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Patrick Dubost

mercredi 30 décembre 2015, par Roselyne Sibille

Tout en étudiant les mathématiques et la musicologie, Patrick Dubost s’est très tôt passionné pour l’écriture poétique. Son travail sur le langage, exigeant et expérimental, l’a mené à questionner la parole sous tous ses angles : visuel, sonore et sémantique. C’est ainsi que chaque livre est une aventure singulière, avec sa propre mise en page, son propre rapport au temps, aux rythmes, aux gestes, au corps, aux interrogations métaphysiques, bien sûr au poétique, de la gravité jusqu’au sourire, ou même au rire. Les situations de lecture publique l’ont mené à la "lecture / performance" avec prise en compte de la voix, les gestes, et de tous les paramètres de cette situation singulière de “lecture publique”. Puis ce fut l’exploration des diverses possibilités techniques de travail du son, en particulier dans des studios de composition électroacoustique, ou dans la confrontation dynamique avec des musiciens instrumentistes (mais le son travaillé toujours sous l’angle de la voix parlée, et de son rapport au texte). Les poèmes s’appuient sur des dispositifs sonores, visuels et poétiques autonomes, mais existent avant tout sur le papier. Patrick Dubost intervient et publie régulièrement en France mais aussi, au fil des années, à Tirana, Sidi Bou Saïd, Athènes, Zagreb, Beyrouth, Gênes, Monza, Londres, ou Montréal, Québec, Chicoutimi... Ses textes fortement ancrés dans l’oralité sont régulièrement mis en scène soit par des compagnies de théâtre, soit de plus en plus souvent par des compagnies de marionnettistes ou de théâtre d’objets.

Extrait de Juste un mot (Les Lieux Dits, 2015) :

Ce mot sans même la musique.

Quand on en serait encore à chercher la musique sous l’image, se disant que plus tard, peut-être.

Se disant que plus tard on aura encore la seconde moitié d’une vie pour chercher plus loin.

Dans un cimetière aux mille portraits.

Un fatras dans lequel tout finit par s’entendre.

Un fatras qu’il nous faut ramener en deux dimensions.

Une partition, confuse, dont le texte explicatif est perdu.

Flottante un peu comme un souvenir dont le texte est perdu.

Les allées d’un cimetière qui s’entremêlent indéfiniment jusqu’à se confondre sur l’horizon.

J’ai perdu la partition d’une vie.

Avec certains de mes souvenirs, tombés de mes poches, en marchant.

J’ai perdu toute une vie à tenter de l’écrire en partition.

Mais je n’ai rien perdu à tenter d’écrire ma vie.

J’ai écrit ma vie entre les silences.

J’ai sculpté une vie étayée de silences.

J’ai fait de ma vie un grand silence.

Extraits de Tombeaux perdus (La Rumeur Libre, 2014)

J’ai perdu, autrefois, mon passé dans un dé à coudre. J’avais à tisser les vêtements de toute une vie. Tissant, je racontais ma vie. Je suis mort avant de commencer à vivre. L’avenir est tout ce qui n’est pas au fond de ce dé à coudre.

(Dé n°33.)

Ai-je lutté pendant des siècles contre la folie ? Avec du sang dans les bronches ? Du sang dans les yeux ? Du sang dans les oreilles ?

Suis-je celui qui écoute ou celui qui parle ? Suis-je comme deux hommes en un seul ? Ou quatre hommes qui font deux ? Suis-je comme la multitude en un seul ? Suis-je celui qui écoute, avec étonnement, toujours, celui – ou ceux ? – qui parlent au sortir de sa bouche ?

Suis-je celui qui habite avec sa vieille mort dans le jardin du fond des os ?

Suis-je celui qui joue avec trois os au fond du jardin ?

Suis-je celui qui restitue ce qui se dit de la fin des temps doucement dans les os de son oreille interne ?

Qui me dira le nombre de mes bouches ?

En ai-je au moins deux ? Qui me dira si j’ai autant – ou plus ? – ou moins ? – de bouches que d’oreilles ?

Extrait de EGO NON SUM SED VOS AMO (Color Gang, 2014)

Le doigt nu

La tête au bout d’un doigt

Les trois têtes au bout de rien

Trois fois rien

L’homme sans tête

L’homme à la chevelure de neurones

Le parfait idiot sur son trône

Le bonimenteur & Son professeur de linguistique

Le saut à l’élastique en apesanteur

L’assistant en chirurgie plastique

L’homme raide étendu & Sa veuve orgasmique

L’ecclésiastique requis au chevet

L’homme préhistorique avec un bonnet

Le chaud lapin & Ses triplés nés du matin

Le roi de la fête & Son chagrin

Le félin sans début ni fin

Le zébu câlin

Le grand Tout partout

La fin d’Tout

Le fourre-tout & L’urne funéraire

Le funambule au funérarium

Le croque-mort anorexique

Le tueur du Mexique

L’amoureux toxique

Extrait de Pour ne pas mourir , in Œuvres Poétiques (tome 2) (La Rumeur Libre, 2013)

39
La beauté fracassée partout pour ne pas mourir.

40
On tombe amoureux tous les cent mètres, depuis l’enfance, pour ne pas mourir.

41
On aime ses enfants plus que tout au monde tandis qu’au fond une petite voix murmure en grinçant que c’est pour ne pas mourir.

42
Nous sommes morts et regardons encore : cinq taureaux blancs, très jeunes et très fous, se battent sur un pré pour ne pas mourir.

43
Nous guettons la mort dans tous les recoins de la vie pour ne pas mourir.

44
Le silence contient tous les ingrédients pour ne pas mourir.

45
Les mères veillent sur leurs enfants pour ne pas mourir.

46
Tout voir, ou ne rien voir, et ne jamais voir à demi pour ne pas mourir.

47
Je rentre chez moi, je ferme à double tour, je me roule sous une couverture, les côtes me serrent, je vomis par tous les pores, j’avale ma langue, je crache mes yeux, je fais « tout » pour ne pas mourir.

49
J’écris que je m’arrête d’écrire et je continue d’écrire pour ne pas mourir.

50
Un arrêt de bus. Je suis debout, immobile. J’attends le bus pour ne pas mourir.

51
Nous ne voyons, du désordre inouï, qu’un ordre relatif pour ne pas mourir.

52
Nous baisons toute une après-midi, en pleine lumière, dans un silence étouffé pour ne pas mourir.

53
On imagine la foule de ses descendants, la foule de ses ancêtres, on ferme les yeux tout seul au point d’étranglement pour ne pas mourir.

54
Un bel enterrement pour ne pas mourir.

Pour lire ce texte intégralement :
http://patrick.dubost.free.fr/pnpm.html
mais aussi dans ce livre, parmi 35 autres textes :
http://patrick.dubost.free.fr/inedits.html

Extraits de Le cas Anton , in Œuvres Poétiques (tome 1) (La Rumeur Libre, 2013 ; MEM/Arte Fact, 1984)

Extrait du carnet d’Anton

D’aucuns disent :

« le chaos est une forêt
et les fenêtres des feuilles d’érable...
le passant donne l’image du temps »

Je dis :

le passant
est aussi immobile que la feuille
vu d’un regard après l’érable.

Extrait du carnet d’Anton

Quand une fenêtre est ouverte
il faut aimer le vent.

Si le vent porte vers une seconde fenêtre
il faut cueillir ce mot
et le franchir.

Les mots sont toujours
des fenêtres minuscules.

Extraits de Quentin Beaumatin , in Œuvres Poétiques (tome 1) (La Rumeur Libre, 2013 ; La Bartavelle, 1995)

Une nuit, le père, qui entend du bruit, découvre dans la chambre de l’enfant, située au premier étage, une vache sur pieds. La pièce ne présente qu’une lucarne et n’est accessible que par un escalier étroit et fragile. Il n’y aura pas d’autre solution que d’abattre l’animal et le descendre par quartiers.

L’enfant, contre toute évidence, prétend qu’il dort toujours dans l’étable et qu’à ne pas le laisser finir ses nuits en paix, on risque des confusions.

Le réel, il le travaille, le cisèle, à l’aide des outils de l’algèbre et de la géométrie.

Les pensées traînent là comme autant de câbles tirés entre les objets, jusqu’à l’encombrement, jusqu’à gêner toute progression. Les gestes deviennent lourds. L’espace étroit. Tout amas d’objets finit en amas de pensées. Un fatras qu’il triture et déforme jusqu’à toucher au chaos.

Et dans ce chaos perce encore la lumière. On rêve, avec lui, d’atteindre la sortie. Fixer un câble en dehors du réel. Une pensée qui navigue attachée d’un côté et libre de l’autre.

Extraits de Bleu ! Bleu ! Bleu ! in Œuvres Poétiques (tome 1) (La Rumeur Libre, 2013 ; Comp’Act, 1995)

Ils sont venus l’autre soir pour l’interroger. Ils lui ont demandé son nom.

Ils lui ont demandé si c’était avec une pelle. Il a dit oui. Ils lui ont demandé si c’était avec un couteau de cuisine. Il a dit oui. Avec une pelle ou un couteau de cuisine ? Oui. Ils lui ont demandé s’il avait fait ça par amour. Il a dit d’abord oui, puis non. Oui et non. Ils ont relevé ses empreintes digitales. Ni durs ni tendres. Ils parlaient parfois d’autre chose. Ils s’en foutaient un peu.

Ils lui ont demandé s’il croyait en Dieu. Comme ça. Histoire de. Il a dit non. Ils lui ont demandé ce qu’il pensait de la mort. Il a dit non.

Il faut qu’on ne puisse plus distinguer ce qui est donné à entendre de ce qui est donné à voir. Que les yeux ne soient plus qu’un appendice de la parole. Que les yeux puisent dans toute la lumière ambiante et que la parole ne soit plus qu’un fruit déposé dans cette lumière.

Extrait de Les neuf coriaces (Color Gang, 2010)

14

— Tout est parti d’une crise.
— On était là, tranquilles, on mangeait bien.
— Et tout d’un coup : hop, c’est la crise !
— Certains ont tenté d’en profiter.
— Ça creusait les écarts.
— La crise entraîne la crise.
— Tout le monde bouffait tout le monde.
— Certains ont grossi, d’autres ont disparu.
— Les gros étaient les plus menacés.
— Après avoir bien profité.
— Les maigres remontaient la pente.
— Les maigres grossissaient et les gros disparaissaient.
— La majorité maigrissait, irrémédiablement.
— Une autre majorité disparaissait.
— Diverses minorités grossissaient ou maigrissaient, tiraient leur épingle du jeu ou disparaissaient.
— Personne n’y comprenait rien.
— Personne ne cherchait à comprendre.
— Personne ne savait de quelle minorité ou majorité il relevait.
— Personne ne se posait de question.
— Celui qui posait une question n’avait pas le temps de finir sa phrase.
— Tout le monde était bien trop occupé à s’alimenter sans alimenter les autres.
— Ceux qui réfléchissaient étaient bouffés les premiers.
— Sauf les malins qui réfléchissaient à comment bouffer les autres.
— Et encore, ça marchait pas toujours.
— Parce qu’il fallait aussi courir vite.
— Il fallait courir vite et penser utile.
— Il fallait beaucoup d’énergie dans un récipient malingre.
— Il fallait garder ses larmes.
— Il fallait serrer les dents.
— Surtout pour mordre.
— N’aimer personne.
— Ne rien savoir du ciel.
— Bouffer aussi les morts.
— Bouffer ce qu’ils avaient aimé, ou pensé.
— Mettre tout dans un panier et jeter ce panier du haut d’une falaise.
— Sauter du haut de la falaise avec son panier.
— Sans aucune transcendance.
— Rien.
— Le vide.
— Le vide à perte de vue.

Extrait de Jonas Orphée (Color Gang, 2007)

48. tout pour les oiseaux

J’ai commandé les oiseaux. Sur catalogue. Mais aussi : une rivière, un sous-bois. L’eau pour la rivière. Les branches pour les arbres. Tout pour les oiseaux. Les bruits de la lumière qui traverse les feuillages. Les épaisseurs de silence entre les bruits. Et maintenant j’attends. J’attends livraison de ma commande.

Extraits de Manifeste pour un théâtre moderne (Color Gang, 2004)

Article 12

Est-ce le langage qui est à l’intérieur du monde ?
Ou le monde qui est à l’intérieur du langage ?

Article 14

Le théâtre est à la poésie
ce que ma mère est à ma belle-mère.

Article 19

Le théâtre ne s’interdit pas de donner à voir.
Le théâtre ne s’interdit pas de donner.
Le théâtre ne s’interdit pas.
Le théâtre ne.
Le thé.
Les gâteaux.
Le temps qui passe.

Article 33

Un texte inachevé
remet en question
l’équilibre du monde.

Article 38

Ce qui nous réunit au théâtre,
c’est qu’on n’a pas à tourner les pages.

Extrait de Celle qu’on imagine (Cheyne Editeur, 1984, Prix de Poésie de la Ville de Lyon)

J’en appelle à ton amitié. Apporte-moi l’image d’un chien, qu’il apparaisse sous le réverbère, qu’il se couche à proximité de mon corps. Je m’occuperai de lui trouver un sens. Je le donnerai à lire.


Publications (livres) :

  • Juste un mot , Editions Lieux Dits, 2015, avec 11 dessins d’Ode Bertrand
  • Tombeaux perdus , Editions La Rumeur Libre, 2014
  • EGO NON SUM SED VOS AMO , Editions Color Gang, 2014
  • Oeuvres poétiques (tome 2) , Editions La Rumeur Libre, 2013
  • mélancolie douce , Editions La Rumeur Libre, 2013 (Prix Jean-Jacques Lerrant des Journées de Lyon d’auteurs de théâtre 2013)
  • Oeuvres poétiques (tome 1) , Editions La Rumeur Libre, 2012
  • ) dans la neige ( , Editions La Rumeur Libre, 2011
  • Les neuf Coriaces , Editions Color Gang, 2010
  • ) le corps du paysage (, Editions La Rumeur Libre, 2008
  • Jonas Orphée , Editions Color Gang, 2007
  • Fragments d’un homme amoureux , Ed. Lieux-Dits, 2006
  • Cela fait-il du bruit ? (écrits pour la voix) , VOIX éditions, 2004
  • Le Manifeste pour un Théâtre Moderne , Editions Color Gang, 2004, avec des photographie aménagées de Sylvie Villaume
  • Big & Bang , Editons Color Gang, 2002
  • La récréation des morts , VOIX éditions, 2001, avec incrustations et bruits de Richard Meier
  • Sous la lumière d’Assise , VOIX éditions, 2000, avec des encres de Richard Meier
  • Pour ne pas mourir , Ed. Lieux-Dits, 1999
  • Bleu ! Bleu ! Bleu ! Editions Comp’Act, 1995, réédité aux Ed. La Bartavelle, 1998
  • Quentin Beaumatin , Editions La Bartavelle, 1995
  • Atelier des images , MEM/Arte Fact, 1992
  • Celle qu’on imagine , Cheyne Editeur, 1984 (Prix de Poésie de la Ville de Lyon). (Rééd. 93).
  • Le Cas Anton , MEM/Arte Fact, 1984
  • Chambre blanche , Le Pré de l’Age, 1981

Traduits & publiés dans d’autres langues :
En albanais, traduits par Afroviti Gusho & Kopi Kyçyku :

  • Manifest per një teatër modern & Copëze nga një burrë dashuruar , Ed. KIJA Poradece, 2011

En bilingue français/croate, traduit par Ingrid Safranek :

  • PJESME / POEMES , Edition h,d,p, 2008

En bilingue français/grec, traduit par Maria Kouboura :

  • Pour ne pas mourir , Tipothito, 2005

Et des livres d’artiste :

  • Théâtre Mathématiques Musique , avec Germain Roesz, éditions Lieux-Dits, Strasbourg, 2007
  • Oreste , 3 exemplaires, avec 4 peintures de Jacqueline Merville, Le Vent Refuse, 2006
  • Quelques dires de Bleue , 5 exemplaires, avec interventions photographiques de Jacqueline Merville, édition Le vent refuse, 2001
  • Eden Book , avec Alain Pouillet, MAPRA Editions, 1987
  • Ce qui existe avec du sable et des galets , avec Sylvie Maurice, Edition Galerie Alma, 1987

Site :
http://patrick.dubost.free.fr/

Voir aussi la page sur La Rumeur libre
Voir aussi la page sur Armand le poète

(Page élaborée avec la complicité de Roselyne Sibille)


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