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Perrine Le Querrec

mercredi 14 janvier 2015, par Cécile Guivarch

Perrine Le Querrec est née à Paris en 1968.
Ses rencontres avec de nombreux artistes et sa passion pour l’art nourrissent ses propres créations littéraires. Elle publie des romans, des pamphlets, de la poésie et étudie les archives du monde pour entreprendre sa vie.

A l’écoute de Perrine Le Querrec, une interview de Mélanie Leblanc


Extrait de Le plancher

Je me suis couché sur le plancher
Pour voir la même chose que toi
Bois dur, rainures, poussière
Nous partageons le même horizon
Couvercle pour toi, plancher pour moi
Drap du dessus, drap du dessous
Frontière pas plus épaisse qu’une peau

Le plancher est une machine de guerre. Jeannot planqué sur le plancher avance. L’écriture restaure l’ordre, entame le plancher, Jeannot s’arrache à la gangue maternelle.

__- Ceci est ma langue !

Allongé dans ma litière de copeaux je touche les lettres, je sais ce que je dis. Je dis que j’ai vu. Je dis que ma rétine, ma vue, mon œil et les images. Je dis les abus. Je dis noir sur noir. Je dis et je ne vacille pas. Je dis ce qu’ils m’ont raconté. Leurs interdits. Je dis à leur place, je dis à leur faute, je dis à leur face, je dis à leur tête. Je dis ma puissance. C’est à vous de me regarder maintenant.


Extraits de La Patagonie

Le dimanche

C’est dimanche on sort ses fous
Au marché artichauts crustacés fromages
Et l’autre qui traîne qui bave qui touche à tout
Je ne vois que lui
Coude à coude bonnes affaires et produits régionaux
Et l’autre périmé qui tombe sur son cul, refus de se relever
Je ne sais que lui
Hauts-parleurs feulants, boniments vendeurs
Et l’autre qui chante par tous les trous au fond d’un vide où le soleil pleut
Je ne suis que toi.

*

Apprentissage

Entre elles deux, fracas de coton blanc.
La petite tient vaillamment l’immensité houleuse. Elle dévore sa mère du regard, à l’autre bout de l’infini immaculé. Le sourire de sa mère flotte dans le ciel, elle dit :

__ - Tu vois, je t’apprends !

La petite rit, ses mains laissent échapper un angle, un autre, elle le rattrape, s’entortille dans le drap, et tout au bout du grand rectangle d’intimité, il y a sa mère.

Extrait de Jeanne L’Etang

Jeanne L’Etang a six ans. Elle a six ans de chambre. Six ans de silence forcé et d’attente prolongée. Six ans d’amour maternel, celui qui protège et menace. Six ans de compréhension de la marche du monde. Sa chambre est petite comme le monde. le monde est petit comme sa chambre. Six ans d’écoute et de tours de clés.
Maismaman enferme Dora enferme Jeanne.
Maismaman soigne Dora protège Jeanne.
A six ans, Jeanne sait lire.
Elle sait dessiner et écrire.
Elle sait broder sur les tissus et sur les murs.
Elle sait tresser ses cheveux.
Elle sait compter jusqu’à trente.
Elle sait qu’elle est prisonnière d’une journée éternelle.


Extrait de Bec & ongles

Tous les jours, exécutions sommaires, nettoyages ethniques, humiliations collectives, cauchemar éveillé : ceux du haut, ceux du bas. Au bord, ceux d’une autre couleur. Dans la norme, des monstruosités dont on se fait des colliers. Brandies sur des piques, les têtes réduites de nos vices. les libertés ont perdu leurs voyelles, impossible à prononcer. J’en perds mon français, j’en perds mes français, j’en perds mes dents, j’en perds la tête, j’ai perdu l’appétit, j’ai perdu le sommeil, j’ai perdu ma joie de vivre, j’ai perdu ma femme, j’ai perdu mes enfants, j’ai perdu mon boulot, j’ai perdu ma place, j’ai perdu mon logement, j’ai perdu mes clés, j’ai perdu mon portable, j’ai perdu la voix, j’ai perdu mon chemin, j’ai perdu le sens.
Je perds du sang, je perds mon temps, je perds pied.
Je tourne en rond, je vais m’en coller une dans la tête, je vais m’en coller une dans la bouche, je vais t’en coller une.
T’en veux une ?
(...)

Extrait de De loin / Dessins élémentaires avec Samuel Buckman

Le même geste comme l’outil la main
Devant la feuille
Le même geste comme l’éveil l’entaille
La même feuille
Le même geste comme l’avancé l’énoncé
Une autre feuille
Le même geste comme l’initiale l’initié

redire le monologue le monochrome
réunir des mots serrés des mots cornés
rassembler les origines les exilés
répéter des tremblements des errements
repartir des fuites des trouées
revenir des apaisements des élancements
retrouver le silence l’évidence

garroter au trait quelque chose qui échappe
garroter au trou quelque chose qui s’enfuie
garroter au mot quelque chose qui se tait
garroter au mieux l’infini l’inédit


Extrait de Le prénom a été modifié

C’est tout noir et marche devant seule droite, avance en face debout.

Je traîne plus avec mes copines j’ai plus de copines depuis qu’on dit la fille à cave. S’assoir l’une contre l’autre sur les marches c’est fini. Les marches ils me poussent je les bouffe une par une.

Je me tais. Je suis comme morte tu sais. C’est pas loin de la mort la cave.

Je ne marche plus dans la cité elle marche autour de moi. J’ai toujours honte.
Moi, trop présente trop visible trop de bras trop d’yeux trop de bouches des poumons demandent à être réduits.

Je ne sais pas dans quelle église devant quel écran ils ont appris ça.

Maintenant leurs enfants.
15 ans après ils ont des enfants.
Ils leur apprennent quoi, tu vas lui apprendre quoi à ton fils à ta fille ? Ta définition de l’être humain ? La soumission, la foi, l’ordre ? L’honneur ? La fraternité ? Le respect ? La discipline ? L’autorité ? Le chemin de la cave ?

Je m’assois par terre étourdie.

*

C’est tout noir et marche devant seule droite, avance en face debout.

Je voudrais sortir de la salle d’audience. Je voudrais sortir de mon corps. Je voudrais passer ma vie. Je voudrais évacuer la cave. Je voudrais murer la cité.

Je ne veux plus du monde comme ça. Le monde de la fille sans nom qui marche dans la rue. La fille sans visage qui va au tribunal. La fille sans voix et les rumeurs. La fille qui ne sait plus vivre. La fille et l’impossible. La fille et la justice.

Tu rêves.

Je rentre à l’appartement le verdict avec moi. Je fais l’inventaire, le lit la couverture bleue l’oreiller l’armoire la chaise la bouteille d’eau le tapis la radio le bouton de la lumière deux bras des mains 120 kilos les genoux les pieds je répète chaque mot la couverture l’oreiller un an ferme la bouteille d’eau l’armoire le lit la chaise avec sursis le tapis 120 kilos la radio la lumière acquittés.

Je m’assois par terre étourdie.

Bibliographie

Prose

  • « Le Plancher », éd. Les Doigts dans la prose, 2013
  • « Jeanne L’Étang », éd. Bruit Blanc, 2013
  • « Bec & Ongles », éd. Les Carnets du Dessert de Lune, 2011
  • « Coups de ciseaux », éd. Les Carnets du Dessert de Lune, 2007

Poésie

  • « La Patagonie », éd. Les Carnets du Dessert de Lune, 2014
  • « Le prénom a été modifié », éd. Les Doigts dans la prose, 2014
  • « Casa Mollino », éd. Derrière la salle de bains, 2014
  • « L’Initiale », éd. Derrière la salle de bains, 2014
  • « Silence je me noie », éd. Derrière la salle de bains, 2013
  • « De la guerre », éd. Derrière la salle de bains, 2013
  • « No control », éd. Derrière la salle de bains, 2012

Internet

Photo : Isabelle Vaillant


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