Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Jean Gabriel Cosculluela

mercredi 30 décembre 2015, par Roselyne Sibille

JGC, lecture à la Médiathèque de Robion, © Antoine Dông Nguyen, avril 2015

Né en 1951 à Rieux-Minervois (Aude). Origines aragonaises (Pyrénées espagnoles). Vit en Haute-Ardèche, après avoir vécu plus de quinze ans à Montpellier et dans les Cévennes. Conservateur des bibliothèques. Écrivain, traducteur de l’espagnol, éditeur (directeur de la collection Lettre Suit, maintenant aux éditions Jacques Brémond, après une co-édition Atelier des Grames-Brémond). Co-dirige la collection Espaces de peu aux éditions Atelier des Grames avec Anik Vinay. Prépare l’édition d’inédits de Joë Bousquet. Travaille actuellement un essai sur les livres singuliers, dits aussi « livres d’artiste » créés par les écrivains, les artistes et les éditeurs.
Nombreuses publications en revues (en France, en Espagne et en Italie), ainsi que sur des sites Internet.
Commissaire d’expositions.

Il lui importe de chercher une écriture de peu, du peu, pour faire nu avec le monde. Aujourd’hui, il reprend volontiers les mots de Guennadi Aïgui :
« un peu le pauvre : quelquefois
le chant semble être-là
 »

En décembre 1982, dans la revue Anima n°5, il écrit : « le livre pauvre, encore, comment l’imaginer ? »

« Quelqu’un est là sans être là, qui ne doit pas sa proximité à l’évocation, qui la doit toute à l’épaississement méticuleux de la trace qu’il a laissée. Ou à son creusement, bref au jeu patient de la contradiction entre le désir et l’insaisissable, le refus et l’acceptation, le oui de la venue et le non de l’effacement.
La Terre d’ombre de Jean Gabriel Cosculluela suggère tout cela dans l’infinie discrétion d’une parole chuchotée, qui toujours nuance, reprend, raréfie, affine, perfectionne, intensifie. L’élégie désaffublée du pathétique arrive enfin à cette nudité de langue, qui abolit la vieille confusion entre le sentiment et l’acte de poésie. La mort est irrémédiable, mais les mots, parce qu’ils sont faits de la même poussière d’ombre, soufflent vers nous la forme sans figure où la présence passe et repasse la porte de la disparition.
 » Bernard Noël

Extrait de L’Affouillé

La terre se baisse jusqu’aux mots des morts.

Extraits de Terre et bleu

Enfant, je me souviens : je désire toucher le ciel, je jette fragilement un bout de bois, bientôt brûlé par le bleu. Reste longtemps ce geste, aveuglément.

Le ciel est la fatigue de la lumière, mais il est aussi l’attente obstinée de la lumière

Extraits de Terreta

à Clara et à Alicia

Sur le tas, la terre entre les doigts, l’enfant épelle le nom de la terre, terreta, abandonné de l’eau.

Une poignée de terre, comme une poignée de mains : le pays natal, les mots inachevés, les feux longtemps inhabités, les cendres, la peau des glas à l’angle de l’eau, leurs voix mêlées (Buil, Sobrarbe, Tou).

Un bruit de terre au travail.

L’enfant nomme et noue le commencement ; par terre, de ses doigts, il tourne des chemins pour aller plus loin, à la veille du pays natal.

Sur le temps, cet hiver-là, l’enfant reste à regarder l’arbre. Ce que je cherche, c’est le trou entre ma naissance et le jour où l’air me donna la parole. Ce temps passé où la terre s’étend vers l’absence. Du chêne, l’enfant fait précisément son lieu d’absence.
Longtemps, avant l’enfant, la neige, le silence s’en tiennent à l’affouillement des derniers visages et des derniers feux. Inconnu d’eux, l’enfant traverse cette même terre gorgée de noms perdus, la double éternité des noms sous la neige.

Sur le tas, l’enfant n’abandonne pas le blanc : il y joue avec l’air, avec les fragments de terre – quelque chose de déformé – avec les cendres qu’il n’oublie pas contre le froid.

Terreta. Cet hiver-là, une eau invisible sourd de sous la terre.

Contre le froid.

25-29 août 1995 & 10 novembre 2014

Notes :

terreta est un mot qui signifie petit lopin de terre en « fabla » (langue aragonaise).

Le texte comporte d’autres mots en italiques : de Georges Perros et Nicole Mounier.

Extraits de Terre d’ombre

De la flamme
le silence
un instant
efface
la disparition

A peu des choses,
près
de nos visages,
père,
s’approche
la lumière

Que garder
à présent ?

Tard,
l’ombre
touche
la montagne

la neige
reste
dans le ciel
bas
de ton corps

J’ai écrit
ces passages
après la neige
dans ton corps

Plus bas
que terre
porter
ta voix
jusqu’à
la montagne

Ta terre
d’ombre
est une image
déplacée
du ciel

ton ombre
creuse
la terre

la lumière
creuse
le ciel

Extraits de Buée

Buée



les mains
 vers


Plus de lumière

nomme la terre


nomme

chaque lettre enterrée

du mot terre

ce mot perdu

durant des jours

qui se fait jour

dans le tain fragile

de la buée


Écrire avec la lumière.


Dans la buée

reste l’invisible 
pour ouvrir

Extraits de L’Envers de l’eau

Ce paysage est peu et il se refuse à l’abandon.
Avec ces photographies, comment voir plus loin que la lumière et l’ombre ? Mais la lumière et l’ombre sont des vies secrètes. 



Nous : le temps de nous retrouver terre à terre.
 Ici.


 Ce mot, seul, suffit. Ici___est un mot seul au bout de chaque chemin desséché. Le chant seul de l’ici dans ce mot.

Finalement, c’est le nu, c’est le silence de ces photographies. C’est de corps, de murs et de maisons absents que nous écrivons, c’est à main nue que nous écrivons devant ces photographies.


Marchant et contemplant cette terre nue, nous ne tournons jamais le dos à la nudité.

Extraits de Je serai ton silence

à Michel

Que mort par conséquent je serai ton silence - Philippe Lacoue-Labarthe

La maison au bord du village et de l’eau.
Le four reste fermé,
nous brûlons avec le blé ;
l’aire reste déserte
ligne d’erre
comme d’autres lignes d’erre dans la montagne
et plus bas dans la vallée ;
la terre est terre remuée
par le corps des morts,
l’eau est une eau avalée
sur l’erre de la soif.
M., elle finit par s’effacer
même dans peu de mots,
G., il s’aveugle
dans un autre ciel.

Sur le seuil,
nous ne refermons pas la porte ;
dans l’entrebâillement,
la gorge n’est que de silence
et le nom se perd
imprononçable
une fois encore
dans la nature même
et les lignes du chêne
dans ce paysage en retrait.

25 août 2008

Extraits de Ecrire la lumière

Comment ne pas se prendre aux mots de la lumière ?

La lumière tourne la lumière et reprend ton mot d’adieu à la terre.

Extraits de Et la terre, rien

Les mains du photographe ne peuvent manquer de pauvreté.

Avec le photographe, il y a le temps et immédiatement très peu de mots dans les yeux et les mots et les yeux ne se détachent pas du silence ni de la terre haute ni de la terre basse du regard.

Le photographe a une main de neige * dans le noir.

Le photographe veille le noir et le blanc dans l’exercice pauvre de la lumière.

*José Bergamin

Nuidité de l’oubli , in Anthologie Les Cahiers Ephémérides

à Bernard Vargaftig

Nul ne meurt si pauvre qu’il ne laisse quelque chose - Blaise Cendrars

Un même silence - Bernard Vargaftig

L’oubli reste au présent. Tu écris sous l’oubli, même si tu ne le nommes pas à tout bout de chant. Tu sais, je le sais, il y a trop de mots encore, pour cela l’oubli nous reste au présent. Les mots n’achèvent pas l’oubli, ils le portent au présent, à présent dans l’immédiat.

L’immédiat de ton visage absent. Il y a l’obstination de tes mots, leur silence, la respiration de leur nuit, de leur jour, de leur nuit. Il y a un souffle dans tes phrases souvent brèves, serrées, resserrées, tu retiens ton souffle dans la nuit, dans le jour, dans la nuit, il y a le bout du chant. Tu retiens ton souffle derrière la maison des mots, dans la pente, vers le chant. Les lucioles ne disparaissent pas tout à fait. Tu gardes ta peur d’enfant dans le vertige de la nuit, du jour et de la nuit échappés, toi-même échappé de la nuit et du jour, jamais trop loin de la disparition. L’oubli, c’est oublier et ne pas oublier, tu creuses un mot puis un autre, dans l’immédiat qui te reste et nous reste, pour le dire. Tu regardes les lucioles, nous, tu gardes ton impatience dans le présent, nous. Nous, tes mots, noués. Si pauvres qu’ils ne gardent quelque lumière. Dans un même silence.

Espace la clarté en pente (1)

Des mots qui tirent leur force
d’une menace serrée
(2)

Pour un mot, un seul, puis un autre, seul, non seuls, pour une luciole, pour la lumière de quelque luciole, dans le monde qui nous tient et comment y tenir ?, puis d’une autre luciole, tu gardes ton impatience, nous, pour lire écrire dans le présent. Dans un même silence, toujours. Dans un même manque. Si pauvres d’un mot, d’une luciole, de leur nuidité, c’est à la lettre, avec toi, nous faisons nu avec le monde, avec rien, avec rien d’autre, avec le rien et son rien d’autre (3). D’un mot, nous allons vers un autre. D’une luciole, vers une autre. Comment ne pas reprendre tes mots, dans l’immédiat : nous nous inclinons vers le monde, le monde, à distance nue, dans les soulèvements, dans un craquement d’ombre, comme respirer, trembler comme le souffle tremble, de face, lumière qui siffle, de face (1)

La nuit bouge. Le jour bouge. Une poignée de terre dans chaque mot, une poignée de terre sous chaque luciole. Là où le fini et l’infini se rejoignaient (4). Là où le fini et l’infini maintenant se rejoignent.

A nu, dans la lumière. Ici même ou même ailleurs, il nous faut résister aux mêmes. N’est jamais comme ton mot, n’est jamais comme ta phrase, haletants, précipités, si pauvres qu’ils ne gardent un mot : lumière. Tout en silence. Pourquoi y bat ton mot ? Lumière. Est la nuit. Est le jour. Est la nuit.
Lumière. Si pauvre qu’il ne garde quelque luciole dans la nuidité de l’oubli.

1- Bernard Vargaftig
2- Alain Veinstein
3- Roger Munier
4- Thomas Bernhardt

Allegro assai (2013) inédit

à Georges Badin

Aveuglément
tu cherches les couleurs
en entrant dans la nuit
tu habites les couleurs
au plus haut
la peau des couleurs
au plus haut de la nuit
tu prends les couleurs plein
dans les yeux
dans les mains
dans les doigts
c’est à ce moment donné
en entrant dans la nuit
tu fermes les yeux
sur les couleurs
et leur éclat soudain vient
dans les mains
dans les doigts
tu donnes corps à la nuit
l’exercice de la lumière
dans la traversée de la nuit
les noms des couleurs vives
brûlent dans la nuit
au plus haut
tu déplies la nuit
dans les couleurs
c’est à ce moment donné
regard nomade
halte de lumière vive

C’est la lumière
le bruit des origines
la main du peintre
commence
la matière
la lumière

le seuil de la lumière
est déjà un ciel
les phrases de couleurs
poursuivent la lumière
de seuil à ciel

être couleur
à la limite

Pour l’ensemble des extraits © jean gabriel cosculluela, janvier 2016


Bibliographie

L’Affouillé ( éd. Jacques Brémond, 1980)
La Lettre ôtée de Tou (éd. à Passage, 1984)
La Main de Julien, récit (éd. Atelier des Grames, 1986)
L’Eau ( éd. Atelier des Grames, 1989)
Le Lointain est bleu (éd. Comp’act, 1994)
Vers le regard (éd. L’Art et la Manière, 1994)
Terre et bleu (éd. Tarabuste, 1995)
Terreta (éd. Atelier des Grames, 1999)
là-bas là-bas (éd. à Demeure, 2000)
Dehors n’est pas déshabité (éd. L’Amourier, 2000)
L’Odeur de brûler l’oubli (éd. Zéro l’infini, 2000)
Terre d’ombre (éd. Voix d’encre, 2001)
La Terre cette couleur (éd. du Hanneton, 2002)
D’un retrait, un (éd. Atelier des Grames, 2003)
Buée (éd. Jacques Brémond, 2003)
L’Envers de l’eau (éd. Fata Morgana, 2005)
Stèle du seul encore (éd. La Sétérée, 2005)
Le Livre le livre (éd. Jean-Pierre Huguet, 2008)
Je serai ton silence (éd. Propos 2, 2008)
Faire la lumière (éd. Atelier des Grames, 2009)
Un mot, mendiant (éd. Atelier des Grames & éd. Jacques Brémond, 2009)
Rouge passé lequel (éd. Méridianes / Pierre Manuel, 2009 / 2010)
D’un retrait, deux (éd. Atelier des Grames, 2010)
Nuidité du feu (éd. Jean-Pierre Huguet, 2010)
Partir, d’où, torrent (éd. Le Cadran ligné, 2010)
Sable, sable / Arena, arena (Atelier Catherine Liégeois, 2011)
Le Pays d’en haut (éd. du Chassel, 2011)
L’Envers (éd. Atelier du Cadratin, 2011)
Une Conversation (éd. Trames, 2011)
Encore (éd. Mains-Soleil / Abbatiale d’Essômes-sur-Marne, 2012)
Voyageur de l’invisible (éd. Les Arêtes, 2012)
A l’écart d’oubli (éd. La Petite Fabrique, 2012)
Ecrire la lumière (éd. La Voix du poème, 2013)
Répétition de la neige (éd. Atelier Jacquie Barral, 2013)
Ouvrant la fin (éd. Gestes & Traces, 2013)
La Continuité des choses (éd. Approches, 2013)
Talus (éd. La Féline, 2013)
Question de lumière (éd. Rencontres, 2014)
Et la terre, rien (éd. Creaphis, 2014)
Respira su sombra (éd. A côté, 2014)
Phraser du regard in Un Printemps sans vie brûle : pour Pier Paolo Pasolini (éd. La Passe du Vent, 2015)
Maison, où... (éd. Méridianes / Pierre Manuel, 2016)
Nuidité du fragment (éd. SD, 2016)
&
Les Cahiers éphémérides, anthologie de poésie contemporaine 1992-2015, 12 écrivains (éd. Marie Delarbre, 2015)

Livres d’artistes avec : Jean-Gilles Badaire, Georges Badin, Jacquie Barral, Danielle Berthet, José Manuel Broto, Guy Calamusa, Michèle Clancy, Aaron Clarke, Jacques Clerc, Anne Deguelle, Sylvie Deparis, Claire Dumonteil, Jean-Louis Fauthoux, Joël Frémiot, Luce Guilbaud, Francis Helgorsky, Anne-Laure Héritier Blanc, Christian Jaccard, Anne-Marie Jeanjean, Joëlle Jourdan, Martine Lafon, Joël Leick, Catherine Liégeois, Djamel Meskache, Jean-Paul Meiser, Jean-Luc Meyssonnier, Gaetano Persechini, Serge Plagnol, Albert Ràfols-Casamada, Fabrice Rebeyrolle, Jean Rigaud, Jacqueline Salmon, Gérard Serée, Anne Slacik, Christian Sorg, Émile-Bernard Souchière, Thémis S/V, Gérard Truilhé, Christine Valcke, Anik Vinay, Youl.

(Page élaborée avec la complicité de Roselyne Sibille)


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