Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Yves Jouan

mercredi 30 septembre 2015, par Cécile Guivarch

Yves Jouan est né au Havre en 1951. De 1977 à 1997, il a travaillé dans l’action culturelle et dans la danse. De 1997 à 2007, il a vécu autour de l’écriture poétique (résidences d’auteur, organisation de moments poétiques, animation d’ateliers d’écriture, conférences ou communications sur la poésie…) De 2007 à 2011, il a été délégué culturel de la Fédération des Côtes d’Armor de la Ligue de l’enseignement. Il anime en ce moment des ateliers d’écriture en milieu scolaire et à l’hôpital de Saumur (section psychiatrique). Il travaille fréquemment avec des artistes d’autres disciplines (arts plastiques, danse, photographie, musique). Il est membre du comité de rédaction de la revue de poésie « N47 ».


Extraits de Juste là

Ciel
saturé
____ Terre

chair
plus que chair

n’aura pas de place
indiquée
____ restera

sous les mots
sous leur peau

____ Peut-être
le monde humain
doit-il se taire

un moment un
long moment

pour entendre
pour parler

*

Marée
montante

Derrière
moi un pas
multiple

Et devant

C’est l’eau
qui se dépêche
autour des barques patientes

*

Depuis
ce lieu depuis
cette heure-ci
____ tout
pourrait
____ devrait
ne plus être
____ ne
plus être

sans drame
sans combat sans
morts
ne pas être
simplement
subitement ne
jamais
avoir été

Nuit

Ici
ou là seulement
une brûlure

Et près des marques
de l’absence
____ un enfant
courrait comme court
celui-ci
____ venu
de nulle part

____

et les oiseaux comme
l’homme
dont je ne vois
ni le dos ni
le visage

comme lui les oiseaux ici

et le couler gris
de la Somme
____ semblable
au couler
des planètes
des étoiles
____ sans plus
de visage
que l’homme
au bord

Semblables
sans semblance

voisins
immédiats
de la nuit


Extraits de Tango

porte
ouverte

____ vents
sans traduction

____ courbes
laissées à l’air

orages o-
rigine
____ fins

successives
____ chaussé
le cosmos avec les deux

souliers
____ de
tous temps la fin et

pourtant l’élan
sur l’appui des temps

et des reins

*

Battent
les coeurs battent
les temps

____ Un pas
je nais un pas
tout meurt

se perpétue

____ Voyez
(travelling
arrière depuis
l’espace)
____ voyez
____ ____ Est-ce

Paris ou ce
soir andalou
____ ce soir
de foule

descendue au bord
de l’eau pour le bal

et la ville une
bouche autour et ses
murmures
inentendus

____ On n’en-
tendra jamais
Cassandre ni

quelle Isabelle quel
Ferdinand attendent

____

le lever simplement
du jour

____ font
de danser l’ultime
manière d’être

sua n’est-ce pas
conquista

*

Il fallait
cela seul

ce tintement
de chairs

de quoi tenir

De quoi tenir
tant à la vie

que je puis avancer
jusqu’au bord

et revenir


Extraits de Loires

Est-ce la ténacité sans apparence des rives, des levées, de tout ce qu’il s’est conjugué d’humain et de sauvage (disposition de pierres et de terre, enchevêtrement de branches et d’herbes) ayant pour effet de tenir le fleuve dans son lit, du moins l’essentiel de son temps ?

Je sais peut-être
devant la Loire
ce qu’est un vers
et son débordement tranquille
dans la crue in-
calculée de la prose

Là et là, rien ne dure qui ne soit tour à tour objet de patience et d’élan, de fuite et de pesanteur. Et de lent mouvement vers ce qui travaille dans l’inattente, sous le seul effet de la déclivité des terres.

*

Loire

Manière
____ sans doute
d’appeler le fleuve
par son prénom

de le tutoyer
sans le dire
____ de dire
ou de chercher
comme un rapport plus proche

Chercher. Quête illusoire d’un lieu
d’où appeler comme les anciens dieux : d’un immédiat antérieur, pour inviter à naître.

Et le fleuve naît à chaque instant. Le mouvement des lèvres ne vient qu’après, au bord.

Le temps est ici sans dimension précise.

Naît, donc, mais sans mourir. Sans paraître mourir ni naître.

Je ne viendrai pas à bout de ce qui fuit.

La Loire sort victorieuse.

Pas de victoire. Sort.
Sortir. Ou plutôt sourdre. De l’horizon. Sans nom préalable. Sans amont qu’elle-même. Sans amont.

L’appel - l’initiale, peut-être, du langage - est vain.

*

Il s’agit de venir ici à bas bruit, pour vraiment y venir. Sans quoi c’est l’ici qui manquera en nous, à notre insu : on y sera comme ailleurs, dans l’inintuition des lieux ; on n’y sera pas. Et ce n’est pas, finalement, le lieu qui manquera : c’est nous qui ne serons présents ni à la Loire, ni à nous-mêmes. Car toute expérience ici suppose l’écoute ; le regard est invité, d’emblée, mais c’est l’ouïe qui se trouve être une proue de tous nos autres sens.

Et la Loire a ceci d’étrange que, nous tirant hors de toutes nos gangues, elle nous mobilise et nous met en une présence dans laquelle nous nous retrouvons. Nos carapaces se révèlent alors pour ce qu’elles sont : des obstacles à cet aller vers nous, ce chemin que nous rejoignons avec l’autorité du fleuve.

*

Silence

Le soir descend
La Loire

Que se fait-il
____ qui donne
à l’intime
____ son
étendue

son rythme

Ici seul
____ je sais
ce que seul je tiens
de toi seule

Voix intérieures
____ ____ auxquelles
se mêle
un grondement du monde

____ ____ basse
continue
qui ailleurs s’effacerait
ou parlerait en vain
____ ____
mais
ici
fait émergence

et par le pouvoir
d’un soleil au déclin
____ ____ d’un
rebond immobile
sur le fleuve

de la matrice ouverte
des mots
____ reste
et se tait

sans marquage
précis du temps
____ ____ sans
signature

sur l’imperceptible
étirement de l’heure


Extrait de Antigone Piéta, à paraître chez Æncrages & Co avec des lavis de Colette Deblé

Ce n’est pas toi
qui crées la nuit
que tu portes ni
la lumière

___________ elles viennent
de si loin

___________ Tu es
solidaire
des ténèbres qui
te traversent

et donnes
pourtant ton nom
à la flamme

par quoi maintenant
il vaut la peine
de vivre

Bibliographie

  • Azadî, éditions Dumerchez (diffusion Les Belles Lettres), 1995,
  • Au point de tous, idem, 1997,
  • Mines, Les Petits Classiques du Grand Pirate, avec le peintre Michel Mousseau, 1998,
  • Chemin de l’iris, Dumerchez, 2000,
  • Jours mêlés, L’Inventaire (diffusion Actes Sud), mai 2003,
  • Juste là, Dumerchez (prix Yvan Goll 2006),
  • Bruit aveugle, Aencrages & Co, avec la graveuse Sido,
  • Tango, Æncrages & Co, juin 2012, avec des peintures de Josep Grau-Garriga,
  • Loires, « L’Atelier du Grand Tétras », mai 2014, avec des encres de Marianne K.Leroux.

Il est aussi l’auteur d’une dramatique radiophonique produite par France Culture et diffusée par France Culture, RFI et RFO : L’autre bout du monde, réalisation : Etienne Vallès, 1997.

Il a écrit plusieurs livres d’artistes et participé à la création de plusieurs livres collectifs (recueils de poèmes et essais).

Ses poèmes ont été traduits entre autres en anglais, russe, japonais, coréen, albanais, grec, kurde, néerlandais.


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