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Angèle Paoli

vendredi 19 avril 2013, par Jean-Marc Undriener

Présentation

Née à Bastia, Angèle Paoli a enseigné la littérature française et l’italien en Picardie et vit aujourd’hui dans un village du Cap Corse. Depuis 2004, elle anime la revue numérique de poésie et de critique Terres de femmes, avec la collaboration de l’éditeur Yves Thomas, et du photographe et architecte Guidu Antonietti di Cinarca. Elle y tient une rubrique de critique littéraire et assure au quotidien la coordination de deux anthologies de poésie.

Carnets de marche

Ivresses ivresse des montagnes prises dans les cimes du ciel ivresse des nuages
colporteurs
de lumière majestueuse beauté du vent le temps glisse crête du silence dense
d’éternité
ivresse moirée du milan qui plane solitudes tremblées jusqu’à épuisement
de l’horizon
le grand vaisseau de la montagne fuit
Stèles dressées tout au long du sentier avant-coureur de rêve
murets de pierre ancrés à flanc de ravines ivresse d’Ariane le toit de lauzes
court
bel équarrissement de dalles dans les cistes équilibre aérien de lignes et de
formes
Franchiras-tu l’enceinte sacrée fouleras-tu silhouette fragile l’aire de terre
battue ? Une première porte une autre béant noir au-delà de l’enclos oseras-tu
t’avancer ? Tu restes droite sur le seuil tu tournes autour de l’antique demeure
tu t’élances éprise d’insolite inquiétude en un vol insensé transport infini de
ton être cerf-volant effacé dans la mort douce.

Je suis arbre. Arbre-sensation. Mon corps s’enracine. Mes pieds cherchent
appui dans la terre humide et s’enfoncent par-delà les premières couches
encore visibles au-dessus du sol. Mes doigts se mêlent aux doigts du chêne,
filaments et souches, tressages de végétaux, lianes et branchages invisibles à
l’oeil égaré dans le vide. Je m’enroule à la sombre intimité végétale. Je m’infiltre.
Chemin faisant, je creuse canaux et rigoles nécessaires à ma vie souterraine.
Je bois à grands traits l’eau qui gonfle le tronc dont je sens toute la puissance
au-dessus de moi. Des ruissellements ténus irriguent les membranes ligneuses
et les porosités, alimentent la sève. Je me coule dans l’arbre, me fonds à son
corps de silence et de vent. Je m’enivre à son parfum de girolle et de cèpe.
Je savoure la mousse de son suc. Je suis la source nourricière qui humecte
ses lèvres-feuilles. Et je m’élance. Je monte, silencieuse et sûre, le long de
ses veines herbues. Je me dédouble et danse dans l’air du soir. Une lumière
dorée filtre entre la ramure. Je suis oiseau et nid. Je me love entre les branches
les plus douces dans des courbes tracées par le temps. Je suis nid et oiseau.
J’écoute le chant de ceux qui gîtent dans la même ramée. Je me fais silence
pour entendre essaimer le vent.



Solitude des seuils

Traversées de pensées

le torrent roule ses eaux lourdes
les fusils claquent dans le soleil

j’invente sous la treille
la fraîcheur de l’aube
le conte blême de la lune

la tour là-bas
la tour de la mère tutélaire
me tient serrée dans ses entrailles

— depuis quand et toujours —

[un chien jappe qui jamais ne cesse
emplit le vallon de sa gouaille
les châtaignes boguent dans la mousse]

l’hiver est en suspens_____à la lisière

l’avant-naître et l’après

même solitude même silence_____lent
je cherche l’instant pérenne
qui me détache du passé_____du futur
équilibre d’absence sur le fil

dans la tiédeur du jour
le vrillement incessant des insectes
je guette les signes avant-coureurs

de l’autre saison

[les coupes sourdes dans le maquis
les rondins abandonnés
à la clairière neuve
l’odeur de bûche fraîche
le grelot qui rythme les heures
les trouées de trilles dans les chênes
les froissements d’ailes
qui brouillonnent les feuilles]

la terre remuée s’évade
odeurs d’urine et de moisi

la mer plus proche
mer montgolfière
dure et sereine
monte à l’assaut du ciel

Immobilité du matin.

Le plumbago est en fleur_____[Bleu du Cap]
malgré cette douceur
une brume blanche enveloppe

— ouate village
ouate clocher
ouate collines —


englouti enseveli
plus rien n’existe
ni présent ni passé
demain avalé
oubliée
la dentelaire douce

un petit vent frissonne frais
secoue l’eucalyptus
la mer mugit en contrebas

— happée —

surgit par trouées grises
griffonnées de crêtes blanches

[chaussures de montagne
bonnet de laine brune sur les oreilles
coupe-vent rouge
gants vert amande blonde]

tout en marchant (je) dévie
ma route (je) dérive
jusqu’aux confins de la Nouvelle Zemble

— nouvelle jusqu’à ce jour
(j’) en ignorais l’existence et le nom —

quelle carte pour dire
de quel Nord il s’agit
du petit qui n’existe pas ou du Grand ?

tout en marchant (je) rêve
aux brouillards de Barents
à cette île noyée — passage du Nord-Est —
qui depuis des jours vacille
toujours son nom échappe
entre un [k] … et un [v]
le tréma et l’arrondi d’un [o]
placés dans le désordre

qui pourrait le croire
un brouillard fibreux d’étoupe dense
engloutit montagne et crêtes
le village et ses piani
ses murets ses chapelles
le lampadaire bourgeois
au-dessus de la route

les chèvres surgissent au détour
une par une sonnailles au cou
le mugissement des vagues tout proche
le gros du troupeau se resserre [flanc à flanc]
les échancrures de chair brune retroussées
fièrement dans la broussaille de la laine

(je) sens le chuintement des roches
une goutte puis une autre
les oasis minuscules dans les replis
Utah miniatures forgés
à même les schistes verts
superpositions de strates
feuilletés de pâte fine

ça gargouille ça pleut
ça frissonne ça sommeille
ça s’écaille ça se délite


menues trouées de nacre
qui s’effrite sous le graphite

les nuages se lèvent
la mer se libère_____de son poids de brume
les gris du ciel se diluent_____acier de l’horizon
le maquis s’enracine
la nature s’ébruite

dans le recueilli de son silence

— et toi en ton centre
tu dis que cela est bien

crottes
serrées menu le long du talus
(ma) vie entière
dans ces déjections d’olives noires
petites niçoises fripées

dans le redoux du jour.



Les Chants de Mino(a) in Les Feuillets de la Minotaure, (Quatrième partie)

(le taureau blanc)

. Dans l’encadrement de la porte
le taureau blanc veille
fixe sur toi le bleu de ses yeux

derrière lui devant au-delà
le labyrinthe mille coudes sans lumière
déplie ses couloirs tu te retires
sur la pointe des pas
à reculons du corps

. Tu empruntes un corridor un autre
angles droits privés d’échos Noir
humides les murs longues travées obscures
les gravillons crissent
sous ton poids il avance
tu rebrousses chemin sans broussailles

— lequel est le vrai qui guide vers la vie
lequel celui qui conduit à la mort —

. Odeurs stagnantes des marais
eaux sans tain
visage absent
miroir sans ivresse

la ténèbre de son regard
ne t’effleure
ni ne blesse.



Angèle Paoli sur internet

Terres de femmes

Bibliographie

  • À l’aplomb du mur blanc (livre d’artiste, éd. Les Aresquiers, 2008),
  • Lalla ou le chant des sables, récit-poème (éd. Terres de femmes, 2008. Préface de Cécile Oumhani),
  • Corps y es-tu ? (livre d’artiste, éd. Les Aresquiers, 2009),
  • Le Lion des Abruzzes (récit-poème, éd. Cousu Main, 2009),
  • Carnets de marche (éd. du Petit Pois, 2010),
  • Camaïeux (livre d’artiste, éd. Les Aresquiers, 2010),
  • Solitude des seuils (livre d’artiste, gravure de Marc Pessin sur un dessin de Patrick Navaï, éd. Le Verbe et L’Empreinte, 2011),
  • La Figue (livre d’artiste, Dom et Jean Paul Ruiz, 2012. Préface de Denise Le Dantec),
  • Solitude des seuils (éd. Colonna, 2012. Liminaire de Jean-Louis Giovannoni).
  • À paraître en 2013 : De l’autre côté, aux éditions du Petit Pois.

Ouvrages en collaboration :

  • Philippe Jambert (photos) et Angèle Paoli (textes), Aux portes de l’île, éd. Galéa, 2011 ;
  • Angèle Paoli et Paul-François Paoli, Les Romans de la Corse, éd. du Rocher, 2012 ;
  • Pas d’ici, pas d’ailleurs (anthologie francophone de voix féminines contemporaines) (poèmes réunis par Sabine Huynh, Andrée Lacelle, Angèle Paoli et Aurélie Tourniaire - en partenariat avec Terres de femmes), éd. Voix d’encre, 2012.
  • À paraître en 2013 : Philippe Jambert (photos) et Angèle Paoli (textes), Fontaines de Corse, éd. Galéa.

Angèle Paoli a aussi publié de nombreux poèmes et/ou articles dans des ouvrages collectifs et anthologies, ainsi que dans les revues Pas, Faire-Part, Poezibao, Europe, Siècle 21, La Revue des Archers, NU(e), Semicerchio, Thauma, Les Carnets d’Eucharis, DiptYque n°1 et n° 2, Le Quai des Lettres, Décharge, Mouvances, PLS (Place de la Sorbonne), Diérèse...


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