Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Antoine Emaz

mercredi 30 avril 2014, par Cécile Guivarch

Antoine Emaz est né en 1955, il vit à Angers.

« Ensuite, vie ordinaire, entre pas facile et pas impossible, comme tout le
monde. Je ne vois pas bien quoi dire d’autre qui serait un peu nécessaire,
ou éclairant, au-delà, autour ou en-deçà des poèmes. Si tout poème est bien
de circonstances, écrire vise à délaver assez pour qu’il devienne une
interface, et non un miroir. Voilà pourquoi devoir alimenter le moulin
biographique me gêne toujours autant. Une chose pourtant : je revendique le
droit à la contradiction, au risque, à la tentative, voire au ratage. La
poésie n’est pas pour moi un exercice réussi lorsque les contraintes ou les
procédures ont été respectées, elle est à chaque fois invention d’une
écrire-vivre, tension de langue contre ce qui nous rend muets.
 »

Antoine Emaz, sur Printemps des poètes


Extrait de Sauf

Être là, dans le jardin, sous les grands arbres.
___
Le feuillage, vu d’en dessous, dans la lumière.
Transparence, mouvement berçant des feuilles.
___
Beaucoup de choses et d’événements importants
auxquels on ne fait pas attention.
___
Dans le jardin entouré de hauts murs.


Extrait de Caisse Claire

on arrête là

___
on ne sait quel paysage bouge rouge
au fond de l’œil
un peu comme un battement assourdi
une houle née loin venue rouler tomber
encore
ici

___
la nuit
tremble

Extrait de De l’air

journée
le soir absorbe plus ou moins bien son poids
voilà tout
___
la mer n’aide pas on entend son bruit
de fond de mémoire sans cesse
sa lessive habituelle
___
continuer
pour quel plus loin d’air quel
espace encore à ouvrir
avec les dents les mains les mots
___
ne pas laisser comme c’est


Extrait de Cambouis

Une voix. Bien sûr qu’elle se forme au travers des livres lus, même si on ne voit pas forcément l’apport de tel ou tel. Mais elle se forme au moins autant par la pratique personnelle, longue patiente, usante. Je ne dis pas un exercice en vue d’améliorer tel ou tel aspect, je dis bien pratique pure et simple, feuilles noircies à n’en plus finir. Au cours de ce travail de fond, ce qui doit tomber tombe, ce qui doit rester reste, ce qui doit naître naît.


Extrait de C’est

Dans les limites du possible, la mer. Mais déjà, par de désir de houle et d’air, comme un mieux, une respiration un peu plus large.
Engluée dans l’été, une ville de province, qu’importe son nom, loin dans les terres immobiles. Et la mer, là-haut, vaste, plein nord, attend.
Un bocal de sable gris : rien d’autre pour retrouver son chemin. Le plus souvent, cela suffit : un bocal de sable et quelques grains grossiers restés au bout des doigts ou sur la table : on rassemble ces miettes en petit tas, et si la mer ne vient pas sur la table, elle n’est pas loin, appelée par le sable – peut-être dans le sable encore un mouvement – il suffit de ne plus voir.


Extrait de Os

Peur
jusqu’à plus soif ou suée
comme de l’eau montant
dedans
eau de mémoire
de plus en plus haute
jusqu’à la bouche
fermée
simple trop-plein mais assez lourd pour peser en tête dé- faire la vie on ne sait pas d’où peut venir ce plomb brutal du ciel de crâne il est on est dessous c’est tout rien de net n’a causé la peur mais elle reste dans le corps la main qui attaque à la plume la page la main qui n’éclaire pas
on pourrait peut-être gagner encore en arrangeant les mots peut-être en prenant de bien plus loin les choses peut-être mais peu d’écart pour l’heure l’urgent reste ce vide bruissant qui monte

commeunroulisunmouvementenroulé demots comme une vague de langue ourlée puis son déferlement qui claque alors là oui la peur de voir venir tout autant que le muet le rien le blanc pur de l’écume ou mousse de mots comme produit vaisselle autant impossible à former poème alors rien que la peur de ne pas pouvoir se sortir entier des mots et de ce qui les a fait surgir ça oui comme s’il n’y avait pas de maîtrise face à cette force lâchée poète ou pas habitué ou non à voir craquer ces digues de langue et savoir ou pas les colmater c’est à peu près ça comme un déluge sans sens dans lequel on est pris et se noie dans un fracas de syllabes que l’on ne guide plus mais il tourne un fouillis d’images en vrac une lame de fond de tête un tourbillon de vase où se mêlent clair et sombre réussites et ratages des années le tout d’une vie brassée d’un coup laissant à nu l’os dessous quand ça cesse et qu’on reste muet comme épuisé de rien mais là encore après à respirer


Extraits de Ras

si on pouvait là dans les mots
changer
ce qui est à voir
non
changer non c’est toujours devant
les mots

alors l’oeil
si on pouvait bouger l’oeil
non
de longs visages gris continuent
de revenir et de passer
très lents

si on tentait de se replier
sans mots
il n’y aurait peut-être plus
rien

*

ciel clair soir impeccable
calme

au creux du talon
une veine bat
dans le repos de l’air
c’est tout

"cette glycine
un bonheur"


Extrait de Peau

à un moment du soir
reste la fatigue
la loque
du jour on lave vite
en mots comme on peut

on repasse on plie on range
reste un peu de place
en haut de l’armoire
à gauche
un vide

on a encore
du temps


Extraits de Cuisine

CORPS, POÈME

On écrit sans doute au bout du corps, quand quelque chose ramène sur une plage, rivage, limite de langue. Où il faut que la langue soit, sinon on se perdrait dans un vertige angoissant. En cela poésie/thérapie, si on veut. Mais tout le travail ultérieur visera à juger si oui ou non, à force de retouches, le poème peut finir par parler à l’autre.

*

LIVRE, ORDINATEUR

Commencé la saisie de Cuisine sur l’ordi ; j’avance comme dans un tunnel à partir du tri fait dans les car- nets, c’est assez mécanique, et pas déplaisant comme travail. Au passage, je largue telle note que j’avais rete- nue, je reformule un peu telle autre. Mais la masse de matière disponible fait que je peux être bien plus brutal qu’avec les poèmes ; je sais que je retomberai sur la même idée, mieux exprimée, plus loin. C’est déjà tel- lement ressassant… Pour l’instant, avancer sans trop réfléchir pour constituer le bloc du livre ; quand j’aurai une vue d’ensemble, je pourrai commencer le travail de taille et régler la circulation interne du livre. Enfin, il faudra voir la circulation externe, entre Cuisine et les autres livres de notes. Tout cela va demander encore quelques mois.


Extraits de Lichen, lichen

Noter, c’est comme être à côté. On sait que l’on n’a pas la meilleure place, mais à un moment, peut-être, on aura le meilleur angle de vue.
Noter, c’est un travail de photographe. Penser, c’est du cinéma.

*

Savoir pourquoi on écrit : la belle affaire ! Savoir pour qui on écrit : voilà qui devient éclairant. Savoir comment on écrit reste la vraie question, peut-être celle qui fait basculer d’un côté ou de l’autre de la littérature. Mais celui qui peut répondre définitivement cela n’est qu’un faiseur.


Extraits de K.-O.

Tours

(13.09.01)

choc
une poussière brusque
de fer et d’hommes
une sorte de neige sale

tâcher de voir
au-delà de l’image

reculer pour voir
d’où elle vient

effort ici
effort

l’image colle

(15.09.01)

un jour deux un peu
de prise revient quand
même si les drapeaux bernent
les morts
encore dessous

recul
tout de même distance
bouts de pensée
par à-coups

l’au jour le jour au monde
tel quel
pas vivable
pour bien trop d’hommes


Extraits de Pas sûr

beaucoup de ratages
et on n’efface rien
on surcharge
on recouvre

aucun glacis
ici
le gris final
c’est juste la couleur
en bout de course
après le travail

quand tout s’est arrêté
de bouger

*

mélancolie
non

simple mouvement lent de vivre
on puise ce qu’on peut
dans le courant

tout ce qui file entre les doigts
ciel ou paquet de tabac
livre herbe lettre peu importe

la perte est continue
dans le sans-mots du jour

une benne quotidienne enlevée par la nuit
les ordures ménagères

des pans entiers de vivre
devenus tout-venant


Extraits de Rien l’été

I.

tête à tête
avec le vide
sec
on attend

les mots se font rares

beaucoup d’air
et le temps lent

pas d’ennui
pas de paresse

on est là dans l’été bleu

on attend

*

sans mémoire ni pensée
juste une présence
tendue
face au jardin

on le connaît par cœur
mais c’est
comme s’il allait finir
par parler
ou bien nous faire entrer
dans son taire


Extraits de Poèmes pauvres

9.11.08

nuit sans sommeil
les mêmes images tournent
en noir et blanc en boucle

quoi
les a ramenées
sur la paroi de crâne

leur danse sans cause
leur grimace

on attend
la fin de la séance

*

cela ramène à la boîte à chaussures pleine de bobines de films avec les titres à l’encre bleue d’une belle écriture fine à la plume – les titres on ne s’en souvient plus – maintenant la tête pleine du monde avec peu de joie et beaucoup de sale de sang – cette mine au congo – on n’efface pas plus qu’on ne choisit le film et la violence des enfants morts et de ces femmes encombrées de bassines et de bidons sur les routes

*

la boîte à chaussures – l’écart – l’enfance – l’écart – les longs après-midis à regarder des images de contes pour s’amuser de sa peur – c’était plus simple peut-être – maintenant on n’arrive plus à diluer résoudre expliquer pas plus qu’on ne parvient à éteindre le projecteur – la nuit ces femmes continuent de marcher sans l’héroïsme de celles de malraux toutes de noir dans l’espoir sur la falaise plus claire – ici pas de grandeur juste l’écrasement


Extraits de Plaie

le ciel
une presse

on est dessous

il n’y a plus d’air

blessure sans fin plus loin dedans
à cœur

et d’un coup
ce goût âcre de sang qui remonte
du fond
de la soute d’être

*

ce qui n’est pas dit
ne peut
se dire

ça

un bloc d’ardoise tombé
sur le jour
et les yeux

brusque brûlure
qui laisse une traîne de cendres
dedans
n’en finit pas de brûler

*

jours terreux

comme s’il n’y avait plus beauté
ou confiance
possibles

on se serre sur
ce qu’il reste du cœur
sa mécanique dans la poitrine
qui continue


Bibliographie

  • Poème en miettes, avec Robert Christien, Éd. Tarabuste, 1986
  • En deçà, Éd. Fourbis, 1990
  • Poème, l’élan l’impacte, avec Pierre Emptaz, Éd. Les petits classiques du grand pirate, 1991
  • C’est, Éd. Deyrolles, 1992
  • La nuit posée là, avec Anik Vinay, Éd. Atelier des Grames, 1992
  • Poème : trois jours l’été, avec Sophie Bouvier, Éd. PAP, 1992
  • Poème, va, Éd. de, 1993
  • Peu importe, Éd. le dé bleu, 1993
  • Poème serré, avec Marie Alloy, Éd. Le silence qui roule, 1993
  • Poème corde, Éd. Tarabuste, 1994
  • Entre, Éd. Deyrolles, 1995
  • Voix basse, avec Marie Alloy, Éd. Le silence qui roule, 1995
  • Fond d’œil, Éd. Théodore Balmoral, 1995,
  • De près, de plus loin, avec Jean-Marc Scanreigh, 1996,
  • Personne, avec Guillaume Guintrand, Éd. Unes/Détroits, 1996,
  • Poème Loire, avec Bernard-Gabriel Lafabrie, Éd. Lafabrie, 1996,
  • Boue, Deyrolle éditeur, 1997,
  • Sans faire d’histoire, avec Jean-Marc Scanreigh, 1997,
  • A, avec Pascale Willem, Éd. Noir d’ivoire, 1997,
  • Sable, Tarabuste éditeur, 1997,
  • Donc, livre d’artistes avec Joël Leick, éditions Dana, 1998,
  • Sang, livre d’artistes avec Jean Chollet, éditions Ficelle, 1998,
  • Ciel bleu ciel, livre d’artistes avec Matthew Tyson, éditions Imprints, 1998,
  • Un de ces jours, avec Jean-Marc Scanreigh, 1999,
  • Soir, avec Anne Slacik, 1999,
  • Soirs, Éd. Tarabuste, 1999,
  • D’une haie de fusains hauts, avec Marie Alloy, Éd. Le silence qui roule, 2000,
  • Nuit d’eau, avec Mikyung Jung et Xueqing Wang, Éd. Balthazar, 2000,
  • "Je ne", version française, allemande, arabe, Éd. Verlag im Wald, 2001,
  • RAS, Éd. Tarabuste, 2001. Il a obtenu le prix Yvan Goll pour ce dernier livre.
  • Lichen lichen, Éditions Rehauts, 2003
  • André du Bouchet, debout sur le vent, Jean-Michel Place, 2003
  • K.-O., Éditions Inventaire-Invention, 2004
  • Os, Tarabuste, 2004
  • Absolument peindre de Monique Tello, Ed. Le temps qu’il fait, 2005 (Peintures et dessins. Texte d’Antoine Emaz. Suivi d’un entretien avec Jean-Luc Terradillos.)
  • Sur la fin, éd. Wigwam, 2006
  • De l’air, éd. Le dé bleu, 2006
  • Caisse claire (Poèmes 1990-1997), éd. du Seuil, col. Points-Poésie, 2007
  • Peau, éd. Tarabuste, 2008
  • Cambouis (notes), éd. du Seuil, 2009 (repris sur Publie.net en 2010)
  • Lichen, encore (notes), éd Rehauts, 2009
  • Plaie, éd. Tarabuste, 2009
  • Jours/tage, éd. en forêt/Verlag im Wald, 2009
  • Poèmes pauvres, AEncrages & Co, 2010
  • Sauf, col. Reprise, éd. Tarabuste, 1011
  • Cuisine, éd. Publie.net 2011, Publie.Papier, 2012
  • Double seul, avec des illustrations de Yann Hervé, éd. Le Rosier grimpant, 2012
  • Flaques, avec des encres de Jean-Michel Marchetti, éd. Centrifuges, 2013
  • Fuie, avec le poème graphique de Nicolas Blin, éd. Imag[in]e Editions, 2014

Sur Internet

Photo de Jean Marc de Samie
Fiche proposée par Cécile Guivarch et Matthieu Gosztola


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