à mots éditions, 2010
  • En belle terre noire, bilingue français-allemand, ill. Claudine Goux, éditions en Forêt, 2008
  • Masses tourbillonnantes, illustrations de Pierre de Chevilly, éd. Océanes, 2007
  • Chats, dames, étincelles, bilingue français-allemand, ill. Claudine Goux, éditions en Forêt, 2005
  • Cymbales lointaines, éditinter, 2003
  • Silence, volubilis !, éditinter, 2002
  • Les Moines solaires, Éd. associatives Clapàs, 2002
  • De création en crémation, éditions L’Amateur, 2001
  • Chant d’ostéoporose, éditinter, 2000
  • Bretagne aux étoiles, La Porte, 2000
  • Vaches, automobiles, violoncelles, avec 32 illustrations couleur, édit. bilingue français-allemand ; traduit par édit.en Forêt, Rimbach, Allemagne.
  • Jusqu’à la garde, gravures sur bois Alfred Pohl, chez Thomas Reche, Passau, 1997
  • L’Âge Phosphorescent, Fondamente, 1996
  • Citron rouge, Le Dé Bleu, 1996, Prix Charles Vildrac de la SGDL, 1996
  • Santal et clavier pourpre, édit. de L’Arbre à Paroles, 1994
  • La Nuit, velours côtelé, Le Nadir, 1988
  • Les Barbes transparentes, Le Dé bleu, 1981
  • Reprise des vides, édit. Le Verbe et l’Empreinte, 1981
  • Le Tricorne d’eau douce, chez l’auteur, 1977
  • L’Épitaphe évolutive d’un chauve, Fagne, 1972
  • Potirons sur le toit, Traces,1972
  • Nef lune, Traces, 1969

(La photo d’Odile Caradec est posée sur une image de Claudine Goux).


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